CHAPITRE \Ill
Une nouvelle conspiration vienl d'èlre découverle à Paris. Une association s'y était formée sous le titre de Whsocialion des patriotn de 1 816. Depuis quelque temps, le parti patriote conspirait ouvertement; on s'expliquait publiquement dans les salons de MM. de la Fayette et d'ArL»enson. M. Manuel était l'asrent leplus actif du parti. La police était instruite de ces réunions et elle les laissait faire.
Le gouvernement se décida à sévir lorsque d'obscurs ouvriers, gens d'action, poussés par la misère, se furent résolus à mettre en pratique les théoiies de leurs meneurs. De cette manière on pouvait faire un exemple, sans se brouiller avec les gros bonnets du parti.
L1^n pauvre diable nommé Pleignier, corroyeur de profession, dont l'atelier était situé rue Saint-Sauveur, s'était donné pour clief de l'Association des patriotes.
CONSl'ilîÂTIO.N l'LKKi.MF.ll KT CAIiBOXNEAU. 'Ah
Son commerce consislnit principalement dans la fabrication des liges de bottes à plis pour l'usage de la cavalerie légère; une ordonnance du roi étant venue changer l'unilormo, son commerce n'allait plus.
« Alors, a-l-il dit dans son interrogatoire, j'ai voulu mettre fin à cet état de choses et pour l'intérêt de mon pays et la réforme des nombreux abus que j en- Irevovais dans la conduite du souvernement, je con(:u> le projet de le renverser. »
Un maître d'écriture, nommé Carbonncnu, en proie à la plus affreuse misère, fut son preuiier complice. Lorsqu'ils eurent formé un noyau de conspiration, ils répandirent une proclamation portant poui' titre :
Orfjainmlion secir'.c des pntriotfs de 1816.
On y lisait : a Nous sommes arrivés au terme du malheur. Amis du peuple dont nous faisons partie, nous avons lu dans l'àme de nos frères. Nous nous sommes empressés de prendre les mesures les plus sages et les plus certaines pour la chute entière des Bourbons... Que les patriotes de l'intérieur se rassurent : nous veillons au salut de tons. Notre succès est certain ; nous sommes impénétrables : on ne nous trouvera nulle part, et nous sommes partout! nous pourrions même délier les satellites de la plus odieuse tyrannie; nous ne supposerons jamais de traître parn.M nous, parmi les compagnons de nos glorieux travaux. S'il s'en trouvait un, malheur à lui!... Son jugement est prononcé. L'exécution serait aussi prompte que la foudre : il serait atteint et puni en quelque lieu que ce fût. Déjà la- majeure partie des braves est munie de tout ce qui est nécessaire : quant à l'artillerie, nous saurons nous-m.êmes nous en procurer. Les pro\inces
fiG MES MÉMOIRES.
nous allenJonl : notre conduite doit régler la leur. Redoublez tous de zèle et d'activité, tant pour grossir le nombre de vos frères, que pour faciliter les moyens de pourvoir d'armes ceux qui n'ont pas la faculté de s'en procurer, et qui désirent se signaler comme nous. »
Des officiers, des magistrats deslilués en 1814, des ouvriers, des commis, des étudiants s'enrôlèrent parmi les conjurés : on devait attaquer le (-hàteau des Tuileries pendant la nuit.
La principale force des conjurés devait consister dans les fédérés, dont la majeure partie avait conservé ses armes. Quand le complot aurait éclaté, les chefs se montreraient; et à fort ou à raison, on citait les noms de MM. de la Fayette et Voyer-d'Argenson. On était convenu de la nécessité de blo(|uer le château pour s'opposer à la sortie de la famille royale, el de l'isoler en plaçant du canon sur les ponts. On devait faire précéder Tattaque par l'explosion d'une mine pratiquée sous le château des Tuileries, à l'aide de dix-huit ou vingt barils de poudre que l'on introduirait dans l'aqueduc aboutissant au bas du pontRoyal. Il était unanimement convenu par les associés, que le but immuable de l'association était de renverser le gouvernement, de faire périr la famille royale, d'établir un gouternement provisoire, de convoquer un nouveau Champ de Mai. C'était une sorte de franc-maçonnerie patriotique, un complot contre le gouvernement établi.
Pendant les débats, Pleignier n'a cessé de demander à parler au roi. Il avait, dit-il, «d'importantes révélations à faire. » On lui proposa de les confier aux ministres." Il s'y refusa constamment. Pleignier
ORDONNA.NCK DU 5 SEl'TKMBUi: 18 1(5. 97
ne fut pas entendu, sous prétexte que, dans les formes monarchiques, tout condamné à mort qui voit le roi obtient sa grâce.
Six mois se sont écoulés depuis la dernière session; et c'est dans un moment où il est bien coupable de donner quelque chose au hasard, que le ministère, prévoyant sa chute au retour de la Chambre, a résolu de la faire casser. Le roi a longtemps résisté. Comment consenlir à abreuver d'amertume ces députés appelés introuvables; et animés constamment de l'amour le plus vrai et du désintéressement le plus complet! Un instinct naturel ne l'avertissait-il pas, d'ailleurs, qu'en eux était loute la force de la monarchie?
Circonvenu par des passions politiques qui savent se voiler sous les formes du dévouement à sa personne, et éveiller sans cesse, dans son esprit, des défiances contre les royalistes, en les représentant comme les séides de Mo.nsielr, le roi a livré ses vrais amis à la haine de son jeune ministre.
