ANECDOTE
répondis-je! L'huissier me quitta, bien décidé, à ce (ju'il paraît, à en faire à sa tète, ou, du moins, selon son cœur.
Il revint bientôl d'un air triomphant.
« Monseigneur vous prie d'entrer. » Il n'y avail pas à hésiter; mais tout mon sang se glaça. « Monsieur de « LaRochefoncauld, je vous remercie, médit le prince « d'un air grave, ma femme va Irès-bien. » Puis, pre nant tout-à-coup la physionomie la plus gracieuse et me tendant la main : « Touche là-dedans, mon ami. « — Monseigneur me rend donc justice? — Oui, di* « tout mon cœur. » Et le prince, m'ouvrant les bras, me pressa sur son cœur -avec effusion. « Je ne puis « plus me rappeler que les bontés de Votre Altesse « Royale; elles resteront à jamais gravées dans mon « cœur. — Viens déjeuner demain avec nous. — J'o- « béirai, Monsei^ineur, avec autant de bonheur que de « reconnaissance. » Le lendemain, le prince me lit placer auprès de sa femme, madame la duchesse de Berry; et il eut pour moi, devant sa cour, les attentions les plus aimables. « Je chasse après-demain, tu « y viendras. — Je me rendrai aux ordres de Votre M Altesse Royale. — Mais, dit-il en faisant allusion à « la scène si pénible qui s'était passée entre n'ous, lu <( me laisseras tuer le cerf, s'il s'en trouve un. Que « diable, chacun son tour! Ma femme, cela ne vous « regarde pas, ajouta-t-il en voyant que madame la du- « chesse de Berry paraissait désirer l'explication de « ses paroles : c'est un secret entre La Rochefoucauld « et moi... D'ailleurs, je ne gagnerais rien à vous le « dire. »
Puis il chanta sur un air de fanfare :
Friiiie ciiasseiir, IVanc chasseur, .Maiivais^e lèle et bim cœur.
Xe croirait-on pas entendre Henri IV?
AFFAIRES DE LVOX
La vigueur de quelques autorités locales a promptement apaisé le désordre qui s'est manifesté à Lyon et dans les environs. Mais il est devenu impossible de nier l'existence d'un parti toujours disposé à la révolte. Le tocsin av;iit sonné dans quinze communes à la fois; des paysans conduits par des officiers à demisolde avaient couru aux armes. La plus grande agitation avait existé dans la ville; plusieurs coups mortels avaient été portés à des royalistes. Enfin, une conspiration d'une grande étendue avait été déjouée, sans qu'il fût possible d'en reconnaître les principaux chefs. 11 est à remarquer que le lieutenant de police' était parti subitement pour Paris la veille du jour où le mouvement devait éclater.
Towt était rentré dans l'ordre et parfaitement tranquille; l'agitation avait cessé, et les esprits même commençaient à se rapprocher, lorsque Marmont reçut l'ordre de se rendre à Lyon. Il eût été difficile de juger le but de sa mission, si l'on n'eût deviné le motif secret qui l'y faisait envoyer avec un pouvoir absolu que, d'après la Charte, on ne pouvait lui accorder.
Sous le vain prétexte de récompenser le préfet" de^ services qu'il avait rendus dans les derniers événe-
* M. Charrier de Saiimeville.
^ M. le comte de Chabrol.
' LK MAKKCllAL MAK^iU.M A LYON. 151?
ments, mais bien véritablement pour ne pas le laisser à Lyon, on le manda à Paris; et on lui confia le porlefeuille de sous-secrétaire d'Elat, attaché au ministère de l'intérieur. M. Lezay de Marnézia fut envoyé pour le remplacer.
A peine arrivé à Lyon, Marmont désapprouva hautement la conduite des autorités : il réveilla des espérances coupables, en tendant une main protectrice à ceux qui avaient pu les concevoir; il blessa les habitants les plus considérés par le genre d'individus qu'il admit auprès de lui.
