VI
2b0 MES MÉMOIRES.
Que ne peut la vérité unie à la bonne foi et à la persévérance! Le secret le plus absolu de nos espérances et de nos travaux était indispensable. Le commandement de la cinquième légion me servait de prétexte pour ne point quitter Paris; et, pendant longtemps, personne ne devina le fond des choses. Pour mieux dérouter les soupçons et la surveillance, je me résignai à sacrifier beaucoup.au monde, à prendre une attitude légère, frivole, décousue, dissipée même; et, bien souvent, quoique accablé des fatigues d'une nuit laborieuse employée aux préoccupations ou aux dépêches les plus graves et les plus calculées, j'allais cavalcader aux Champs-Elysées, ayant l'air de ne songer qu'à mes plaisirs et aux futilités de la mode.
J'entretenais avec soin auprès de madame du Cayla les justes craintes que chacun concevait sur la situation de la France, car j'étais bien certain que, quelque absorbée qu'elle fût par des affaires de famille, son âme était trop généreuse et son dévouement trop sincère, pour ne point partager de pareilles alarmes. Les espérances devaient s'augmenter et s'augmentaient en effet, car le roi lui avait dit : « Si parler de vos malheurs, madame, pouvait être pour vous un adoucissement à vos chagrins, je vous engagerais à venir m'en entretenir quelquefois. Votre position ne vous permet pas de faire votre cour, mais je serai charmé de vous recevoir toutes les fois que vous voudrez. »
Comme madame du Cayla n'eût jamais formé, de parti pris, le projet de gagner la confiance du roi, il fallait que la chose arrivât en quelque sorte insensiblement, sans qu'elle s'en doutât elle-même. Celte confiance était indispensable ; car, j'y reviens encore,
il fallait arriver à éclairer l'espril de Louis XMIl ; il fallait le ramener à d'autres pensées, à d'autres sentiments; en un mot, le faire revenir de toutes les préventions politiques et privées qui lui avaient été données. Des visites plus fréquentes devenaient donc nécessaires; des conversations éloignées et isolées ne pouvaient offrir que des résultats incertains. J'engageai fortement madame du Cayla à les rapprocher, me servant parfois de l'intérêt de l'État et, plus souvent encore, de celui de ses enfants. Le roi la recevait toujours avec plus de bonté, l'engageant toujours à revenir. Peu à peu ces visites se renouvelèrent, et elles furent fixées, avec le temps, au mercredi de chaque semaine. Quand plus tard, ses soucis domestiques furent dissipés, Louis XVIII exigea qu'elle lui menât ses entants tous les mois ; et il les recevait avec une tendresse toute paternelle.
Le premier gentilhomme de la chambre, chez lequel madame du Cayla se rendait d'abord, la conduisait chez le roi par la salle des gardes. Quelques serviteurs dévoués et pénétrants qui avaient l'honneur de la connaître et le bonheur de savoir l'apprécier, semblaient, par instinct, entrer dans ses projets et concevoir, de ses entrevues avec le roi, un espoir dont ils ne pouvaient parfaitement s'expliquer ni la cause, ni le but, mais qu'ils sentaient bien ne pouvoir être qu'honorable et heureux pour tous. C'est ainsi, par exemple, que la vicomtesse d'Agoult lui témoigna toujours beaucoup d'amitié; le duc delà Châtre, le duc de Duras et j)lusieurs autres, un dévouement absolu. Le roi était chaque jour de plus en pi us frappé du jugement de celte dame, comme de son esprit et de l'étendue de ses connais-
sances, aussi bien qu'attendri par son affection et sa reconnaissance. Convaincu qu'elle puisait l'énergie qu'il remarquait en elle dans le pur dévouement qu'elle portait à sa personne, le roi sentit que M. Decazes n'était pas le seul au monde qui fût digne de sa confiance,
Louis XVIII aimait à écrire; et, déjà, madame du Cayla avait dû répondre à plusieurs de ses lettres. Il était bien important de ne pas laisser s'alanguir une correspondance aussi précieuse, quoique laborieuse et fatigante. C'était moi, alors, qui servais à l'alimenter. Chaque jour je réunissais tous les matériaux que je pouvais me procurer. J'écoutais, je causais avec chacun, je recherchais, avec plus de soin que jamais, les gens les plus sages et les plus éclairés. Je passais, tous les matins, une heure avec M. de Villèle, quand il était à Paris, et j'écrivais ensuite le résultat de mes entretiens et de mes observations.
