SYSTÈME DU MINISTÈRE
mesures; mais elle n'eût jamais pu faire passer en loi, ce qui eût été contraire à leurs desseins, puisqu'ils avaient pour eux le roi qu'ils abusent, et la chambre des pairs qu'ils conduisent. C'est donc uniquement parce que la majorité de la Chambre des députés ne leur a pas semblé assez docile, qu'ils se sont décidés à la dissoudre. Par ce coup d'autorité qu'ont-ils fait? Ils ont tout remis en question; ils ont jocé le sort de la France sur une carie, comme l'a dit M. de Chateaubriand; enfin, ils ont allumé partout un feu qu'il leur est désormais impossible d'éteindre; et cependant quel a été le résultat? Sur deux cent quarante membres qui vont voter dans la nouvelle Chambre, cent soixanledix-huit de l'ancienne y reparaissent; et il en est revenu une portion plus considérable de la majorité qui fut contraire aux minisires. — La pensée des députés qui vont paraître pour la première fois est encore inconnue; et les minisires demeurent incertains s'ils auront dans la nouvelle assemblée la supériorité du nombre.
MaintenanI, que vont faire les ministres, dans la fausse situation où ils ont placé le roi, les royalistes, la France et eux-mêmes?
D'abord, ils vont relarder l'ouverture des Chambres, de manière à ce que l'ordonnance qui l'annoncera ne parvienne qu'assez tard dans les départements éloignés; et que la plus grande partie des députés puisse être rendue à Paris avant la session. Par là on croit pouvoir plus aisément prévenir, flatter, circonvenir.
On fera obtenir à un certain nombre de députés des audiences particulières du roi, comme on l'a fait pour
IO(j MES MÉMOIRES.
les présidents des collèges électoraux. On offrira des places, on intimidera, on divisera.
Ayant déjà réussi (il faut le dire avec douleur) à compromettre la majesté royale, on décidera peut-être le roi, dans le discours d'ouverture qu'on aura préparé, à tout prendre sur lui, oubliant ainsi, à dessein, que le premier principe de tout gouvernement représentatif, est que le roi demeure dans le fond du sanctuaire, parce qu'il ne peut être attaquable, et que tous les actes du ministère doivent pouvoir être attaqués. Les ministres se placeront sous le manteau royal, espérant par là arrêter et paralyser l'action de la Charte qu'ils ont osé invoquer pour dissaudre la Chambre.
Non contents de cette fausse position dans laquelle ils poussent le roi (à la surprise de l'Europe), ils vont essayer, par un autre moyen, de s'assurer une majorité dans la Chambre nouvelle des députés. Peut-être va-t-on les voir aller jusqu'à prendre dans les rangs de cette Chambre, une vingtaine de membres connus pour être opposés à leur système, et les porter tout à coup à la Chambre des pairs, avec un nombre suffisant d'autres hommes qu'ils savent leur être dévoués; se conservant ainsi l'avantage du nombre dans la Chambre haute, mais avilissant, dès le principe, par un motif d'intérêt personnel, et pour satisfaire la passion du jour et le besoin du moment, la plus haute récompense qui soit en la main du roi. Ce sera déconsidérer, dès sa naissance, la partie aristocratique du gouvernement.
Sentant déjà que la nouvelle Chambre des députés ne se montrerait guère plus disposée que l'ancienne
SYSTÈME DU MB'ISTÈRE. 107
;\ voter la vente des biens de l'Eglise, ils renonceront à cette mesure; et ils iront même jusqu'à proposer une dotation de rentes, tifin de sauver le principe révolu-
• tionnaire, qui est d'empêcher TEglise de redevenir propriétaire.
Reconnaissant, par une expérience récente, qu'il y a beaucoup de royalistes en France, on va tenter de les éblouir. On proposera également une création de rentes sur le grand-livre, dont le but patent sera d'indemniser ceux dont les biens ont été vendus; mais cette feinte bienveillance pourra devenir, dans les mains du ministère, un moyen de corruption pour se maintenir au pouvoir. Et, en effet, il faudra ime commission pour reconnaître, liquider et rétablir les droits <le chaque propriétaire lésé. Cette commission sera choisie par les ministres, et l'on peut hardiment prédire qu'elle se montrera très-facile pour tous ceux qui auront donné des gages de soumission ; et très-sévère, très-inabordable, très-difficultueusc pour les hommes qui n'auront pas fli^chi le genou.
Une telle mesure aurait, d'ailleurs, un bien autre danger, elles royalistes dépouillés ne donneront point dans le piège qu'on veut leur tendre; il sentiront trèsbien que par cette création de rentes, on ferait supporter à la France entière l'indemnité dont on semblerait vouloir les faire jouir; et ils ne voudront pas faire peser sur le peuple le poids d'une charge qu'on
• n'établirait en leur faveur, que dans la vue secrète de les rendre odieux.
