CHAPITRE XIY
Pour faire comprendre l'importance du service que je viens de rendre au roi, à la famille royale et au pays, et dont je dois commencer le récit dans le chapitre suivant, je vais résumer, en quelques pages, ce que j'ai dit de la position de la France à l'intérieur, et de sa situation vis-à-vis de l'étranger.
Le maréchal Gouvion Saint-Cyr avait fait une nouvelle armée. Par l'effet de la loi de recrutement, elle n'était rien moins que rassurante pour la monarchie. Tous les jours de nouvelles conspirations éclataient : Béfort, Saumur, la Rochelle, l'Épingle-Noire , les frères Faucher, la fausse famine et les mouvements de Paris. Toutes les bases indispensables au soutien des empires semblaient ébranlées, et chacun s'en effrayait en désespérant de la patrie.
Le roi était abusé sur les choses et sur les hommes à un degré qu'on ne pourra jamais croire. Ceux qui s'étaient emparés de sa confiance avaient pris soin de
tout dénaturer à ses yeux : aucune vérité n'était restée intacte, le dévouement était méconnu, la fidélité repoussée, les Chambres, les lois et les esprits étaient dirigés dans le sens révolutionnaire ou destructeur de toute royauté comme de toute véritable liberté; et les factions diverses étaient aux aguets d'une situation dont elles pressaient ensemble le dénoûment, quitte ensuite à se combattre pour triompher l'une de l'autre. Le parti bonapartiste tirait de son côté ; le parti révolutionnaire, recréé par Fouché en faveur de M. le duc d Orléans, tirait du sien ; les doctrinaires, parti ministériel, se mettaient avec le même désintéressement au service de l'un et de l'autre; quelques royalistes exagérés ne s'apercevaient pas de la portée de leurs murmures; et enfin la république poussait aussi au renversement de l'ordre existant : mais il était juste de distinguer dans ce dernier parti, le loyal égarement de quelques hommes, républicains d'Athènes, de Rome, de Washington ou du Directoire ; et la violence anarchiste du plus grand nombre, qui, n'ayant vraiment rien appris ni rien oublié, voulait toujours en revenir au beau temps de 93.
On s'était emparé de toutes les avenues du trône avec un soin perfide. Le mot d'ordre ministériel était, en confiant toutes les influences politiques aux ennemis de la royauté, d'amener toutes les factions aux pieds du roi; et cet étalage de retour et de dévouement ne cachait pas autre chose que le projet d'un changement de dynastie ou de gouvernement, comme le disaient clairement tous les enfants perdus des divers partis qui se trahissaient dans leurs propos, dans leurs écrits et dans les conspirations sans cesse renaissantes. Ja-
mais, peut-être, projet aussi criminel ne fut ourdi avec plus d'habileté ; tous les moyens avaient été mis en usage pour aigrir le cœur du roi ; on se servait de ses souffrances mêmes pour lui inspirer de l'éloignement contre ses plus fidèles sujets; rien ne fut épargné, on mettait sous ses yeux des lettres odieuses avec des signatures supposées. M. Decazes, jouet d'une faction qui veille toujours, était conduit et entraîné sans s'en douter. Les royalistes les plus dévoués, éloignés de toute influence comme de tout emploi, se bornaient les uns à gémir, les autres à murmurer plus haut, peut-être, qu'il? ne l'auraient du ; et le peuple, inhabile en politique, ne retrouvant plus le langage de ces royalistes que jusqu'alors il avait compris et approuvé; trompé par les discours et les écrits de la malveillance, et oubliant ses propres devoirs, allait plus loin que ceux qui retrouvaient, malgré tout, au fond de leur âme le sentiment de leur fidélité. Les agents de M. Decazes, ou plutôt ceux de la faction, répandus sur toute la France, étaient parvenus à tout dénaturer : ils avaient donné au bien le nom de crime, et au mal celui de vertu.
