‹ Mémoires de M. de La Rochefoucauld, duc de DoudeauvilleChapitre 110 sur 112 · CHAPITRE XXlll · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXlll

La santé du roi s'affaiblissait tous les jours, et les inquiétudes s'aggravaient. Dans quelle anxiété une pareille crainte eût jeté la France quelques années auparavant! On sentait ce que l'on perdrait en perdant un tel roi, — « C'est après ma mort qu'on me regrettera, ■» — disait souvent Louis XVIII à madame du Cayla. Un chirurgien. M, Thévenot, placé parDupuytren auprès du roi, et que Sa Majesté affectionnait particulièrement, m'annonça un jour que, d'un moment à l'autre, il fallait s'attendre à le voir terminer sa carrière.

Louis XVIII avait fréquemment répété que l'héritier du trône ne parviendrait à la couronne, qu'à travers les plus grands troubles. Sûrement, ses opinions avaient changé; mais il lui restait toujours une sorte de crainte sur l'effet que sa mort pouvait causer. Jamais roi ne poussa plus loin l'idée des devoirs qu'impose la royauté! jamais prince ne fut plus dévoué à ses peuples ! ses souffrances, quelque cruelles qu'elles fussent, n'interrompirent jamais une seule de ses occu-

DER>'1EIIS MOMENTS DE LOllS XVlll. -wl

palions souveraines, un seul travail avec ses miiiislres, pas même une réception; il sentait trop bien à quel point le jour sous lequel il était obligé d'y paraître lui était désavantageux, pour qu'il ne lui fût pas excessivement pénible de s'y faire traîner ; mais la crainte de quelques mouvements fâcheux dans les affaires publiques, si on le croyait plus malade, lui faisait prendre son parti avec courage. — « Je ne me pardonnerais jamais, disait-il, d'être la cause du malheur, du trouble, du désordre de l'Etat, ou du moindre de mes sujets. » — Louis XVIU voulait être roi aussi longtemps que ses forces morales pourraient le lui permettre. Ses forces physiques étaient entièrement épuisées; et l'âme la plus forte pouvait seule soutenir un corps aussi affaibli. Convaincu que l'agonie du roi est aussi une sorle d'agonie pour les intérêts généraux et |)articuliers, il voulait l'abréger en la dissimulant; et il était décidé à mettre peu de temps entre le moment où il recevrait les sacrements, et celui de sa fin. C'est avec sang-froid qu'il en calculait les approches; il croyait d'ailleurs qu'au moment où un prince de la terre va paraître devant le Uoi des rois, il ne doit plus penser aux choses d'ici-bas, et qu'il doit déposer son sceptre pour avoir recours uniquement à la miséricorde divine.

J'avais travaillé le samedi avec le roi, selon ma coutume; j'avais été effrayé de son changement; mais pénétré de respect et d'adniiration pour son courage. Le roi s'assoupissait souvent, et il se réveillait avec toute son énergie et toute sa connaissance; il se croyait mal, tout en étant loin de penser que sa fin fût aussi prochaine. Madame du Cayla, décidée à donner à ce

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prince qui lui avait marqué tant d'affection, loutis les preuves du dévouement le plus complet, ne reculait pas devant l'idée de lui annoncer elle-même, s'il devenait nécessaire, l'instant solennel et terrible du terme de sa vie. Elle engagea d'abord les personnes dont c'était le devoir, à parler au roi; et elle écrivit à l'évêque d'Hermopolis pour lui demander s'il était temps d'éclairer Sa Majesté sur sa véritable situation ; celui-ci répondit d'une manière tellement négative, qu'on se reprocha presque de le lui avoir proposé : je vis madame du Cayla, le mercredi soir, et ses larmes m'apprirent l'état dans lequel elle avait laissé le roi. Bientôt, il ne fut plus possible de le cacher; et les cours du château se remplirent d'un peuple alarmé qui venait avec respect demander des nouvelles d'un père, dans le séjour de la royauté. Une profonde tristesse était peinte sur tous les visages. Profondément ému et pénétré de reconnaissance pour les bontés du roi, personne n'était plus disposéque moi à sentir et à partager tout ce que souffrait madame du Cayla. Nous l'avions aimé pour lui et pour la France; et nous nous effrayâmes de le voir arriver aux portes de l'éternité, sans presque s'en douter.