Le général Canuel avait joué à Lyon à peu près le même rôle (]ue le général Donnadieu à Grenoble. Son rappel fut résolu ; par quelle bizarrerie le commandement de la 7' division militaire a-t-il été laissé jusqu'ici au général Donnadieu? Le ministère, peutêtre, croit le tenir sous une surveillance plus immédiate à Grenoble; craignant, par une destitution, de lui rendre la liberté, et d'augmenter l'influence qu'il a déjà dans le midi de la France.
Six des officiers qui avaient montré le plus de dévouement et d'intrépidité dans les affaires de Lyon furent cassés, et envoyés au ministre de la guerre, pour rendre compte de leur conduite.
Six maires des communes rurales, dont la fermeté avait seule arrêté les efforts concertés de la malveillance, furent destitués. L'injustice était tellement révoltante, que plusieurs d'entre eux ont été réintégrés dans leurs fonctions.
Si Marmont, par cette conduite qui flattait le parti bonapartiste et révolutionnaire, croyait effacer le souvenir de ce premier cri de fidélité parti de son corps
d'armée, en 1814, il se serait trompée Le parti qu'il s'est aliéné par cette démarche honorable ne lui pardonnera jamais ; et ceux qui lui en surent gré se verront peut-être forcés à regret de l'attribuer à une ambition plus ardente que louable. L'homme qui parcourt la carrière de la vie, sans prendre pour boussole des principes invariables qui fixent le devoir et établissent le droit, sera toujours incertain; et, tantôt poussé vers le bien, plus souvent entraîné vers le mal, il n'obtiendra jamais la confiance et la considération qui doublent et assurent le prix de tous les succès.
De toutes parts les protestations les plus fortes, les remonlraîices les plus vives parvinrent au ministère. Marmont, qui avait été envoyé pour pacifier les esprits, les avait portés au dernier point d'exagération. Le ministre sentit qu'il était temps de mettre fin à une pareille mission; mais se montre-t-il au moins impartial, en désapprouvant celui qui avait fait un tel usage de l'autorité qu'on lui avait confiée? ou bien s'enfonce- t-il de plus en plus dans cette route fatale où il a été jeté d'abord, et dans laquelle il se précipite tous les jours davantage?... Marmont est récompensé; l'influence ministérielle le fait nommer secrétaire de la Chambre des pairs, et, presque en même temps, ministre d'Etat.
M. Laîné s'occupe, après la session, de résumer les vœux des conseils généraux, et d'en recueillir l'expression. Ces vœux sont, dans la plupart des départements, empreints d'un caractère royaliste, dans le sens de la • Chambre de 1815; et, par conséquent, dans le sen>^
' li fut le premier des niarécliaux qui reconnût le roi. en 1814.
M. liK BLACAS ET LE CONCORDAT. 141
df l'opposition monarchique de la Chambre do 1810. On devrait en tenir compte. Le ministère a écrit aux préfets d'user de toute leur influence pour miliger l'expression de ces vœux. Néanmoins plusieurs conseillers généraux demandent, avec le rétablissement des congrégations religieuses, que l'enseignement leur soit confié; d'autres désirent que les registres de l'état civil soient rendus au clergé, le droit d'aînesse rétabli, les majorais constitués; plusieurs vœux de cette nature semblent émanés des opinions de la majorité de la Chambre de 1 815. M. Laîné, surpris de ce résultat, a ouvert l'entrée des conseils généraux aux préfets, pour accroître leur influence. Ils peuvent maintenant assistera leurs séances, et y combattre les sentiments opposés au pouvoir. L'Ecole polytechnique a été reconstituée, et placée sous la protection du duc. d'Angoulême.
Le vieux chapitre de Saint-Denis a été relevé dans toutes ses prérogatives; on veut y offrir une honorable retraite à quelques-uns des courageux évêques qui ont protesté contre le concordat de l'an X, et favoriser les négociations de M. de Blacas à Rome pour le concordat.