L'union de la famille royale elle-même était troublée par suite des menées ministérielles. Mqnsie;ur, entouré des serviteurs les plus dévoués, ne l'était peutêtre pas toujours des amis les plus utiles : ils voyaient la position sans prendre les moyens d'en sortir. On se servait à tout propos du nom de Monsieur ; on le faisait agir, parler, blâmer, ordonner; et, comme au fond le roi jouissait, dans la masse des Français, d'une popularité que la faction cherchait à lui conserver aux dépens de l'héritier du trône, il on résultait que Mon-
SIEUR, indignement outragé et calomnié, perdait de plus en plus la confiance publique, et que la nation semblait se séparer de lui. Le prince était offert, aux yeux des Français et à ceux des étrangers, comme le chef d'une conspiration contre le roi et l'État. L'exagération de plusieurs personnes qui l'entouraient était relevée avec perfidie, dans tous les discours et dans tous les écrits, pour faire redouter l'époque à laquelle il serait appelé à monter sur le trône. Enfin, tous les germes de division étaient semés avec une inconcevable activité. — a Tachons, disaient ceuxqui avaient le pouvoir, de faire achever sa vie et son règne le plus tranquillement possible à celui qui nous traite aussi bien et à qui nous devons tout. Quant à Monsieur, jamais il ne régnera ; notre pouvoir en dépend : occupons-nous du successeur de Louis XVIII. » Je tiens . ces rapports d'un témoin auriculaire, confident bénévole des espérances et des propos de la faction. Cette faction se croyait certaine, en effet, d'avoir disposé les choses de manière à ne jamais laisser Monsieur monter sur le trône.
Le roi, irrité au dernier point des sentiments et de la conduite qu'on prêtait à Monsieur, s'exprimait sur son compte de la manière la plus affligeante; secondant par là, sans le vouloir, les vœux des conspirateurs. Monsieur n'était pas le seul membre de la famille conire lequel on fût parvenu à aigrir son cœur royal. Madame elle-même, qu'il avait si longtemps chérie, était méconnue par lui ; et la douleur qu'en éprouvait ce malheureux prince aurait dû inspirer des remords à ceux qui étaient parvenus à ce coupable résultat. Sous quelles couleurs Madame n'était-
elle pas offerte à l'imagination des peuples ! Leur enlever tout respect pour cette tige sacrée semblait à la faction une des conditions les plus nécessaires à sa propre existence — . Monseigneur le duc de Berry était représenté au roi comme un prince turbulent et irrespectueux , qui bouleversait le royaume. Un seul membre de la famille royale', indignement jugé par ceux qui le louaient avec perfidie, fut épargné. Une fraction de la révolution espérait s'en servir pour le dépouiller lui-même plus tard de rhéritage de ses pères. C'était à l'ombre de Louis XYllI que les ennemis de la monarchie voulaient essayer de relever l'édifice révolutionnaire; c'était, précédés d'un prince, qu'ils voulaient marcher à la victoire, afin d'ensevelir plus tard ce prince lui-même sous les débris du trône de ses aïeux, car ils ont toujours eu l'idée de se servir d'un Bourbon, quel qu'il fût, pour arriver au renversement du pouvoir légitime.
Tandis qu'on ne parlait de Monsieur que comme d'un prince incapable de régner, toutes les" qualités et toutes les vertus étaient données à son fils aîné par ceux qui le méconnaissaient assez, pour supposer qu'un jour l'ambition pourrait l'emporter sur le sentiment de ses devoirs. Des émissaires parcouraient la France en tous sens, au nom d'une révolution nouvelle, toujours fidèle à des doctrines qui délielit de tous les devoirs, et qui flattent toutes les passions. Les journaux, enchaînés par des agents coupables, achevaient de corrompre l'esprit public ; de l'argent et des places, distribués avec profusion à ceux qui étaient
* Monseigneur le duc d'Ansoulèmc.
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les plus indignes de les recevoir, et ôtés aux plus fidèles serviteurs, offraient à l'ambition un dangereux mobile, et à la fidélité une épreuve difficile. La France présentait à l'étranger un nouveau sujet de terreur et de pitié; calomniée par ceux qui eussent dû la défendre, elle était entraînée par eux vers sa ruine. L'étranger, jaloux de notre gloire, souriait de l'état dans lequel il voyait cet empire dont il redoute toujours la prospérité ; leurs agents, séduits ou trompés, ajoutaient à notre division pour mieux en profiter. L'Europe, attentive à cette nouvelle révolution qui s'opérait en France, regardait ce malheureux pays comme incapable de se gouverner lui-même, et elle le croyait destiné à servir d'exemple aux générations futures, après avoir été livré à tous les excès de l'ambition, et avoir porté le fer et la flamme au sein des nations voisines ; il fallait, à leurs yeux, enchaîner un peuple dont rien ne pouvait plus maîtriser les excès : il fallait pourvoira l'existence d'un trône qu'une famille aussi indignement calomniée ne pouvait plus occuper.