Je trouvai le grand aumônier chez l'évêque d'Hermopolis : ces deux prélats, accablés de tristesse, ne savaient quel parti prendre. C'était un vendredi, et je devais travailler avec le roi le lendemain. Je ne cachai pas à ces messieurs qu'il était extrêmement diflicile d'aborder ce sujet avec Sa Majesté. Louis XVllI avait conservé ses facultés à un point diflicile à imaginer; et il voulait rester roi tant qu'il croyait que son devoir l'y obligeait. Calculant froidement les approches de la

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mort, et se croyant certain de ne pas se tromper, il tîxait lui-même dans sa tête toutes les phases de ootic situation; et il était plus que jamais décidé à ne pas souffrir que, qui que ce fût lui parlât à cet égard. L'évêque d'Hermopolis lui-même, qui l'nvait tenté, avait été repoussé avec perte.

Il n'y avait qu'une seule personne qui pût ouvrir les yeux du roi, et une seule qui en eût le courage : cette personne, c'était madame du Cayla; ces messieurs connaissaient ses dispositions généreuses; ladifliculté était de la faire parvenir auprès du roi, un jour qui ne fût pas mercredi, car jamais souverain ne fut plus méthodique; toujours heureux de la voir, il craignait, dans ce moment surtout, de donner le moindre éveil sur son état. Encouragé par ces dignes prélats, je leur promis de ftiire tout au monde, le lendemain, pour oblenir du roi de consentir à recevoir madame du Cayla. .l'allai prévenir Md.nsif.lr de ma résolution; il m'approuva en me remerciant. Son Altesse Royale sentait toute la difficulté de celte démarche : personne de sa famille n'osait se charger d'une pareille mission.

J'arrivai chez le roi; Sa Majesté fut un [)cu de temps à se réveiller; enfin, en levant péniblement Ja tète, elle me reconnut, et me dit bonjour avec une bonté dont le souvenir ne s'effacera jamais de ma mémoire. C'était la dernière fois que je devais revoir ce grand prince; et cette pensée me donna une émotion facile à comprendre. J'étais aussi fortement préoccupé du devoir que j'avais à remplir. Le roi, dans une situation où il ne semblait plus exister que pour souffrir, eut encore la présence d'esprit de me pailer des ordres qu'il m'avait donnés le samedi précédent. La conver-

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sation était d'autant plus difficile, qu'elle était souvent interrompue par son sommeil. Enfin je parlai de madame du Cayla; mais quand je demandai ])0ur elle la permission de venir savoir des nouvelles du roi, il ne me répondit une première fois que par le silence. Je connaissais celte manière négative; j'y revins une seconde et une troisième fois, en éprouvant toujours une forte résistance; enfin, levant les yeux au ciel, je m'écriai intérieurement : « Mon Dieu, puisque vous « m'en avez donné la force, accordez-moi le succès!,.. « Sire, dis-je alors avec chaleur, condamnerez-vous « une personne qui vous est si tendrement dévouée, à « ne savoir de vos nouvelles que par un tiers? Vous « priverez-vous de ses soins? La priverez-vous de vous « les offrir? Votre Majesté n'a jamais fait que du bien « à ses sujets; et, dans ce moment, elle causerait une « peine profonde à une personne qui lui a donné des « preuves d'un bien noble attachement.. le sais combien « madame du Cayla m'en saura gré, et je supplie Votre « Majesté de ne pas me refuser. — Allez donc, mon « enfant, dit enfin le roi; mais allez vous-même à (c Saint-Ouen; dites à madatne du (^ayla l'étal dans « lequel vous m'avez laissé; et prévenez-la surtout du « progrès terrible qu'ont fait mes souffrances depuis c( qu'elle ne m'a vu, pour qu'elle ne soit pas trop « cruellement surprise en me voyant. »

Le roi ne se faisait pas la plus légère illusion sur le fond de sa position, et il calculait en roi et en chrétien, les progrès de la maladie. Fatigué de ce dernier effort, il s'assoupit un instant. Craignant qu'il ne l'cvînl sur co (ju'il venait d'accorder, je me retirai pour porter à rinsUuil à madame du Cayla la permis-