Ces négociations, entamées depuis longlemps, paraissent louchera leur fin. J'ai omis de parler d'un voyage fort court que fit, il y a peu de temps, M. de Blacas à Paris. Chacun tirait de ce voyage une conjecture analogue à ses désirs. Le roi le reçut avec bonté, sans le moindre embarras. J'en conclus qu'il repartiiait promptemenl, sans que le crédit de M. Decazes eût été ébranlé par sa présence. Les craintes de ce dernier, qui furent vives, ont fait place à une faveur plus
]¥2 MES. MKMOlllES.
grande; et le but du voyage de M. de Blacas est resté ignoré.
En 1814, M. do Bbicas, espérant tout savoir, ne connut rien, et fit beaucoup de mal. On espérait qu'en 1817 l'expérience du passé nous serait utile.
M. de Blacas eut pu être massacré en 1815, tant l'irrilation populaire élait violente contre lui; et aujourd'hui sa présence n'a pas causé la moindre sensation.
Il eut donné sa vie pour sauver son pays; mais il ue put lui sacrifier cet amour-propre qui le portait à croire qu'il pouvait se suffire à lui-même; et il causa p:»r là une partie de nos malheurs.
M. de Blacas est grand; sa tournure est noble, sa physionomie imposante. Il a de l'esprit; mais un maintien silencieux, parfois affecté, peut le faire supposer encore supérieur à ce qu'il est. Bien qu'il soit toujours maître de lui, il est facile de juger de ce qu'il a pu lui en coûter pour y parvenir.
M. de Blacas a beaucoup lu, beaucoup retenu; tous les souvenirs du temps passé lui sont familiers et présents. Grâce à sa mémoire garnie de faits et d'anecdotes, Louis XVIII a dû souvent se croire rajeuni de vingt ans, en causant avec lui. Il est fin, insinuant, adroit, persévérant. Sa politesse est plutôt affectée que naturelle; il a, parfois, de la hauteur avec ses inférieurs, et de la réserve avec ses égaux. Souple avec ses supérieurs, il est, ainsi que presque tous les hommes, sensible à la faveur et au crédit; mais il dissimule avec plus d'art que beaucoup d'autres, la peine qu'il éprouve de les avoir perdus.
Son dévouement à la personne du roi est sincère; et on ne saurait douter qu'il ne gémisse sincèrement
M. Dl- BLACAS ET lE CONCORDAT. I iô
(le la direction qu'il voit prendre aux homnicà et aux choses. ,
M. de Blacas a été envoyé à Rome, comme ambassadeur extraordinaire, après avoir négocié à Xaples le mariage de madame la duchesse de Berry. Des difficultés s'étaient élevées entre la cour de Rome et le gouvernement français sur l'exécution des concordats. Depuis sa réintégration dans son patrimoine, le souverain pontife Pie YII a refusé la plupart des bulles d'institution canonique pour les évêques; il a déclaré que le concordat de 1801 ne pouvait plus avoir son effet; qu'enfin le prétendu concordat de 1815 avait été imposé par la force et par la contrainle.
Les prétentions du pape étaient celles-ci :
1° La restitution du comtat d'Avignon, ou une indemnité telle que le patrimoine de saint Pierre n'en lût pas amoindri;
"2" L'institution canonique absolument dévolue au Saint Siège;
5° Une nouvelle circonscription des métropoles, des cathédrales, et par suite l'augmentation des sièges;
4° Les annatcs et certaines autres redevances que l'Eglise de France était accoutumée à payer, au temps de sa gloire et de sa puissance.
Les instructions de M. de Blacas, rédigées sous l'inlluencc de la Chambre de 1815, laissaient une grande latitude aux négociations; sans doute on a voulu les modifier, et c'est à cette occasion que M. de Blacas a été rappelé à Paris.
Trois chapeaux de cardinaux ont été envoyés par le pape au roi de France; el la barrette, par le roi, aux évèques à qui ces chapeaux ^laieiii destinés.
14i MliS MÊMOIUES
Le roi de Prusse est attendu. Le maréclial Oudinol a été nommé pour aller le recevoir à la frontière.
Un emprunt considérable a été fait par le ministère aux maisons de banque étrangères Baring et Hope.