Plus les circonstances s'aggravaient, plus aussi semblait s'accroître la confiance du roi dans son minisire; les doctrines politiques les plus contraires à la gloire et même à la sûreté de l'Etat, étaient proclamées par les agents ministériels de tout étage, et par les feuilles publiques à la solde du ministère : les affaires de religion étaient ou négligées ou tournées en dérision ; les encouragements et la confiance étaient accordés à des hommes dont les sentiments antimonarchiques etantibourbonniens, et l'esprit de faction s'étaient manifestés pendant la Révolution et les cent-jours. Etait-il pos-
sible de n'être pas profondément inquiet pour la prospérité de la France et la sécurité du trône? Le Journal des Débats, avec autant de talent que de courage, en montrait, tous les jours, le danger prochain ou éloigné; la véritable opinion publique s'en effrayait, et cette situation, mise à jour et à nu, avait fait naître, dans l'intérieur de la famille royale, une sorte de dissension que le ministère excitait avec soin, parce que cette dissension servait à isoler le roi, à le laisser plus exclusivement sous l'influence du ministre, et à empêcher la vérité d'arriver jusqu'à lui. On en était venu jusque-là que Monsieur croyait qu'il serait peut-être obligé de quitter Paris. Le roi sut que le conseil en avait été donné à Son Altesse Royale; et, aussi abusé qu'irrité, il alla presque jusqu'à désirer ce départ. Monsieur ne céda point à ces insinuations égarées ou perfides; il comprit très-bien toutes les conséquences d'un départ qui eût pu entraîner tous les malheurs de la guerre civile ; mais l'on tournait ainsi dans un cercle vicieux qui semblait n'offrir aucune issue ; si Son Altesse Royale faisait quelques observations, elles étaient sans effet ou sévèrement accueillies; et, d'autre part, le silence semblait l'approbation d'un système que tous les amis de la France et du roi blâmaient et regardaient avec effroi. — Que faire?
A cette époque commence pour moi une situation qui, mal connue, ou mal appréciée, a été l'objet de
bien des suppositions, de bien des conjectures je
ne dois rien négliger pour apporter une salutaire clarté sur ce point : je ne puis que perdre à ce qu'il reste obscur, car je n'ai rien à cacher du sentiment qui m'inspira, et des moyens employés pour atteindre mon
but. Ce sentiment fut pour moi et pour la personne qui voulut bien seconder mon entreprise le plus entier et le plus parfait dévouement qui jamais ait animé deux âmes françaises pour le bonheur de la patrie et pour le triomphe des principes qui sont la seule condition de sa réalité et de sa durée : ces moyens furent la puissance d'une raison embellie de tous les charmes de l'esprit le plus distingué et le mieux cultivé. On en jugera par sa correspondance ^ Ce furent là les seules séductions employées par madame du Cayla, pour ramener Louis XYIII à de meilleurs sentiments envi;rs sa famille et l'opinion royaliste.
On a calomnié le roi pour le punir d'avoir cru que, roi, il pouvait dire impunément à une jeune femme : « Mon enfant, le vieillard vous bénit : » on a calomnié cette femme qui a osé faire parvenir aux oreilles d'un roi des paroles de vérité, et des conseils de concorde et de réconciliation; on a calomnié celui qui soutenait le courage et la persévérance de cet ange de paix qu'il avait rencontré, presque sans le chercher, au foyer de sa famille. C'était dans l'ordre; la cour, selon les Aristarque du jour, ne peut être qu'un réceptacle de turpitudes; mais ceux qui ont rêvé ces infamies avaient regardé dans leur propre cœur, en cherchant à pénétrer l'innocent mystère de cette liaison ; et les fantômes de leur imagination corrompue ont seuls répondu à cette investigation. Pour ces gens-là, entre deux personnes d'un sexe différent, l'amitié n'est qu'un mot qui sert à couvrir un sentiment d'une autre
' La correspondance de madame du Cavla avec M. de la Rochefoucauld sera puliliée si-parémenl et formera un volume entier.
{Sole de l'éditeur.)
nature. Ils ne peuvent croire à ce qui est pur; el des relations d'homme à femme, dans lesquelles le cœur seul et l'âme trouvent leur satisfaction et leur jouissance, sont au-dessus de leur intelligence ou plutôt de leur moralité. C'est avec le cœur qu'on peut comprendre de pareils rapports; et eux ils n'en ont pas, ou ils en ont un si corrompu, qu'ils ije voient rien, dans une situation pareille, en dehors de la passion et de la satisfaction des sens.