Le roi fit promettre à sa correspondante de ne montrer, à qui que ce fût, ni les lettres qu'elle lui écrivait, ni celles qu'elle recevait de lui. Ces lettres, revenant journellement, finirent par prendre sur l'esprit du roi une influence que n'avaient pu donner à madame du Cayla des conversations trop peu fréquentes. C'est ainsi que cette femme distinguée parvint à conduire dignement le roi dans la voie où nous désirions qu'il entrât pour son repos et pour celui de la France.
Combien il fallait d'attention, de mémoire, de recherches, de travail, pour parler, dans cette correspondance, littérature, histoire, politique, morale et religion même, avec l'homme le plus instruit et le plus spirituel de son royaume ! On avait à combattre en môme temps les effets d'une faction, aussi active
que perfide, qui commençait à s'effrayer en apprenant celte influence naissante et en devinant nos projets. Nous avions reconnu qu'il fallait finir par mettre Monsieur dans la confidence de cette entreprise ; mais comment la lui faire apprécier? Serait-il possible seulement de l'amener à y croire? Lui tout révéler eût
été trop pénible pour son cœur Jamais on n'aura
une juste idée de toutes les difficultés qu'il fallait surmonter, ainsi que du travail journalier auquel nous étions forcés de nous livrer.
Monsieur me traitait avec bonté et même avec confiance; il ne pouvait oublier mon dévouement, les persécutions que j'avais subies, mon sacrifice et ma condamnation à mort. Mais, pour en venir à parler de semblables affaires, que d'obstacles ! Combien il en fallut vaincre! Mon âge en était un de plus. Monsieur, doué d'un esprit juste, toutes les fois qu'il était livré à ses propres lumières, n'avait pas assez de confiance en lui-même, et il en résultait une influence assez grande exercée par ceux qui l'entouraient ; influence justifiée d'ailleurs par une inébranlable fidélité. Son entourage ne pouvant deviner ce qu'il y avait nécessité de cacher, ne voyait pas sans quelque ombrage les relations que j'étais obligé d'avoir avec Son Altesse Royale. On ne pouvait pas rendre justice au sentiment qui nous guidait. Aussi, je succombais parfois de tristesse et de découragement en même temps que de fatigue, sous le poids des affaires et des émotions sans nombre que cette position si bizarre faisait naître à chaque pas*.
' La première fois (jue je me crus obligé de dcvoilei' à Monsieur une partie de nos projels, il les taxa de iolic, tout en retii'a il justice ai;\
11 {'allait guérir deux cœurs ulcérés par de perfides rapports et des insinuations méchantes, et il était de toute nécessité, dans l'intérêt de la monarchie, de prouver à la France comme à l'étranger que ces deux princes n'avaient, au fond, qu'une même pensée, qu'un même sentiment. Je ne trouvais jamais dans le cœur de Monsieur la moindre amertume ; mais ses idées n'étaient pas alors ce qu'elles devinrent plus tard. Tout dépendait de la réunion franche et sincère des deux frères. Pour parvenir au cœur du roi, il fallait montrer Monsieur plus modéré qu'on ne le supposait, et ramener l'esprit de Sa Majesté sur le compte de quelques personnes qui entouraient hahituellement Monsieur, et que le roi croyait mal disposées pour lui. Ainsi, M. le duc de Filz-James avait reçu l'ordre de ne point paraître à la cour. La franchise et la hauteur de son opposition au système ministériel lui avaient attiré cette honorable disgrâce. On avait obtenu même que l'entrée du château lui fût interdite. Grâce à madame du Cayla, cette interdiction fut levée. Le roi n'adressait jamais un mot aux- aides de camp de Monsieur ni à son entourage. Grâce à madame du Cayla, cette manière changea peu à peu, car aucun détail n'était négligé par elle. Constamment, jusqu'à l'heure du succès, elle chercha à adoucir, à rappro-
sentiraents qui nous dirigeaient. « Monsieur cioit-il, dis-je, au danger que court la monarchie? — Oui. — Élèvo-t-il un doute sur la correspondance qui tend à l'éloigner du trône? — Non. — Monsieur a-t-il un moyen quelconque de s'opposor au mal? — Non. — Monsieur pensct-il que si je réussissais, grâce à Dieu, j'aurais sauvé la monarchie? — Oui. — Eh bien, je demande un an à Votre Altesse Royale, et si d'ici là je n'ai pas réussi, je consens à perdre yion nom. » Monsieur, en nir serrant la main, me sourit avec l'air de l'incrédulité.