Une brochure de M. Casimir Périer a paru à cette occasion. Son auteur y expose combien il eût été plus français, plus économe, d'effectuer l'emprunt à Paris, au lieu de le livrer exclusivement à des maisons de banque d'Amsterdam ou de Londres.
M. de Richelieu, secondé par l'influence bienfaisante de l'empereur Alexandre, a obtenu l'évacuation d'un cinquième de l'armée d'occupation. Quand verrons-nous en tin le territoire complètement délivré de l'occupation étrangère?
Les agents de la police ont fait disparaître des journaux anglais qui parlaient du ministre d'une manière un peu légère; et, peu de jours après, ces journaux s'exprimant, au sujet du roi et des princes, avec une irrévérence coupable, sont restés tranquillement exposés à la curiosité des lecteurs.
Les uns donnent à M. Decazes du génie, tandis que d'autres, qui ont vécu dans son intimité, lui refusent même des facultés dont il a fait preuve dans plus d'une occasion. On peut en conclure que M. Decazes est un homme doué d'une grande facilité, un esprit aussi prompt à saisir qu'à oublier, beaucoup de légèreté, s'occupant plus de la |3lace qu'il occupe dans le cœur de son maître, que de celle qu'il a dans le gouvernement; sans nulle prévoyance pour l'avenir, mais hardi pour l'entreprise du jour. Habilement conseillé, il s'est entouré de gens dont l'habileté est égale à la perfidie; et qui peuvent, quelquefois, lui dissimuler
l'OIlTHAIT I)L MINISTEUK. 145
le but vers lequel ils tendent, pour se faire accorder les moyens qui doivent y conduire. r
Nos tristes prédictions s'accomplissent, et personne n'est éclairé. Les révolutionnaires prennent chaque jour plus d'assurance, et leur accord est aussi parfait que leur persévérance est infernale.
Le duc de Feltre n'est plus ministre de la guerre; j'ai déjà dit que ce parti avait juré sa perte. « Le roi le soutient, disaient quelques honnêtes gens. » Ce soutien disparut bien vite. Le maréchal Gouvion Saint- Cyr avait, d'abord, été nommé ministre de la marine à la place de M. Dubouchage, trop royaliste pour marcher d'accord avec le cabinet actuel. M. Gouvion .Saint-Cyr avait fait partie du ministère Talleyrand ; et M. de Richelieu avait regretté, dit-on, qu'il ne se fût pas, dès l'origine, associé à son ministère. Quand on le vit prendre possession du portefeuille de la marine, on crut que la position du duc de Feltre à la guerre se trouvait définitivement assurée; mais le département de la marine n'était, pour le maréchal, qu'un provisoire; et bientôt on négocia avec le duc de Feltre pour qu'il donnât sa démission. M. Gouvion Saint-Cyr alla aussitôt prendre place au ministère de la guerre; et le portefeuille de la marine vient d'èlre donné à M. Mole.
M. Mole, homme d'un esprit remarquable, est, sous un extérieur très-froid, dévoré d'ambition. Audacieux et indépendant par caractère, il caresse l'autorité pour favoriser sa passion. Sejounnl du serment, il reste fidèle seulement à ce qu'il croit son intérêt. Elevé à l'école de l'arbitraire, il vise au pouvoir absolu. L'expression de ses yeux enfiuncés annonce l'agitation de son àme.
Une imagination ardente lui fournil toujours des combinaisons où il fait entrer en première li^e son intérêt personnel. Homme de tète, il sait trouver des ressources là où un autre ne verrait que la certitude du danger. Peu communicatif, ne se livrant jamais même à un abandon apparent, il suit ses idées avec persévérance; mais, décidé par caractère, il n'hésite pas à sacrifier des plans formés depuis longtemps, aux nécessités des circonstances imprévues.
M. Mole ne borne pas ses prétentions à être homme d'Etat; il veut être homme du monde. Cependant, celui qui siégeait au conseil d'Etat des Cent Jours, celui que l'on accuse d'avoir rédigé l'acte qui proscrivait Louis XVIII et sa famille, siège aujourd'hui au banc des ministres.