Bien des hommes, je le sais, croiraient blasphémer, s'ils parlaient à une femme le langage de la simple amitié; des femmes aussi pourraient s'en choquer; ce sont celles qui, s'avouant qu'on peut leur demander plus qu'elles ne doivent accorder, appellent sottise ce qui n'est pas le langage de la passion. Cependant l'un est l'hommage du cœur, l'autre n'est que le tribut des sens.
Les grâces extérieures peuvent suffire à faire naître et entretenir l'amour : il faut plus à l'amitié : elle exige des qualités, elle demande un juste accord de pensées et d'opinions. Le silence absolu qu'on impose aux passions, — car quel serait l'homme assez vil pour toucher au trésor que l'estime lui aurait confié, et pour ne pas jouir du bonheur d'être aimé, sans couler un regret? — ce silence absolu imposé aux passions développe ce que l'âme a de plus exalté et de plus profond. L'âme, en effet, est bien plus forte, bien plus digne d'elle-même, quand elle a su se dégager de ce qui n'est que matière, pour se livrer sans partage à. un sentiment noble et délicat. Cela ne se fait pas sans lutte; mais la lutte fortifie, et la victoire vous élève et vous donne la force de vous maintenir au-des-
SUS de l'atmosphère des orages : habituez-vous à ne voir dans votre amie fjue son àme : l'âme n'a point de sexe dans des rapports de cette nature. Entre homme el femme, il est du moins inutile de se souvenir de la maxime de Sâady.: « — 11 ne faut pas laisser croître l'herbe sur le chemin de l'amitié. »
Certainement l'amitié pourra subsister entre deux femmes, malgré mille caprices, mille rivalités sans cesse renaissantes, mille idées qui se heurteront souvent; mille sacrifices qu'il faudra renouveler; certainement aussi l'amitié entre deux hommes pourra être parfaitement solide, malgré des distractions nécessaires, malgré leur genre de vie qui les sépare; malgré le choc fréquent des passions; mais entre deux personnes d'un sexe différent, l'amitié sera bien mieux cultivée. 11 s'y mêlera, d'un côté, cette assiduité, cette habitude de frais qui nous est propre; de l'autre, cette grâce, cet abandon, cette confiance qui identifient à notre existence et l'amitié que nous partageons et celle que nous éprouvons.
Cette amitié ne trouve-t-elle pas son emblème dans la nature? Ce père a pour ses enfants une. égale tendresse; mais n'aura-t-il pas quelque chose de tout particulier pour sa fille! Ne sera-t-elle pas l'objet de ses soins les plus assidus, de ses attentions les plus délicates! ]N'aura-t-elle point toute sa confiance? Il la choisira pour lui parler de ses peines, pour lui faire partager ses jouissances : son ame répondra bien mieux à la sienne. Quels doux épanchements il éprouvera en causant avec elle ! 11 voudra être aimé de son fils; mais il désirera plaire à sa fille.
La nature s'est chargée elle-même de rendre ce sen-
timcnt (oujours pur et toujours tendre. Eh bien! l'honneur entre l'homme et la femme qui n'ont d'autre lien que leur amitié, fera ce que la nature fait entre le père et la fille et sera pour eux une barrière également insurmontable?
Qui a moins peut vouloir plus; mais qui a plus, pourra-t-il consentir à avoir moins?
Madame du Cayla m'avait, depuis longtemps, appris à connaître tous les charmes d'un sentiment aussi pur; nous l'avions sanctifié en le plaçant sous la protection du ciel qui bénit les efforts faits en commun pour devenir meilleurs, plus vertueux et plus disposés à nous imposer les sacrifices qu'exigent le dévouement à la patrie, et notre amour pour nos concitoyens. Nous avions pris pour emblème un tombeau avec cette devise : a Ici reiiaît ce qui est jmr ; » et voilà la prière que j'avais composée à ce sujet :
« Dieu puissant! bonté inépuisable! couvre de ton « ombre protectrice ces deux amis qui t'implorent, et « que le sentiment qui les unit soit immuable comme « ta volonté; commande à leurs pensées, dirige leurs «actions!... Détourne tout obstacle de la carrière « qu'ils parcourent ensemble; conduis-les pas à pas « en les couvrant de ton ombre protectrice; que leur a marche soit assurée, parce qu'ils s'appuient sur f< toi !
