ANECDOTE
agile. Mille pensées lu'assaillireul à la fois, ratïecliuu sincèreque jeluiportaiS) la silualion politique d'alors, l'horreur de la situation, l'affreux malheur dont j'allais devenir la cause, l'exemple que j'allais donner, le profond sentiment de mes devoirs, toutes ces pensées, dis-je, me donnèrent la force de reculer; et je battis en retraite, sans qu'aucun des nombreux témoins se missent en mesure de s'opposeï "u drame sanglant qui aurait pu s'accomplir sous leurs yeux. L'effort terrible que j'avais fait sur moi-même usa mes forces; et je tombni sans connaissance au pied d'un arbre. Je dois ajouter, pour elre juste, que la colère excessive du prince inspirait à tous une sorte de leri-eur.
Oji s'empressa jjourtant de venir à mon secours, et grâce à quelques gouttes de liqueur que l'on me lit avaler, je revins promptement à moi; mais j'avoue qu'alors, ne me contenant plus, je fus peu mesuré dans mes paroles, cherchant à tout jirix quelqu'un sur qui je pusse faire retomber le sentiment violent que j'éprouvais. Tout le monde, du resie, fut parfait pour moi; et, comprenant ma position, en même temps que connaissant mon caractère, personne ne fut tenté d'en laire l'épreuve.
Le prince avait repris son calme et s'était éloigné.
Tout à coup, se rapprochant de moi, et poussé par un sentiment noble et généreux qu'il avait au fond de l'âme : « Monsieur de la Rochefoucauld, j'ai deux mots à vous dire, suivez-moi. »
Il me fut facile de deviner sa pensée; mais j'avoue que je n'ai jamais conçu une affaire, quelque triste ^jii'il jiuisse èlre de l'avoir, que d'une manière iVauclM;
112 MES MÉMOini-S.
Cl nello; el ma llerlé nalurelle ne m'a jamais permis (le comprendre le remercîmenl que l'on se voil forcé d'adresser au jH^ince qui vous fail l'honneur de tirer l'épée avec vous, en abaissant la sienne devant lui. D'ailleurs les circonstances et mon dévouement à la cause royale et française m'eussent fait un crime d'un paieil acte. Nous nous trouvions à une assez grande distance des spectateurs. Le prince se plaça en face do moi ; il tira son couteau de chasse, et, avec un grand sang-froid, il m'enoaorca à en faire autant.
c< Si monseigneur fait un seul pas vers moi, je m'enfonce aussitôt mon arme dans le cœur, » me contentai-je de lui dire avec calme, voulant m'éviler un crime que je ne me pardonnei'ais jamais.
Le prince, étonné de ma résolution, exprimée si fermement, rengaina son couteau de chasse et s'éloigna.
Son Altesse Royale remonta aussitôt à cheval, et partit au galop avec toute sa suite, laissant i^eulement auprès de moi le palefrenier qui tenait mon cheval.
Vivement ému de celle scène, et me représentant les conséquences qu'elle pouvait avoir pour le duc de Berry, bien plus encore que pour moi, si, donnant suite à cette affaire, je revenais seul à Paris, j'eus le courage de remonter à cheval; et comme la cavalcade élait fort éloignée, il me fallut fiiire violence à mon cheval, déjà fatigué par la course du jour, pour rejoindre le prince, au moment où il allait monter dans sa voiture. J'y montai moi-même, et me plaçai sur le devant, en gardant un profond silence. Le trajet se fit rapidement : le prince savait que ma voiture devait se trouver à l'allée des Veuves : il y fit arrêter la sienne.
« Monsieur de la Rochefoucauld, vous avez voulu
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me nuire, vous avez voulu me perdre, et je ne vous pardonnerai jamais lant quo vous ne m'en aurez pas rendu raison.
— Monseigneur, votre supposition est aussi injurieuse qu'impossible à admettre avec les sentimenis que chacun me connaît. Quant à la proposition que vous me faites : si elle est un honneur, je le refuse^ si elle est une vengeance, je puis encore moins l'accep- 1er. n
Je sortis alors de la voiture du duc de Berry, et je m'élançai dans la mienne.
En rentrant chez moi, je racontai à ma famille ce »|ui venait de se passer. Mes parents furent beaucoup plus effrayés que moi des conséquences que cette affaire pouvait avoir; et le jour même ma mère demanda une audience à Mo.xsiKun pour établir, auprès de lui, les faits dans leur véritable jour.
Moi qui sentais n'avoir aucun tort, je me suis rendu chez Son Altesse Royale comme de coutume. Triste, mais plein de bonté, Monsikuu a bien voulu m'enfendre et me comprendre. Depuis lors jeconliune à aller à la cour, comme à l'ordinaire, évitant seulement de rencontrer le duc de Berry, et m'abslenant d'aller chez lui.