Et pourtant les royalistes étaient tout disposés à s'entendre avec le ministère actuel, si ce ministère eut voulu sincèrement le bien du pays; mais M. Decazes craignait de voir ses trames obscures dévoilées au grand jour, devant cette majorité trop franche et trop clairvoyante. Une ordonnance du roi, datée du o septembre, annonce que la Chnmbre est dissoute. Les honnêtes gens gémissent, les malveillants sentent renaître leurs espérances, la révolution se réveille. Elle marchera avec d'autant plus d'audace, que l'autorité la défendra et lui fournira un appui.
Un homme dont la plume éloquente laissera plus d'un gage à la postérité a livré au public un ouvrage
qui fa il grand bruit : La Monarrhif; selon hi Charlc.
En admirant son talent, on doit aussi se rappeler plusieurs moments de sa vie, où il déploya une àmc aussi forte qu'élevée.
Plus on rend hommage aux qualités brillantes et généreuses qui le caractérisent, plus on reconnaît en lui les dons merveilleux d'une imagination chaleureuse et d'une poésie animée, plus aussi l'on peut craindre, par cela même, qu'il ne manque quelque chose aux facultés d'une autre nature qu'il pourrail posséder encore, et qui sont indispensables pour être complètement homme d'État. Toulefois il sera loujours, même en matières politiques, un. écrivain dont il faudra caresser l'éloquence et dont la plume prendra souvent une grande influence.
L'ouvrage de M. de Chateaubriand a fait plus de; plaisir que de bien à son parti : il fait plus de mal à ses ennemis que de bien à ses amis, en ne donnant pas aux royalistes pour amis, tous les ennemis qu'il a faits au ministère.
Cet ouvrage a causé une sorle de révolution dans les opinions, en plaçant quelques idées vraiment libérales dans le parti royaliste. Mais il leur a malheureusement prêté des intentions qu'ils n'avaient pas; et c'est plutôt à l'extérieur qu'il faut aller chercher un heureux résultat à cet ouvrage. 11 a présenté la Charte à la noblesse comme un moyen dont elle pouvait se servir avec avantage pour elle-même. C'était mal la connaître que de vouloir la séduire par l'appât d'un intérêt personnel. 11 eût fallu pouvoir la lui présenter comme une ancre de salut pour tous. Malheureusement c'était une entreprise diflicile.
oiiiKi.N.N \>(;i': DU 5 si:i'ïi;mi5!;k i^kl ■.'•.»
Comment supposer qu'il y eût salut possible dans cette Charte octroyée, ouvrage de ces hommes qui embrouillent toutes les questions, toutes les idées, pour saisir et garder le pouvoir au milieu de la confusion générale! Et d'ailleurs, il l'audrait se rappeler avec quelle précipitation elle fut jetée sur le papier, pour la bien juger.
Cet ouvrage a pu aussi l'aire supposer que les royalistes n'avaient pas pour le roi tout le respect qu'on lui doit; et cette opinion, accréditée avec soin, leur a nui aux yeux du roi, et auprès même d'une partie de la nation.
Dans un post-scriptum, M. de Chateaubriand a mis en doute que la volonté personnelle du roi fut pour quelque chose dans l'ordonnance du o septembre. Le ministère a pris acte de là, pour faire saisir la brocliure. Cette saisie ayant eu lieu avant la mise en vente, il y a eu une opposition qui a amené un procès-verbal de rébellion, et des poursuites ont été commencées.
A la suite de ces scandales maladroits de la part du mmistère, et dont tout le résullal a été de donner plus de retentissemeul encore à un ouvrage destiné par le talent de son auteur à une immense publicité, M. de Chateaubriand sest vu arracher son titre de ministre d'État; et M. Michaud, son éditeur, le titre d'imprimeur du roi.
Le ministère s'occupe activement des élections : dans ses manœuvres, dans ses letlres, il fait constamment intervenir le nom du roi; et non seulement Louis X\ III souffre que son ministère le compromette ainsi pour se couvrir; mais lui-même, auquel on est parvenu à faire considérer l'ordonnance du 5 septembre comme
100 Ml' s mî:moiiies.
son propre ouvrage, parle etagil auprès des présidents de collège, et de tous ceux qui peuvent exercer quelque influence sur les élections, de manière à faire savoir qu'en allant dans le sens du ministère, on lui sera particulièrement agréable.
Louis XVIII, en agissani ainsi, commet la môme faute qu'a commise Louis XIV en concentrant toute la royauté dans sa personne. Cette cause de la royauté, en France, est tellement au-dessus des atteintes vulgaires qu'elle ne peut être ruinée que par les rois!.
a Le roi, a dit M. Hoyer-Collard, c'est la légitimité^ !... »
M. Decazes, le confident ou plutôt le promoteur de tous ces revirements, acquiert chaque jour une influence plus grande sur l'esprit de son maître, 'et défend la révolution à l'aide de la({uellc il espère le soutenir.
Les derniers collèges électoraux sont appelés à choisir de nouveaux députés. Le roi, dans l'ordonnance, a semblé se rattacher uniquement à la Charte. Tel est du moins le prétexte dont se sert l'autorité pour renvoyer l'ancienne Chambre si religieuse, si sage, si dévouée, si intègre.
Le choix des présidents devrait éclairer l'opinion sur les intentions du ministère. Ces intentions s'affichent ouvertement dans tout ce qu'ils font pour faire peser l'influence ministérielle sur les élections; menaces, promesses, places, argent, ordres pour élire, ordres d'exclusion, rien n'est oublié : les présidents osent aller plus loin que le monarque; et ils montrent
^ Discours de M. Rovci-CoUiuil, président du collège électoral de la Marne.