cher, à guérir les plaies qui avaient été faites, et qui étaient si perfidement envenimées; et il est réel que. si les choses eussent continué jusqu'à la mort de Louis XMIl comme elles étaient alors, ce moment venu, les ennemis de la monarchie, maîtres de toutes les positions, auraient réalisé le projet, toujours caressé par l'esprit révolutionnaire, de changer la dynastie royale; ou du moins, l'avènement de Charles X au trône, supposé qu'il eût pu avoir lieu, aurait paru un véritable malheur, au lieu d'être, comme il l'a été, un moment de joie unanime.
Quelquefois je remontrais avec force à Monsieur que, sans le vouloir, il rendait nos efforts inutiles, et j'eus à supporter plus d'une crise. Un jour entr'autres, je trouvai Monsieur si éloigné de nos pensées, que je sortis bouleversé de chez lui. Le duc de Fitz- James, en me prenant la main, me demanda ce que j'avais; il m'était impossible de lui répondre, mais il lui fut facile de voir combien j'étais sensible à son amitié. Rien ne pouvait me faire renoncer à mes plans, mais j'aurais craint d'ébranler le courage de celle qui s'était associée âmes projets, en lui racontant toutes les difficultés que j'apercevais. Je lui montrais toujours et avec sincérité Monsieur pénétré de reconnaissance pour ses généreux efforts. Certaine d'être connue et approuvée de lui , elle prenait son ])arti sur le reste, et elle se plaçait sans cesse sur la brèche pour attaquer d'un côté, pour défendre de l'autre.
Ce fut à peu près à cette époque que le hasard me fit passer quelques jours à Eclimonl, avec madame deB... qui, jadis, avait eu pendant un temps quelque
crédit sur l'esprit du roi, alors Monsieur. Jamais Louis XVIII n'eut pour personne la confiance, l'estime et l'attachement qu'il eut pour madame du Cayla ; je le tiens de sa bouche; mais je sus par madame deB... mille détails aussi utiles que curieux sur l'esprit et le caractère du roi. On voulut ensuite en faire contre moi un motif d'accusation auprès de Sa Majesté, en cherchant tous les moyens de nous nuire. Le roi m'en parla plus lard, assez gaiement, en ajoutant : « Madame de B... a été la seule cause du refroidissement de mon amitié pour elle; et quant à madame du Cayla, elle a rendu, auprès de moi, des services à bien des gens, et elle ne m'a jamais dit de mal de personne. »
Que ne puis-je en effet rappeler le bien qu'elle a fait, les aumônes versées par ses mains, et tant de malheureux soulagés ou sauvés par son intercession! C'est à ses instances répétées et à sa persévéranc(î accomplie que l'on a dû de voir l'église de Sainte-Geneviève rendue au culte. Les ministres avaient peur de mécontenter les grands et les petits hommes de la Révolution. Nettoyer les caveaux de l'impiété, du cynisme et de la fausse philosophie leur paraissait comme une profanation. C'étaient les os de leurs ancêtres auxquels ils craignaient de toucher. Le roi se décida ; il prit tout sur lui; et il s'applaudit souvent d'avoir rendu ce monument à sa première et véritable destination.