« Leur confiance en ta bonté est inlinie comme ta c< puissance; faibles roseaux, résisteraient-ils à la tem- <c pète, si celui qui suscite et calme l'orage ne leur « évilait tout danger en les entourant de son souffle «bienveillant... Tu connais leurs besoins; ils re- « doutent leur foiblesse; dissipe tous les nuages qui les
c< retiendraient à la terre, et que leur âme soit pure c( comme le plus beau ciel...
a 0 Dieu, c'est à tes pieds qu'ils renouvellent la « promesse d'être tout pour toi, avant d'être rien pour « eux.
« Tu recevras ce serment qu'ils prêtent pour te « plaire; et, en souriant à leur foi, tu rendras leurs « résolutions inébranlables. »
Donc, lorsque je déplorais, dans l'amertume de • mon cœur, l'état de la France et le danger que courait la royauté; lorsque je sentais la nécessité de détromper le cœur et l'esprit de Louis XVIII, persuadé qu'il n'y avait pour cela qu'un moyen, celui d'inspirer au roi, toujours guidé par ses affections, confiance et amitié pour une personne qui en fût digne; et qui parvînt à détruire peu à peu celte confiance sans bornes qu'il avait dans le minisire qui compromettait d'une manière aussi grave l'avenir de la royaulé, et celui delà France, le ciel sembla se charger de réaliser ce qui d'abord paraissait une chimère; et l'amie qu'il m'av.iit donnée fut le moyen suscité par lui.
Madame la comtesse du Cayla, sa belle-mère, qui sentait tous les jours sa fin prochaine, emportait en mourant la douloureuse pensée de laisser sa fille exposée à de vifs chao^rins. Son grand-père^ M. de Jaucourt, avait cru devoir faire passer à ses arrière-petitsenfanls la fortune qui eût dû appartenir directement à son petit-fils. La sollicilude vraiment maternelle de madame du Cayla avait décidé celte d;ime, peu de temps avant sa mort, à écrire au roi, dans loule l'effu sien de son cœur, pour recommander sa belle-fille à sa royale protection. Celle-ci savait cette démarche;
mais, forte de ses droits et n'écoutant que la dignité de son caractère, il ne lui vint pas à la pensée d'insister. Il fallait, en quelque sorte, qu'elle y fût contrainte par quelque événement imprévu. Celte nécessité se présenta plus tard. Entourée des hommes les plus honorables et des conseils les plus éclairés, MM. le cardinal de la Luzerne, l'évêque de Saint-Malo, le duc de Doudeauville, le duc de Civrac, de la Calprade, etc. , elle attendait avec résignation, mais avec anxiété, les démarches et sollicitations dans lesquelles elle allait * être engagée; elle sentait, dans le cas d'insuccès, l'impossibilité, non pas seulement de vivre sur un pied convenable, mais bien plus encore celle de donner à ses enfants une éducation honorable. Aussi ses mesures étaient déjà prises pour quitter Paris et la France peut-être, afin de former quelque part, avec les débris de sa fortune, un établissement qui, en lui assurant les moyens de vivre indépendante, lui permît d'élever ses enfants comme ils devaient être élevés. Ses amis, tout en s'effrayant d'une résolution aussi courageuse, osaient à peine la combattre. C'est dans ce moment aussi que, pour défendre le patrimoine de ses enfants, elle fut obligée, par représailles, de s'adresser directement au roi. Madame du Cayla ne faisait, dans cette démarche, que suivre l'exemple qui lui était donné; et encore ne voulait-elle pas y recourir; sans les instances, je dirais presque sans les ordres de sa famille, de ses amis et de ses conseils, elle ne s'y serait point décidée. Mystérieux enchaînement des choses que l'œil humain ne doit point chercher à pénétrer !
Dieu tient le cœur des rois entre ses mains puissantes !
En apprenant la grâce et l'affection paternelle avec lesquelles Sa Majeslé avait accueilli madame du Cayla, une sorte de prévision instinctive, de lumière intérieure me jeta, comme malgré moi, dans les idées et les espérances du sort qui pouvait lui être destiné. Il me sembla qu'elle était la seule personne qui pût parvenir à dissiper toutes les illusions dont Louis XYllI était entouré; et qu'il fallait détruire pour son honneur, pour son bonheur, pour celui de sa famille et de la France. Je connaissais son dévouement, son caractère, son esprit, son instruction jointe à une mémoire qui n'a rien oublié. Je savais qu'elle avait appris par madame sa belle-mère (dame de la femme du roi, alors Monsieur), m.ille détails propres à intéresser Louis XYIII; je savais mieux encore à quel point tout ce qui est bon, grand, noble et généreux était digne d'elle; mais j'eus de grandes résistances à surmonter pour en venir à mes fins.