Louis XVIII pouvait «lardonner comme homme; mais il est pour l'exemple du temps et la leçon des siècles des actions (pie, comme roi, il n'eût dû jamais oublier.
Le ministère, tel qu'il est composé, répond au centre droit et au centre gauche. L'expression de la droite a entièrement disparu dans le cabinet.
On s'occupe activement des élections de J 8 1 7. C'est la première fois qu'on va mettre en action la nouvelle loi. La Chambre devant être renouvelée par séries, le gouvernement a choisi pour la première série, (celle de cette année) les départements où l'opinion royaliste a le 'moins de chances de succès.
Le résultat des élections a révélé l'existence d'un parti considérable d'agitateurs qui ne veulent ni des Bourbons, ni de la Charte, qu'ils invoquent néanmoins dans leur hypocrite langage; la massg des Français
LA CliAAlBIlE !)E 18 17. U7
t'sl toujours calme, dévouée au gouvernement des Hourbolns, auxquels ils doivent l'abondance et la paix"; maïs qui sait, si les menées de ce parti actif et implacable ne parviendront pas, dans un temps donné, à aveugler la nalion sur ses véritables intérêts?
Le ministre a fait la partie belle aux révolutionnaires; il a, de ses propres mains, frayé la voie qu'ils vont se bâter de parcourir pour arriver à la destruction du trône légitime.
Une ordonnance du roi vient de paraître (jui classe les pairs par les majorats et litres de duc, marquis, comte, baron. L'ordonnance porte qu'il ne sera point dorénavant, érigé un titre de pairie, qu'au préalable il n'ait été constitué un majorât. M. de Richelieu cherche à élever la pairie jusqu'à l'aristocratie anglaise.
La session vient de s'ouvrir.
SÉANCE r.OVALE
Le discours du roi a été, cette fois, rédigé par le ministère. On y trouve cette phrase ;
a La manière dont les dépositaires de mon pouvoir ont usé de celui dont la loi les a investis, a justifié ma confiance. »
Dans les opérations pour la présidence, le ministère a eu la majorité qu'il a\aitsi bien travaillé à s'assurer, et M. de Serres a été nommé à la présidence; la minorité royaliste a réuni sur M. de ViRèle soixantequatorze voix, et l'opposition de gauche a donné à M. Laffitte ses suffrages. Il a réuni dix-sept voix. Cette fraction de la Chambre a augmenté sa force de douze votes.
A mesure que le ministère se rapproche des opinions du centre gauche et des doctrinaires, une fraction du centre droit l'abandonne pour se joindre*à Texlrême droite.
Dans la Chambre des pairs, la fraction de droite est en plus grande force. Bien des pairs s'effrayent de la tendance de la loi électorale et de l'affaiblissement des institutions monarchiques. La majorité est, au fond du cœur, en opposition avec le système ministériel; mais il existe dans la Chambre haute tant de positions dépendantes du roi, de sa maison et du ministère, que les opinions consciencieuses n'osent pas se manifester.
Le roi a défendu aux princes de sa famille et de son sang de siéger à la Chambre des pairs. On en a plusieurs motifs : on y craint l'influence royaliste de Monsieur; ensuite on redoute, dans un sens opposé, l'influence du duc d'Orléans.
Le premier projet présenté aux Chambres par le gouvernement est celui sur la liberté de la presse. Celte loi est fort peu libérale. Les journaux et les feuilles périodiques sont soumis à la plus sévère dépendance : l'imprimeur y est exposé aux obligations les plus assujettissantes, réduit au rôle de simple employé à la police, et les auteurs eux-mêmes exposés à la double épreuve du rejet et de la publication.
Cette loi, qui donne au ministère un pouvoir dont il abuse, a pa^sé à la Chambre des députés ; mais elle vient d'être rejetée à la Chambre des pairs.
Les personnes les plus calmes s'effrayent enfin de la marche du gouvernement, et tentent de lui en faire changer la direction; mais leurs efforts sont inutiles.