J'avais eu anciennement deux ou trois conversations avec le minisire influent; j'avais été à portée do lui prouver combien il était égaré par les amis auxquels il se liait, et trompé par les agents qu'il employait : mes opinions lui étaient parfaitement connues :' On
était sans doute instruit de toutes mes démarches par la police, et on connaissait, outre l'attachement ancien qui unissait nos deux familles, la respectueuse affection que j'avais vouée à madame du Cayla; il élait simple alors de supposer que j'étais pour quelque chose dans le crédit qu'elle prenait sur l'esprit du roi ; simple aussi, que je fusse compris dans l'anathème du ministère, qui redoutait par-dessus tout, une réconciliation entre les deux frères. Aussi, afin de me perdre plus sûrement dans le public et auprès du roi, on prenait tous les moyens possibles pour m'affubler de ridicules que j'ai peut-être le tort de ne pas me reconnaître; et on inventait mille fables aussi soties qu'absurdes que l'on faisait circuler avec soin. Il n'y avait, enfin, sorte de prévention qu'on ne s'efforçât de faire circuler contre moi. La cohue des médisants, des calomniateurs et des ennemis était et devait être grande à mon égard : révolutionnaires, bonapartistes, ministériels, gens de cour, etc., soulevaient contre mon inoffensive personne, la faction qui voyait baisser son influence primitive, et augmenter l'action bienfaisante de madame du Cayla. Il m'est arrivé même parfois, non sans raison, d'en redouter pour sa personne les excès et les effets. Quant aux précautions qui m'eussent clé personnelles, d'autres soucis me préoccupaient : cependant je portais habituellement une arme sur moi. Sans inimitié contre sa personne, je combattais dans M. Decazes uniquement l'homme politique dont je plaignais et combattais l'erreur, sans jamais m'occuper de l'homme privé.
Collègue de M. de Villèle à la Chambre de 1815, j'avais remarqué toutes les qualités politiques qui
brillaient déjà en lui. Son sang-froid, sa sagesse, son habileté pour les affaires m'avaient fait une grande impression. Je continuais à le voir pendant les sessions auxquelles je ne pouvais prendre part qu'extérieurement, puisque le défaut d'âge ne m'avait pas permis d'être réélu. Peu à peu nos relations devinrent plus intimes; et enfin, convaincu de sa discrétion, je lui confiai, plus tard, une partie de mes projets. [\ fallait bien qu'il en fût ainsi, car nous étions persuadés que M. de Villèle était un de ceux qui pouvaient le mieux ramener les affaires de la France à leur véritable état de prospérité. Nous voyions bien ce qu'on aurait pu désirer de plus en lui; mais la perfection existe-t-elle? et.d'ailleurs, comme homme d'affaires surtout, il nous semblait qu'il manquait bien peu de chose à M. de Villèle.
li février.
Cette nuit, 14 février, à une heure du matin, le valet de chambre du vicomte Talon me réveilla pour m'apprendre que le duc de Berry venait d'être assassiné, sans me donner aucun détail. Atterré d'un malheur si imprévu, je crus d'abord à quelque conspiration soudainement éclatée. On était averti qu'il s'en tramait de toutes parts; et tous les royalistes étaient sans cesse préoccupés des dangers qui menaçaient la famille royale.
Je fis seller mes chevaux en toute hâte, et je courus au château, puis à l'Opéra, où j'appris que le crime avait été commis. 11 est impossible de peindre un pareil spectacle, et ce que j'éprouvai en entendant d'un
ASSASSINAT DU I) L C DE DEI'.fU. 259
côlé les gémissements que la douleur arrachait à ce malheureux prince; et en voyant sa résignation, son courage, le désespoir de la famille l'oyale, les larmes de tous.