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sion de le voir, et je courus à Saint-Ouen; je sentais tout ce que cette nouvelle avait d'affreux pour elle; mais il mu semblait que cette missiou serait le cachet irrécusable du bien qu'elle avait fait, et de la position si noble dans laquelle le ciel lui-même paraissait l'avoir placée auprès du roi. Elle put à peine me dire quelques mots, et je la laissai pour lui donner le temps de se recueillir : elle était accablée de douleur, mais sans hésitation; il n'y avait pas un instant à perdre. Que de touchants détails n'aura-l-elle point à raconter sur ce qui se passa dans cette dernière et solennelle entrevue! Elle se décida à aborder la question qui faisiit tout l'objet de sa visite. Le roi, en la remerciant avec sa sensibilité et sa bonté ordinaires, lui dit adieu après l'avoir rappelée à plusieurs reprises. Il sentait qu'il avait besoin de recueillir toutes ses forces; cette visite dura environ trois quarts d'heure; on juge quel courag-e il fallut à madame du Cayla. Elle se jeta plus morte que vive dans sa voiture, sans pouvoir aller chez Madame qui attendait le résultat avec anxiété. Deux mots m'apprirent qu'elle avait réussi. Je courus en prévenir le ministre des affaires ecclésiastiques qui envoya chercher le grand aumônier, et leur reconnaissance fut aussi vive que leur satisfaction; ils sentaient de quelle importance il était pour Louis XVIII lui-même, et pour ses peuples que ce prince, dans toute la liberté de ses facultés morales, accomplît hautement les actes de la foi qu'il avait toujours professée, (ît(jue cette fin si heureuse pour lui, si salutaire pour l'exemple, ne permît pas à la fausse et sacrilège philosophie d'annoncer (jue Louis XVlIi mourait comme un esprit fort.

Je promis à ces messieurs de leur donner le lendemain matin de plus amples détails; et le soir, j'appris que le roi, croyant sa fin plus éloignée qu'elle ne l'était réellement, et toujours occupé de ses devoirs de roi, voulait encore recevoir le dimanche, tenir son Conseil le mercredi ; et dire ensuite au monde, à l'amitié et aux pompes de la royauté un éternel adieu. Dans sa pensée, il avait fixé le jeudi pour ne plus s'occuper que de ses devoirs de chrétien. On pensa qu'il fallait que Thévenot descendît chez le roi, et lui confirmât le danger de sa position. Revenus chez l'évêque d'Hermopolis, nous envoyâmes chercher Thévenot, et je cherchai à lui inspirer le courage nécessaire dans ce cruel moment : il nous donna sa parole d'honneur de remplir la mission dont on le chargeait, quelque difficile qu'elle fût, et il tint parole le lendemain matin. Le roi ne fut point étonné, et ne témoigna plus d'hésitation! Il envoya chercher son confesseur; il assembla toute sa famille pour lui dire un dernier adieu; et, cessant d'être roi, il se consacra tout entier à ses devoirs de chrétien; il les remplit de manière à édifier tous ceux qui étaient présents, et il sembla puiser une nouvelle force dans la religion.

Louis XVIII cessa d'exister le 16 septembre 1(S24!.

— «Laissons, a dit M. l'abbé Liautard, dans son oraison funèbre sur ce grand prince, laissons au temps le soin de mettre à découvert les sources de notre salut — Aussi bien, n'y a-t-il rien de caché qui ne doive être révélé tôt ou tard! et ce qui ne se confie qu'au petit nombre, ne sera-t-il pas un jour manifesté à l'univers! Un roi, ditSalomon, qui monte sur le trône

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pour rendre la justice, dissipe l'iniquité d'un seul de ses regards. Qu'arrivera-t-il, s'il est secondé parles conseils d'une amitié dévouée, courageuse, qui parie sans déguisements et sans fard?

« Mais lorsque la douleur fut à son comble, et que la nature eut reconquis ses droits, les yeux les moins clairvoyants furent dessillés. Cette tète si ferme est obligée de fléchir : cette parole si nette et si distincte, s'embrouille et s'obscurcit; ces yeux tout remplis de l'habitude du commandement, peuvent à peine s'ouvrir à la lumière. Toutefois, le roi existait encore avec .son imposante majesté, non par un vain amour du pouvoir, mais par un profond .sentiment de ses devoirs envers le pays. Entre la maladie et la mort, il ne voulait que le plus court des interrègnes; il s'opiniâtra donc à supporter le fardeau si pesant de la couronne, et à demeurer roi jusqu'au moment fatal où des voix qui lui étaient chères à tant de titres, lui eurent annoncé qu'il avait assez fait pour .ses peuples, et que désormais, il ne devait plus vivre que pour lui-même. »

Il fallait préparer les funérailles de ce roi auquel je m'étais attaché par les preuves mêmes de dévouement que je lui avais données; et qu'il avait daigné reconnaître par un témoignage tout particulier. Louis XVIIl savait connaître et soutenir ceux qui le servaient avec un véritable dévouement; et une fois qu'ils avaient acquis sa confiance, ils pouvaient agir avec sécurité.

