‹ Mémoires de M. de La Rochefoucauld, duc de DoudeauvilleChapitre 40 sur 112 · VI. i · texte numérisé non relu

VI. i

«J'ai tout lieu de penser, mon cher capitaine, que l'on rendra justice à mes intentions, et que les Français de bonne foi verront, dans l'application de mes opinions, l'intérêt de tous également ménagé.

« Oui, soyons tous les sujets du même roi, et les enfants du même père; et que ce père et ce roi trouve dans tous les Français le même esprit et le même amour.

a Je vous offre tous mes compliments.

« Le vicomte de la Rochefoucauld. »

Une modification a eu lieu dans !e ministère. Le roi ayant reconnu qu'il était impossible de maintenir le système électoral, en présence des dangers qu'il faisait naître; et MM. Dessolles, Saint-Cyr et Louis restant unis dans la commune opinion de maintenir la loi d'élection existante, ces trois ministres ont été remplacés par MM. Pasquier, aux affaires étrangères, Roy, aux finances, et Latour-Maubourg, à la guerre.

Cependant le nouveau ministère, tout en convenant de l'imminence du danger où nous jette le système de concessions suivi jusqu'ici, continue à courber la tête devant les ennemis de la monarchie. Tous les bannis, à l'exception seulement des régicides, sont autorisés à rentrer en France. Les derniers pairs exclus par l'ordonnance du mois d'août 1815 sont rappelés à siéger dans la Chambre. Des publications continuelles cherchent à convaincre l'opinion des intentions libérales et constitutionnelles du nouveau cabinet.

La session s'ouvre le 29 novembre.

L'abbé Grégoire est exclu de la Chambre. Son élec-

lion est déclarée nulle. Le roi avait d'avance tranché la difficulté, en ne lui faisant point envoyer de lettre de convocation. L'abbé Grégoire avait violé les droits les plus sacrés, en s'associant volontairement et solennellement à la condamnation de son roi. La révolution, toujours audacieuse, et cherchant à justifier ses crimes par de nouveaux bienfaits, avait résolu d'offrir l'assassin de Louis XVI à Louis XVIII, comme envoyé par son peuple.

Mais, après la discussion la plus profonde et la plus brillante, la plus sage de la part des royalistes, et la plus téméraire de la part des révolutionnaires, après une véritable scène de la Convention au moment de ses fureurs, un vœu presque général a exclu le régicide de la Chambre. Des cris de : Vive le roi! partis de tous les côtés de la salle ont prouvé combien cet amour reste gravé dans le cœur des Français, quelques efforts que l'on ait faits pour l'en arracher. Une quarantaine de membres environ ont résisté à l'élan général et sont demeurés assis. C'est ici que la politique a vu avec douleur se déployer, dans tout son entier, la rage de celte faction que l'on s'est plu à réveiller par de si coupables concessions. C'est ici que, d'un autre côté, la conduite de M. Decazes a achevé de le démasquer. Le silence qu'il a gardé dans une pareille séance, où la raison, la politique lui faisaient un devoir de se rallier aux défenseurs de la légitimité; son silence, dis-je, a prouvé qu'il ne se rapprocherait jamais franchement des royalistes; et eux seuls, cependant, peuvent faire triompher ces principes sans lesquels le monde sera encore une fois bouleversé. Sa faiblesse est criminelle : cet homme est entièrement dirigé par une

faction qui lui donne, du moins, les apparences de la trahison.

L'énergie des royalistes, dans une occasion aussi intéressante pour l'Europe et pour la France, prouve qu'ils possèdent la force et la volonté propres à rétablir l'ordre et à anéantir l'esprit révolutionnaire \

Sentira-t-on enfin la nécessité de rendre une éclatante justice à des hommes toujours comprimés, toujours persécutés, et que l'on trouve toujours quand il s'agit de venir au secours de la société?

Je dois ici parler d'une faction qui, ne calculant que sa folle ambition, ne voit rien, excepté le pouvoir après lequel elle court sans cesse. Les doctrinaires menacent M. Decazes, et cherchent à le renverser à leur profit. Ces hommes, doués de facultés éminentes, sont d'aulant plus dangereux, qu'ils n'ont d'autre principe que celui de servir leur ambition : l'instruction publique, sous la direction de M. Royer-Collard, est une preuve fatale de ce que j'avance ; l'administration de M. Guizot, dont le mauvais esprit doit amener les plus funestes conséquences, vient encore à l'appui de mes paroles. S'ils parviennent à en imposer, c'est uniquement par leurs intrigues et par leur astucieuse audace : ce sont des chefs sans parti réel ; et cependant M, Decazes les ménage et traite avec eux, tandis qu'il repousse sans cesse les royalistes, qui marchent véritablement avec la France tout entière.

Il est un dernier parti auquel se mêlent des intri-

* Les royalistes sont les adversaires de ces principes désorganisateurs (jui menacent le repos, l'existence même de la société; mais, quant à ceux qui les prolessent, loin de leur en vouloir personnellement, ils voudraient les sauver eux-mêmes de leurs excès.