Le roi avait voulu se rendre à l'Opéra; quelque douloureux que fût pour lui un pareil devoir; la confusion régnait partout, et, dans le premier moment,, à peine quelques gardes veillaient à la sûreté du roi et
de sa famille! Quand le duc de Berry eut expiré,
on n'entendit partout que des cris de douleur; on ne songea d'abord qu'au départ du roi, et chacun se regardait, sachant à peine ce que l'on devait faire. M. le duc de Berry, peu d'instants avant sa mort, avait annoncé à sa famille les espérances à peine naissantes que lui donnait l'état de madame la duchesse de Berry. On venait d'arracher à cette infortunée princesse sa rolie couverte de sang; un des officiers du prince la descendit dans ses bras : Madame l'accompagnait. Je traversai la haie des gardes du corps et, descendant l'escalier en toute hâte, je lis avancer une voiture; j'en ouvris la portière et j'y plaç^ai madame la duchesse de Berry, que me remirent ceux qui la portaient; la duchesse de Beggio la suivit; Madame monta ensuite,, puis je sautai à bas de la voilure, qui prit le chemin de l'Elysée-Bourbon, sans qu'un seul garde l'escortât.
Craignant qu'un crime de plus ne fût préparé, je m'élançai sur mon cheval et j'ordonnai à Paul, l'homme qui était à la tête de mon écurie et dont, plus d'une fois déjà, j'avais éprouvé le courage et le dévouement, de ne pas quitter l'autre portière. En un clin d'œil j'eus rejoint la voiture, et je l'accompagnai jusqu'à l'Elysée. Madame descendit la première; vint
260 MES MÉMOIBES.
ensuile madame de Gontaut, puis la duchesse de Heggio. Madame la duchesse de Berry ne pouvait se soutenir; je la reçus dans mes hras, et la montai jusqu'au premier. Sa pelisse, tombée sur ma tête, me laissait à peine voir l'escalier. L'émotion que j'avais éprouvée était si vive que, quand je l'eus déposée sur un fauteuil, je faillis perdre connaissance. Monsieur arriva bientôt avec monsieur le duc d'Angoulême. a Que faites-vous là, monsieur de la îlochefoucauld? me dit le duc d'Angoulême. — Le devoir des autres,- monseigneur. )) Et je me retirai.
Voici, avec plus de détails, le récit de cette nuit terrible, et quelles furent les premières investigations de la justice sur l'effroyable attentat qui consterne la France.
Le 15 février dernier (1820), dimanche gras, M. le duc et madame la duchesse de Berry arrivèrent à l'Opéra, à huit heures du soir, pour y assister au spectacle. Madame la comtesse de Béthisy, dame pour accompagner, était dans la voiture de IX. ÂA. RR. M. le comte de Clermont-Lodève, gentilhomme d'honneur de M. le duc de Berry, M. le comte de Mesnard, son .premier écuyer, et M. le comte de Choiseul, son aide de camp, suivaient le prince.
A l'instant où M. le duc et madame la duchesse de Berry descendirent des voilures, l'ordre fut donné à haute voix aux gens de les ramener à onze heures moins un quart. A dix heures et demie, les voilures stationnaient dans la rue Rameau : l'ordre avait été ponctuellement exécuté. Non loin de ces voitures était un cabriolet de la suite du prince. Dès longtemps M. le préfet de police avait donné des instructions ex-
presses pour que, dans cette même rue, quand les princes étaient au théâtre, on ne laissât pas séjourner d'autres voitures que les leurs. Les officiers de surveillance avaient mis beaucoup de zèle à faire exécuter celte consigne; mais il était un peu dans la nature des choses que ce zèle éprouvât quelque résistance de la part des personnes du cortège des princes, en raison même de la sollicitude qu'elles mettaient à ce que le service fût fait avec promptitude. Ainsi, cette résistance, dont rien à l'avance ne révélait l'inconvénient, finit-elle par l'emporter sur les efforts des officiers de police, qui en furent réduits à se borner à écarter de la rue les voitures étrangères aux personnes de la cour.