Le premier acte de mon administration devait être l'inhumation de ce roi, qui restera grand dans l'histoire, lorsqu'elle rappellera surtout les circonstances

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qu'il avait su vaincre par sa sagesse, comme par sa persévérance. Il eût fait plus encore si l'esprit révolutionnaire et doctrinaire, toujours aussi souple qu'ambitieux, ne se fût emparé, dans l'orifrine, de toules les avenues du trône.

Je devais à Louis XVJIl le pouvoir remis entre mes mains; et le premier usage important que j'eus à on faire fut de préparer l'église où il devait être conduit à sa dernière demeure! Une grande pompe était nécessaire : on devait honorer dignement la mémoire d'un tel roi. Une chapelle ardente fui disposée aux Tuileries, dans la salle du trône. Il s'y rendit une foule immense dont le silence et le respect attestaient les regrets. Tout le château fut tendu en violet, selon l'usage; je fis aussi disposer l'église de Saint-Denis. Il fallait que la cérémonie des obsèques fût digne et pompeuse. Rien ne fut épargné pour atteindre ce but; et je fus utilement secondé par le grand maître des cérémonies (M. le marquis de Brézé) qui, avec toutes les vieilles traditions qu'il avait conservées, apportait dans les cérémonies qu'il dirigeait, un ordre et une dignité extrêmes : l'évêque d'Hermopolis fut chargé de prononcer l'oraison funèbre de Louis XVIIl.

Avant de quitter l'église de Saint-Denis, tout éclatante de lumières, mais dont la trop grande clarté se trouvait en partie éteinte par l'obscurité que l'on avait cherché à introduire dans cet immense vaisseau ; avant de laisser cette réunion nombreuse dont le maintien était aussi triste qu'imposant, toute cette cour dorée, tout ce peuple ému, je parlerai de ce serviteur si dévoué, de cet ami si parfait, do ce type de toutes les vertus chrétiennes et humaines, de ce vieillard res-

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pectable, de ce modèle de la chevalerie, qui en ressuscitait de nos jours toutes les vertus, de ce duc d'Havre enfin, qui aimait véritablement Louis XVIII comme homme, en le servant fidèlement comme roi ! Jamais il n'avait brigué la faveur, ni attaché le moindre prix aux grandeurs qu'il avait su si bien porter. Son désespoir peint sur sa figure ne put échapper à personne; et il consola du spectacle douloureux de ces physionomies qui, sous le masque de la circonstance, n'annonçaient qu'indifférence et distraction; rêvant déjà aux chances de l'avenir, tandis que le vénérable et noble duc ne songeait qu'aux regrets du passé.

Cette tombe entr'ouverte pour un roi, s'était refermée; et le lendemain le pied du pauvre pouvait la fouler comme celle de son semblable. Admirable leçon laissée à l'homme par la divinité qui, dans sa bonté paternelle, lui démontre la fragilité des grandeurs humaines, en lui prouvant que, devant sa grandeur éternelle, tous les hommes sont égaux!

Je dois m'arracher à ces douloureux souvenirs pour revenir à madame du Cayla, et aux circonstances qui rattachent la mort du roi à son existence, à celte existence que le sentiment maternel lui faisait supporter.

Il est à jamais regrettable, non pour ses intérêts, mais pour son cœur, que le testament de Louis XVIII ait été, comme on l'a dit du moins, bridé avec d'autres papiers dont le roi, dans ses derniers moments, avait ordonné la destruction. Il est impossible toutefois de douter que l'on ait trouvé des volontés écrites de sa main; mais elle devait, je devais également garder le silence. On aurait vu, dans ces papiers, un témoignai-e de plus de la confiance et de l'affection du roi, pour

l'amie qui lui avait donné tant de marques de dévouement; on y aurait trouvé les preuves non équivoques d'un désintéressement que rien ne pouv.iit ébranler.