Le ministère de la police est devenu intolérable. La France entière l'a senti avec M. de Chateaubriand; et l'on va peut-être voir le ministre de la police lui-
n)8 MES MÉMOIRES.
môme en proposer la suppression. Par là il perd en apparence un budget licile de onze millions, et un budget illicite de sept à huit. Mais, si le ministre, en faisant supprimer sa place, passe à un autre mijiistère, à celui de la maison du roi, je suppose, comme il est assez facile de le prévoir, alors, disposant de la liste civile, il entre dans le palais, y. établit sa demeure, assiège le roi nuit et jour, emploie les deniers de la couronne à fonder sa puissance; et n'en continue ]>as moins de faire la police par un lieutenant, séide dévoué, qu'il nomme et qu'il dirige.
Si une telle chose arrive, on peut le prédire, nous allons voir recommencer en France un rôle semblable à celui qui, naguère, fut joué en Espagne par le ])rince de la Paix. Les ministres, accoutumés à trouver au.x: Tuileries le ministre de la maison du roi, iront d'abord causer avec lui, et finiront par travailler dans aon cabinet.
Des changements se-préparent; on songe à remplacer quelques ministres; on a proposé de remplacer aussi quelques officiers supérieurs de la garde et de l'armée, connus pour être trop royalistes; on murmure que les élections ne doivent pas être entre les mains des propriétaires aisés. Le système d'envahissement et de despotisme combiné avec le système révolutionnaire est manifesté; mais on s'abuse; des despotes sans armée et des révolutionnaires sans peuple, ne ' peuvent pas former une coalition qui ait quelque du-rée de puissance.
Les ministres ont osé dissoudre la Chambre, et se sont un moment servis du nom de la Charte; mais la Charte les tuera. Tout le monde, aujourd'hui, en
LES ELECTIONS ET LA CIIAMDRE DE 18iG. 1(1!»
France, veut la liberté de la presse; tout le monde veut la liberté individuelle; tout le monde veut, surtout, la responsabilité des ministres; et la marche combinée d'un système à la fois despotique et révolutionnaire pour conduire à l'illégilimité est si évidente, qu'on en devine tous les actes, avant qu'ils paraissent et se réalisent. L'époque est arrivée où ce sont les peuples qui sauvent les rois. Les Espagnols ont reconquis le leur. Les Prussiens ont contraint Frédéric-Guillaume h marcher indépendant du joug étranger, et ils ont sauvé la Prusse. Les Français .sauveront le roi de France de ses ministres.
Le résultat des élections a trompé les espérances du ministère; il a pourtant la majorité. Ses manœuvres ont réussi dans beaucoup de localités, et échoué dans quelques autres.
Les ministres ont résolu, dans le conseil, qu'ils maintiendraient les lois d'exception.
Les princes se rapprochent de l'armée par des rapports militaires. Ils veulent lui témoigner de la confiance. Dieu veuille que cette confiance ne leur soit pas fatale !
Je viens de passer une heure et demie dans celte Chambre que la session de 1815 a si souvent fait retentir de cris d'amour, d'honneur et de dévouement. Dieu et le roi! tel était le cri de ceux qui y siégeaient naguère; ils voulaient Dieu par le roi, et le roi par Dieu. Que sont devenus ces hommes? leur admirable entente n'existe plus, et la majorité n'est plus avec eux. Les mêmes sentiments, certes, les animeront toujours; ils ne se laissent point ébranler par le nombre de leurs ennemis; et je les ai vus monter à la
tribune avec le mcrne courage, avec une égale fermeté. Leurs adversaires semblaient insulter avec ironie à cette infatigable persistance de la conviction. Persistons, oui, persistons dans notre voie, car elle est celle du droit et de la vérité; persévérance, c'est le mot que nous ne nous lasserons pas de répéter, car ce n'est là que le commencement des traverses qui nous attendent. Le triomphe des mauvaises doctrines livrera les justes à de plus terribles épreuves; mais ils triompheront parce qu'ils ont persévéré, parce qu'ils se sont fiés à celui dont la parole ne trompe jamais. Alors le vrai Dieu et le vrai roi seront reconnus; le principe de la légitimité triomphera en h;iul comme en bas : le bonheur et la tranquillité commenceront pour la France; et ces principes, méprisés pendant tant d'années, montreront au monde étonné quelle est leur heureuse influence M...
il existe une portion considérable de membres de la Cliambre qui disent hautement qu'ils ne veulent s'engager avec personne. Voilà le parti qu'il faut ménager; puisqu'ils ne veulent pas des hommes, il faut les attirer aux principes. Le ministère s'effraye de l'indépendance que cette portion de la Chambre annonce; et il sent à merveille qu'il ne peut avoir la majorité que par elle.
Le tableau de notre position est sans doute effrayant; mais il est loin de nous laisser sans espoir; et c'est dans les circonstances les plus graves que l'énergie doit fournir des ressources au dévouement.
' Dès celte époque, IVapiié de la sagesse comme des lumières de M. de Yillèle, je me rapprocliai de lui, aimant à l'écouter et à profiler (le ses conseils.