Auprès de ce cabriolet, toléré par lassitude, ainsi que d'autres voitures de la suite, était un homme petit de taille, vêtu de bleu, coiffé d'un chapeau rond, n'ayant rien de remarquable ni dans sa personne ni dans sa mise, et paraissant être le domestique du cabriolet, supposition à laquelle prêtait en effet cette circonstance que le jockey de ce même cf^briolet, qui était dans l'intérieur, vaincu par le sommeil, s'était laissé glisser sur les coussins, et ne frappait plus les regards des surveillants. C'était cet homme, vêtu de bleu et de si modique apparence, qui allait disposer de la vie d'un grand prince et peut-être des destinées delà France!
M. le duc de Berry, plein d'une tendre sollicitude pour son épouse, ne voulait pas que, dans son état surtout, elle veillât trop avant dans la nuit. Il avait obtenu de sa complaisance qu'elle ne se retirerait pas trop tard. A la fin du premiej: acte du ballet, il demanda l'heure à M. le comte de Oîermont-Lodève. Celui-ci lui répondit qu'onze heures allaient sonner.
Le prince se leva ; madame la duchesse de Berry ne savait pas vouloir autre chose que ce que désirait son époux : elle prit son bras. M. le comte de Mesnard reçut l'autre main de la princesse. Elle fut ainsi conduite par l'un et l'autre à sa voiture. Quand elle y fut montée, le prince eut l'attention de venir reprendre madame la comtesse de Béthisy, qui était un peu resiée en arrière, pour la conduire de la même manière, et aussi avec l'assistance du comte de Mesnard, auprès de la princesse. Toujours recherché comme il l'était dans ses soins délicats pour ceux qui avaient le bonheur de l'entourer, il parla même affectueusement, dans ce court trajet, à la comtesse, de sa santé qui. n'est pas bonne. « Votre santé, ma chère générale, lui disait-il, m'inquiète; soignez-la donc. Vous savez combien nous vous aimons. » Et il plaça madame de Béthisy dans la voiture.
Un point digne de remarque, c'est que ie prince avait sévèrement défendu que les postes fissent jamais la haie sur son passage pour empêcher la foule d'approcher. Comme il eût trouvé simple et facile de périr pour le bonheur des Français, et que ce n'eut pas été pour sa grande àme un sacrifice; en retour, il croyait à leur amour, et son affabilité lui faisait un besoin de vivre rapproché d'eux, dans une pleine confiance. En vain on avait voulu quelquefois chercher à vaincre cette répugnance qu'il montrait pour les précautions : « Point de précautions, disait-il, au milieu d'un peuple qu'on chérit et qu'on estime. » En ce moment donc, comme dans toutes les occasions pareilles, les soldais de sa garde étaient sous le vestibule; un seul l'actionnaire était près de la voiture, présen-
tant les armes. Déjà un valet de pied avait relevé le marchepied, un autre déposait dans la voiture la pelisse de la princesse. M. le comte de Choiseul s'acheminait pour précéder le prince, qui allait rentrer quelques moments et voir la fin du ballet. Le comte deMesnard en faisait autant. M. le comte de Clermont- Lodève s'était arrêté sur le seuil de la porte. Le prince venait de se pencher une dernière fois vers la voiture, en disant d'une voix caressante : « Adieu, Caroline, nous nous reverrons bientôt. » La portière n'était pas encore fermée; il se retourne pour rentrer. Le misérable homme bleu, pendant ce mouvement, avait quitté sa place. Il s'était glissé entre le mur et les chevaux. Tout à coup il s'élance du côté de M. le duc de Berry, le choque et passe comme un éclair. Tout le monde aperçut un mouvement; mais personne, au premier moment, ne se douta de l'affreuse vérité. Tous les assistants, au contraire, ne virent simultanément dans cet homme qu'un brutal, entraîné par la curiosité ou l'étourderie. Cette idée prévalut d'abord à tel point dans tous les esprits, que M. le comte de Choiseul le prit vivement par l'habit et le repoussa en lui disant : « Prenez donc garde! » Sur ces paroles, l'homme rebroussa chemin en fuyant vers la rue de Richelieu. Cependant, jeté par le choc sur M. de iMesnard, le prince qui, au moment de la rencontre, parut luimême n'avoir été que heurté, s'écria bientôt : « Cet homme m'a tué; je suis assassiné ! — Quoi! monseigneur, lui dit M. de Mesnard, seriez-vous blessé? — Je suis mort, je suis mort, cria deux fois le duc de Berry, je tiens le poignard! » Au premier cri du prince, MM. de Clermont et de Choiseul se précipitèrent sur