Le roi devait lui laisser une somme considérable pour l'entretien de Sainl-Ouen, voulant que le possesseur de cette propriété historique pût y tenir à jamais un rang honorable, avec le titre de duc. Sa Majesté voulait bien plus : elle exigeait impérieusement que madame du Cayla acceptât son domaine privé, comme un témoignage de la reconnaiss;ince qu'il avouait hautement lui devoir, et qu'il croyait aussi que l'Etat et la famille royale lui devaient. Jamais il ne put y parvenir; et toutes ses tentatives, toutes ses instances pour la forcer à accepter de sa main la plus brillante existence, restèrent sans effet. Sa Majesté lui répéta mainle et mainte fois qu'elle était tranquille, parce que ses volontés étaient écrites, et qu'elle en confiait l'exécution au duc d'Angoulême son neveu. L'intention du roi fut trop souvent exprimée à ce sujet pour que madame du Cayla pût en douter. Il pensait qu'après sa mort, un cabinet serait composé, à Sainl-Ouen, de tout ce qui était dans le sien. D'après ce qu'il répétait sans cesse, il avait placé dans le même cabinet qu'il laissait à n a dame du Cayla une somme de 1,200,000 francs, renfermée dans un tiroir, avec son portrait qu'il voulait qu'on lui remît après sa mort. Quand il ordonna à madame du Cayla d'écrire ses volontés, il lui dit sur son refus : « Au reste, tout est écrit; mais j'aurais voulu qu'il en existât un double. »

Il lui donnait, je le répète, son cabinet tel qu'il était au niomenl de sa mort. Depuis plusieurs années, il y faisait placer les choses les plus riches, a L'ami-

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lié a sauvé mes diamants, avait-il dit une fois, l'amitié les aura. » 11 avait une pierre verte précieuse, il la mit dans les mains de celle qui le consolait avec tant de dévouement ; et comme celte généreuse amie refusait, il la fit placer auprès de sa cheminée, en disant : c( Plus tard donc. » Le beau tableau de Molière et deux ouvrages de madame Jacotot plus grands, lui furent de même donnés sans qu'elle consentît à les prendre, et le roi disait toujours : « Eh bien! mon enfant, un peu plus tard! »

Ce moment n'est jamais arrivé pour madame du Cayla; et voilà pourtant celle que le monde a pu juger avec tant de léfrèrelé et de rigueur, parce qu'elle n'était pas connue; parce que le monde est toujours injuste, et que bien des gens peut-être n'auraient pas eu le courage de refuser comme elle. Les lettres de Louis XVIII' prouveront tout ce que je viens de dire; et si je me suis plu à le rappeler d'avance, c'est seulement pour apprendre d'avance aussi à ceux qui me liront, que le seul mobile de toutes les actions de madame du Cayla, dans les hautes circonstances où elle se trouva engagée, fut l'affection respectueuse qu'elle porlait au souverain, et sa dignité de sentiment égale à l'importance des services qu'elle rendait à l'Etat et à la famille royale.

Charles X, à son avènement au trône, après avoir acquis de nouvelles et irrécusables preuves d'un dévouement et d'un désintéressement qu'on eût peine à croire, tant ils furent grands, la pria d'accepter une pension viagère de 50,000 francs, par respect pour

* Nous avons dt-jà dit que ces lettres avaient été nialhourcuscmenl détruites. {!Sole de l'Éditeur.)

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la mémoire de Louis XVIII. Il voulut aussi honorer en elle l'amie de son frère, et il lui donna ses entrées dans la salle du trône. Quelle résistance n'avail-elle pas opposée auprès de Louis XVIII d'abord, pour ne pas y entrer dès lors avec le titre de duchesse, que le feu roi voulait lui faire accepter, en l'attachant à Saint- Ouen; puis encore, pour ne pas recevoir comme dot du mariage de sa fille, le titre de grand écuyer pour son gendre.

La grandeur du chagrin qu'elle éprouvait l'absorba, et l'empêcha de sentir le regret que pouvait naturellement lui inspirer la perte de tout ce qu'un j)areil témoignage aurait pu jeter d'honneur et d'éclat sur le reste de sa vie. Dans ce moment même où j'emploie tous mes efforts pour la décider à commence!" ^es Mémoires, en les appuyant sur les correspondances de f>ouis XVIII, elle s'y refuse encore. La voix de sa conscience lui suffit; mais, malgré elle, d'autres témoignages viendront s'y joindre, et l'histoire en hira foi.