SOUVENIRS PERSONNELS. 'il]

gants, et même quelques royalistes abusés. C'est ci^lui qui reconnaît M. de Talleyrand pour chef. On ne peut, dans ce moment, deviner toutes les menéesdece dernier; et elles sont d'autant plus adroites que, parfaitement servi par ses amis, il reste toujours en arrière. Ce parti cherche, par tous les moyens, à faire sortir les royalistes de leur conduite si sage et si mesurée; et veut à tout prix pousser les choses à l'extrême, espérant profiter du trouble général pour ressaisir les rênes du pouvoir.

Dieu nous préserve d'un pareil événement!

Les libéraux veulent pousser la garde nationale à faire des adresses aux Chambres, afin de demander la conservation de la funeste loi des élections. Voici la lettre que j'ai adressée à ce sujet à plusieurs journaux.

« Paris, le 9 décembre 1819.

« Le hasard m'a fait connaître un article où le Coiseur * s'est permis, il y a quelques jours, de commenter les sentiments de la garde nationale; et de supposer que ce corps, aussi fidèle que sage, chercherait à prendre une influence dans les changements qui peuvent être proposés par le gouvernement du roi à la loi des élections, à cette loi qui vient deconduiic un régicide au pied du trône, et de l'offrir h l'Europe pour représenter une nation toujours si pleine d'honneur. Nous désirons que messieurs du Coiseur sachent parfaitement que nous n'avons prié personne d'être les interprètes de nos intentions. Si nous avions voulu les

' Un journal révolu lionnaire.

faire connaître, ce n'est pas à eux que nous eussions remis le soin de les exprimer.

« La garde nationale, véritable troupe d'élite, et assimilée à l'armée quand elle porte l'habit militaire, ne se permet ni d'approuver, ni encore moins de blâmer. Elle respecte les volontés du roi et se soumet à ses ordres, sans les contester. Elle obéit et ne délibère point.

c( Les armes lui sont confiées pour le maintien de l'ordre; et l'on ne parviendra jamais à le lui faire troubler sous un prétexte quelconque; elle prie ceux qui auraient pu en concevoir la pensée coupable de renoncer à ce fol espoir. La garde nationale ne porte pas toujours l'uniforme, dira-l-on; oui, mais en reprenant l'habit bourgeois elle conserve tous les sentiments du véritable citoyen; et ces sentiments lui disent que le pouvoir royal, exercé avec toutes les prérogatives que la Charte lui a conférées, est une des conditions de l'ordre qu'elle défend par ses armes, et qu'elle protège par son union dans l'amour du roi : ils lui disent qu'en dehors de ces principes, il ne peut y avoir pour le pays que confusion, ruine, désordre et malheurs de tout genre.

c< Faisant partie active de la garde nationale, et connaissant l'excellent esprit qui l'anime, je me suis cru obligé à cette déclaration formelle que je vous prie, monsieur le rédacteur, de vouloir bien insérer dans votre prochain numéro, bien certain d'avoir exprimé l'opinion de mes camarades, officiers et gardes nationaux.

« Signé : Un Officier de la garde nationale. »

15 décembre 1819.

Le ministère se propose de demander aux Chambres six douzièmes provisoires. Les deux oppositions se proposaient de les refuser; pourtant, dans une réunion des membres de la droite, quelques hommes de bien, parmi lesquels il faut citer MM. de Villèle et Corbière, ont émis la pensée qu'il ne fallait pas décourager le ministère dans ses premiers efforts de retour vers l'ordre et la monarchie; ils ont demandé si des royalistes pouvaient en conscience refuser au roi les sommes nécessaires pour le besoin du service et de l'administration.

Toutes les forces du parti libéral agissent dans le sens du maintien de la loi d'élection. Des pétitions arrivent par milliers, demandant d'un ton impératif et avec des formes révolutionnaires, à la Chambre des députés, le maintien complet de cette loi. Une d'entre elles provoque même la déchéance de Louis XVIiï. Il s'est formé, à l'occasion de ces pétitions, un comité dirigeant dont la maison de M. de Gévaudan doit être le point de réunion central. Des députés, des gens d'esprit, des gens de lettres font partie de cette société, qui prend le titre d'Amis de la liberté de la presse; et qui n'est, au fond, qu'un foyer de conspirations.

Le ministère a cru faire merveille en poursuivant cette société; il en est résulté beaucoup de bruit et de scandale; mais cela ne va pas au fond des choses, et n'empêche rien. La licence de la presse est à son comble. Les jurys prononcent de perpétuels acquittements. Des principes subversifs de la légitimité sont jetés,

sans répression aucune, au milieu de la société agitée. Une irritation violente se manifeste dans les esprits, et les mouvements révolutionnaires qui ont dernièrement éclaté en Espagne, en ajoutant une nouvelle force à l'audace du parti libéral, contribuent à effrayer, à mécontenter les gens faibles et paisibles qui sentent que le gouvernement est incapable de les protéger, en cas d'une conflagration que chacun redoute.

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