Je n'ai point oublié la manière dont, effrayée des conséquences mêmes d'une tentative, et irritée que j'eusse pu lui proposer de devenir un personnage politique, elle consentit à peine à m'écouter : « Avezvous bien pu, me disait-elle, me faire une semblable proposiiion, et croire que je consentirais à me lancer dans une telle entreprise? Vous ne me prenez pas pour une Esther, et je ne puis et ne veux être ni madame de iMaintenon, ni madame des Ursins. Séparée de mon protecteur naturel et légal, dans une position par conséquent fausse et fâcheuse, forcée peut-être de quitter bientôt mon pays, je dois me protéger moi-même, par l'obscurité, me consacrer à mes enfants, partager leur destinée, et me vouer à leur avenir. » Telles étaient ses
paroles et ses pensées : je les entends, je les lis encore.
Triste et non abattu, je gardai le silence; mais, bien loin d'abandonner un projet oij je croyais entrevoir le salut de l'État; convaincu, d'ailleurs, que je finirais par toucher son esprit élevé, et qu'elle s'engagerait peu à peu par le service politique qu'elle me paraissait appelée à rendre, je ne lui p;irlai d'abord que de ses enfants. Ce fut en leur nom que, me joignant à ses amis, qui tous avaient été ceux de madame sa belle-mère, je la conjurai de solliciter une nouvelle audience du roi. Elle fut encore obligée de céder. On devine avec quelle anxiété j'attendais le résultat de cette visite ! Chaque détail était précieux ! pas un mot qu'il ne fût important de connaître! Le sens droit et le tact de la solliciteuse me rassuraient sur le succès d'une entreprise aussi hasardeuse; et la manière affectueuse avec laquelle le roi l'avait reçue avait affermi ma confiance, a Madame, lui dit le roi, j'avais une affection tendre pour madame votre belle-mère; j'avais su l'apprécier, et je vous ai connue par elle; ses recommandations me seront sacrées : peu de temps avant sa mort, elle m'a peint votre situation et vos malheurs; et elle m'a inspiré pour vous un intérêt si vrai, que vous pouvez sans crainte venir en réclamer des marques toutes les fois qu'elles pourront vous être utiles. »
Le premier pas .avait été de bon augure. Profondément affecté comme je l'étais, de la position personnelle de madame du Cayla, il était permis à mon amitié d'espérer que cette protection royale pourrait, dans tous les cas, devenir plus tard, pour elle et ses enfants, une ancre de salut. Rassuré par cette ré-
flexion, je me fortifiai d'autant plus dans la pensée d'un service important à rendre au pays el au roi; dès lors, je ne calculai aucun sacrifice, quelque grand qu'il fut, pour être parfaitement instruit de toutes les circonstances touchant les affaires publiques au dedans et au dehors, et pour établir les relations et les correspondances que cette situation exigeait.
La tache était difficile de dessiller les yeux du roi, et en même temps de rectifier l'opinion étrangère, toujours influente dans les rapports nécessaires des Etats. Les lumières et les sentiments de Louis XVIII avaient été égarés et envenimés avec une habile perfidie; et quelques agents diplomatiques près de notre cour avaient eux-mêmes aidé, à faire naître et à entretenir les illusions du roi. Ce dernier moyen était puissant en ce qui louchait les affaires extérieures, puisque, naturellement, le roi devait croire les ministres accrédités près de lui, sur la manière dont les souverains envisageaient la position de la France; et, quant à l'intérieur, afin de donner une idée des tactiques incroyables et honteuses dont on se servait pour faire naître chez le roi de fâcheuses impressions sur les choses et sur les hommes, il suffira sans doute de dire que l'on avait été jusqu'à supposer des correspondances d'ecclésiastiques et même de séminaristes que l'on mettait sous les yeux du roi, afin d'irriter Sa Majesté contre tous ceux dont il était question dans ces prétendues correspondances. C'était tout cela, cependant, qu'il fallait déjouer, éclairer, ruiner. Je le dis encore, cette tâche était diflicile; mais le but était honorable, les moyens légilinKïs, sincères et désintéressés : il ne fallait que du caractère, el l'amour du prince et du pays; je ne me décourageai pas.