les pas du fuyard, dont ils n'abandonnèrent les traces, pour venir prodiguer des secours au prince, que quand ils virent que beaucoup de gardes étaient à la poursuite du meurtrier. A ce cri aussi, madame la duchesse de Berry voulut s'élancer par la portière, dont le marchepied était relevé, mais qui n'était pas encore fermée Madame de Béthisy, en s'apercevant du projet de la princesse, l'enlaça fortement dans ses bras pour s'y opposer. « Au nom de Die!!, madame, lui dit- elle, songez à votre état ! — Madame de Béthisy, lui repartit avec énergie madame la duchesse de Berry, je vous ordonne de me laisser aller. » Frappé, de son côté, du mouvement de la princesse, M. le duc de Berry lui cria : « Ma femme, je t'en prie, ne descends pas! » Quelques instants après, l'amour conjugal reprenant le dessus sur cette délicatesse exagérée du premier moment, il ne put s'empêcher de crier : « Viens, ma Caroline, que je meure dans tes bras! » A ces mots, nulle force humaine ne put plus retenir là malheureuse épouse. Elle repoussa madame de Béthisy, se précipitant par la portière de manière à se tuer ellemême dans sa chute sur le pavé, si elle n'eût été retenue par les deux valets de pied qui étaient à la voiture. Madame de Béthisy s'élança après elle. Toutes deux vinrent au prince, qui, dans ce moment, toujours debout, tenait encore sa main sur l'arme dont il avait été frappé. A cet instant il la retira de sa profonde blessure. C'était un poignard grossièrement façonné, emmanché dans du bois et dont la lame large et tranchante autant qu'aiguë avait plus d'un demi-pied de longueur. On conduisit doucement Fauguste blessé jusqu'à un banc placé dans le passage. On l'y assit.
Madame la duchesse de Berry et madame de Béthisy J'y soutenaient. 11 avait un moment perdu connaissance. Reprenant bientôt ses sens, il vit sa malheureuse épouse couchée sur lui, l'inondant de ses larmes et s'efforçant, en appliquant sa main sur la plaie, d'arrêter l'écoulement du sang.
C'est à cet inslant'même si solennel et si douloureux que le féroce assassin, saisi par ceux qui l'avaient poursuivi, fut amené à la porte du lieu om se passait celte scène lugubre. Il est rare que le crime n'aille pas lui-même, entraîné qu'il est à son insu par la justice divine, au-devant du supplice. La conduite de Louvel (c'est le nom du meurtrier) fournit de cette vérité un exemple de plus. Au lieu de tourner, aussitôt après avoir fui, dans la rue de Richelieu, du côté du Palais-Royal, où il se serait facilement perdu dans la foule et dans les ténèbres, il avait, au contraire, tourné du côté des boulevards, de sorte que, repassant sous toute la ligne de l'illumination qui, de ce côté, éclaire avec éclat, et le long du péristyle latéral de l'Opéra et de toute cette partie de la rue qu'il côtoya, il n'avait pas échappé un seul instant aux regards de ceux qui le poursuivaient. Aussi fut-il arrêté promptement, vers l'arcade Colbert, par un généreux citoyen appelé Paulmier, garçon limonadier. Celui-ci le saisit au risque de sa vie, et le remit sur-le-champ à l'adjudant de la ville- de Paris, Meunier, qui le poursuivait de près, au garde royal Desbiez et au gendarme David. On trouva sur lui le fourreau du poignard qu'il avait abandonné dans les flancs du prince, cl un deuxième poignard avec son fourreau et une clef.
Ramené par trois militaires, quelques pas de plus