La lettre suivante donne quelques détails sur les derniers jours de Louis XVIII et sur les premiers jours du règne de Charles X.

A .MADAME LA PUINCKSSE ZÉNAIDE WOLRONSKV

u Que d'événements, chère princesse, depuis que je vous ai écrit! Mon cœur a été déchiré par la mort de ma fille; c'est au milieu de ces terribles chagrins, que le cœur sans consolations maudit l'absence de l'amitié, car il sait qu'elle pourrait seule lui donner ce qui lui manque. Votre cœur est excellent; habitué à

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souffrir, il sait plaindre et parlager les douleuis de vos amis. J'ai perdu mon Iroisième enfant, cette petite Hortense que madame de la Rochefoucauld avait nourrie. Son désespoir est extrême, et rien ne peut l'en arracher, ce qui se conçoit trop hien. Je quittais l'agonie du roi Louis XVIll, pour trouver ma fille expirante dans mes bras; au moment où la vie d'un être aussi cher s'échappe, il semble que quelque chose se déchire en vous. On le croit, on l'espère, et bientôton retrouve l'existence, mais c'est pour souffrir.

« Rien n'a été grand, beau, magnanime comme les derniers moments de Louis XViïl; on ne peut les comparer qu'à son règne. Un courage héroïque lui afait surmonter les douleurs les plus atroces. Il a voulu être roi jusques au bout, et que son règne finisse seulement avec sa vie. Il calculait froidement les approches de la mort dans l'intérêt de ses peuples, voulant mettre le moins d'intervalle possible entre les derniers devoirs de la religion (de cette religion qui soutient et console) et sa dernière heure, pour causer le moins de dérangement possible. Le samedi encore, j'avais travaillé avec le roi; et plein de bonté, il m'avait parlé de ses souffrances avec un courage et un sang-froid qui m'arrachaient des larmes. .Mais le courage du roi lui faisait illusion; il se croy.iit encore V loin du moment suprême; et comme (juinze jours auparavant il avait communié, il pensait pouvoir attendre encore. Personne n'osait rompre un si terrible silence. Louis XVIII lui-même, plus roi que jamais, doué d'une puissance morale difficile à comprendre pour ceux qui n'ont pas connu la force du roi, et l'empire de sa dignité et des habitudes qu'il avait établies au-

lour de lui; Louis XYIII se croyait plus sûr de ses forces, et il en pesait lui-même la diminution insensible, sans supposer qu'elle pût bientôt devenir aussi subite. Pas un membre de la famille royale n'osait porter la parole; une seule personne l'a osé, princesse: son dévouement antérieur lui aurait fait entreprendre l'impossible, et rien ne pouvait plus l'être à son affection.

c( Le samedi donc, j'obtins du roi qu'il recevrait madame du Cayla; il me fallut sans doute plus de courage que je ne m'en supposais; mais j'avais servi cet excellent prince avec trop de dévouement pour ne pas lui en donner ce dernier gage, le plus précieux pour lui, comme le plus nécessaire à ses peuples. Louis XVIII ne voulait rien déranger; roi, il pensait ainsi; ami parfait, il craignait d'affliger le cœur d'une personne dont il connaissait l'attacboment. « Vous avez tort. « mon ami, vous lui ferez Irop de mal; elle jugera « trop bien l'état de ma faiblesse. Ce n'est pas le mo- « ment de nous voir davantage. Mon état a trop émet pire. » Je sentais l'importance du succès, je revins à la charge avec mesure, mais avec une témérité inouïe. « Comme vous voudrez, me dit-il enfin avec « toute sa bonté, mais, vicomte de la Rochefoucauld, « vous avez tort; dites-lui au moins que je ne lui con- « seille pas celte visite, et prévenez-la de l'état dans « lequel elle va me trouver. » Je fis un profond sa lui; jf disais à mon roi un éternel adieu. Comment exprimer ce que j'éprouvais; je rentre chez moi, je fais seller un cheval, et je pique des deux vers Saint-Ouen. Je trouve madame du Cayla au désespoir, mais décidée, el ne permettant même pas à sa douleur de s'épan-

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