LA CilAMBKE Di: 1817. 140
Décidés à trouver nn lort aux royalistes, les jiiinislres leur reprochent une ambition dissimulée; et pourtant ces mêmes royalistes s'engagent à soutenir le cabinet de tous leurs efforts, pourvu qu'il renonce à un système dont il n'est plus possible de nier les conséquences; et cette ambition qu'on leur suppose, ne les empêche pas de promettre, dans le cas où leur demande serait acceptée, qu'ils n'exigeront aucun changement dans le personnel de l'administration. Mais comment s'accommoder avec des gens qui craignent au fond ce rapprochement, qu'ils semblent appeler de leurs vœux? Les conditions qu'ils posent, le rendent impossible. Ils veulent que les royalistes se livrent à eux, corps et biens : « Donnez-vous d'abord, leur disentils, c'est-à-dire avilissez-vous; et quand vous aurez perdu la juste considération dont vous jouissez, la juste considération qui fait votre force, nous traiterons ensemble. » C'est le lion dont on arrache les griffes sous prétexte d'alliance, et qu'on livre ensuite à la meute qui le déchire. *
Le ministère est lui-même divisé.
M. Laîné, en paraissant quelquefois effrayé de l;i pente qui nous entraîne, contribue plus qu'aucun autre ministre à faire passer ces lois désorganisatrices qui sont apportées aux Chambres.
M. Corvetto calcule ses chiffres.
M. de Richelieu ne calcule rien; mais, par malheur, d'autres calculent pour lui.
Le second projet sur lequel les votes de la Chambre ont été appelés, est l'exécution du concordat. M. Laîné, embarrassé du concordat signé par .M. de Blacas, cherche quelque moyen de s'affranchir des clauses
arrèlées.à Rome. Quant à M. de Richelieu, bien quil ambitionne la gloire de terminer un traité avec le saint-siége, il craint le retour de M. de Blacas, car les nouveaux favoris aiment à tenir éloignés ceux qui les ont précédés dans la faveur du maître.
M. Laîné, voulant faire rompre le concordat signé par M. de Blacas, s'est adressé à la Chambre des députés, qui n'avait rien à voir en cette affaire. 11 n'appartient qu'à la prérogative royale de faire des traités et des conventions diplomatiques; aussi M. Laîné a été fort- embarrassé pour donner une tournure raisonnable à ces communications ministérielles.
Depuis que le concordat est connu, et il l'était depuis longtemps en Europe avant que le ministère l'eût publié en France, tous les esprits en discutent les clauses avec chaleur. C'est partout un assaut de controverses érudites sur les affaires ecclésiastiques; on se passionne pour ou contre les bulles; il y a des brochures de tout le monde, de l'abbé Frayssinous, de l'abbé Grégoire, d^ M. Lanjuinais, de M. Fiévée. Grâce à son manque d'ensemble et de décision, le ministère a laissé à toutes les passions le temps de se déchaîner; en adoptant une marche assurée, imprévue, le ministère eut prévenu et dominé l'opinion; tandis qu'au contraire, il semble avoir disposé d'avance l'obstacle, pour faire naître l'impossibilité de le lever.
On conclut un traité avec Rome, et, au moment de l'exécuter, on le met de nouveau en question; M. Laîné apporte à la Chambre un projet qui modifie de beaucoup les conventions arrêtées avec le pape; et l'esprit d'indépendance religieuse trouve encore lieu de coni-
LA CIIAMBRL 1)K 1817. 151
battre ce projet, comme faisant trop de concessions à la puissance du chef de l'Eglise.
On apporte aux Chambres des lois organiques fiiites à Paris, sans consulter Rome, à qui elles doivent nécessairement déplaire, et l'on reproche à la minorité de se refuser à les voter; tandis que l'on déclare nulles les dernières lois organiques faites au sujet du concordat de 1801, uniquement pour avoir été faites par Bonaparte, sans le consentement du pape.
Ces inconséquences ayant indisposé contre le projet du ministère toutes les fractions de la Chambre, le projet a été repoussé, et l'affaire abandonnée au département de M. de Richelieu. M. Portalis va, dit-on, partir pour Rome, avec le titre de ministre plénipotentiaire.