‹ Mémoires de M. de La Rochefoucauld, duc de DoudeauvilleChapitre 45 sur 112 · VI · texte numérisé non relu

VI

el il allait se trouver au milieu de ses victimes, si M. le comte de Clermonl-Lodève ne s'en fût aperçu. Il se précipita au-devant des gardes auxquels il ordonna de conduire l'assassin au bureau de police dans le vestibule. Là, ne pouvant plus maîtriser son indignation, il lui adressa cette question : a Monstre! qui t'a poussé à commettre un pareil crime? — Ce sont les plus cruels ennemis de mon pays, répondit le meurtrier. — Mais encore, qui t'a payé? — Personne! >»

Cependant on songea à transporter le prince dans un lieu plus commode que ce passage où il s'était d'abord arrêté. Ses gentilshommes le soutinrent pour le conduire au petit salon de sa loge, où on l'assit sur un fauteuil garni de coussins. Madame la duchesse de Berry, plus morte que vive, y fut également portée par M. le duc Mouchy et par madame la comtesse de Béthisy. Arrivée dans le petit salon, le besoin que son époux avait de ses soins lui rendit bientôt son courage et ses forces. Elle ne voulut plus s'occuper que de lui. Aidée de madame de Béthisy, elle commença à le déshabiller.en partie pour visiter sa blessure. Toutes deux, elles le tenaient penché pour faciliter l'écoulement du sang et prévenir l'étouffement. Dans cette situation il ne cessait de répéter : « Je suis bien mal : un prêtre, un prêtre; viens, ma Caroline, que je meure dans tes bras. » Se précipiter sur son auguste époux, en entendant ces mots, l'étreindre de ses embrassements, fut le premier mouvement de la princesse; mais bientôt la raison vint calmer ces irrésistibles transports d'amour et de douleur. S'élevant au-dessus de son désespoir, elle ne voulut plus penser qu'aux secours que l'état du prince rendait indispensables.

Attentive à ses moindres mouvements, la pieuse femme lui prodiguait tour à tour les soins et les caresses les plus tendres. Tantôt elle essuyait son sang, tantôt la sueur qui lui coulait du visage; quelquefois, à genoux près de lui, elle le consolait et priait. Déjà plusieurs personnes, spontanément et par les ordres des gentilshommes de M. le duc de Berry, étaient parties pour aller chercher les secours spirituels qu'il ne cessait de réclamer. *

Un médecin passa par hasard dans la rue : c'était le docteur Drogart. Le docteur Blancheton, qu'étaient allés quérir le comte de Choiseul et le valet de pied Gérard, survint peu après; enfin le docteur Lacroix. Dans ce trouble extrême, tout le monde avait perdu la tête; la princesse seule conservait de la présence d'esprit et de l'énergie. Elle pensait à tout, prévoyait tout. Son Altesse Royale et madame de Béthisy mirent leurs ceintures en pièces pour faire les bandes nécessaires à la saignée; et quand M. le duc de Berry disait : <( Ma femme, ma femme, ne m'abandonne pas ! » elle arrêtait ses pleurs pour lui répondre, avec un accent de sensibilité qui arrachait des larmes de tous les yeux : « Non, mon ami! non, mon cher Charles! la femme est là, elle ne t'abandonne pas ! »

Celte force d'àme, toutefois, n'empêchait pas que la malheureuse princesse ne fût dévorée des plus cruelles anxiétés. Aussitôt que M. Blancheton eut examiné la blessure, elle voulut savoir si elle était mortelle. «Monsieur Blancheton, lui dit-elle, jevous en conjure, dites-moi la vérité, j'ai du courage, beaucoup de courage, ajouta-t-elle avec force. » M. Blancheton n'osait répondre. Alors madame la duchesse

de Berry se précipitait à genoux. Elle priait avec ardeur; et aussitôt que, grâce à ce saint exercice, un peu de calme était revenu dans son âme, elle retournait, l'air serein, auprès de son époux, pour soulager ses soulfrances et consoler son esprit. Il était cruel d'entendre le prince, jugeant bien son état, exprimer une tendre reconnaissance à ceux qui l'entouraient, mais leur dire avec une voix déchirante : a Vos soins sont inutiles, je suis perdu. »

Successivement, l'auguste et infortunée famille se réunissait dans ce petit espace devenu le centre d'un si effroyable malheur, et de tant d'émotions déchirantes. M. le duc d'Orléans, la duchesse son épouse et mademoiselle d'Orléans arrivèrent les premiers pour unir leur douleur à celle de madame la duchesse de Berry. M. le duc d'Angoulême, puis Monsieur et Madame, qu'on avait essayé vainement de retenir, vinrent à leur tour. Ehfîn M. 1 évêque de Chartres, que ne cessait de demander avec ferveur M. le duc de Berry, ne tarda pas à paraître. M. le comte de Nantouillet, cet assidu compagnon et ce fidèle ami du prince, était accouru à cette scène de deuil, dès qu'il avait été prévenu de l'attentat. Tous les secours temporels étaient arrivés. MM. Thérin, Bougon et Fournier, M. Dupuytren, M. Dubois, MM. Roux et Baron, tout ce que la chirurgie offre de plus savant et de plus illustre se trouvait réuni près de l'auguste victime.

Les médecins n'eurent qu'un avis sur l'impossibilité de transporter le prince. On fit, à la hâte, un lit sur des chaises. Un peu plus tard on le rendit plus commode, en substituant aux chaises un lit de camp.

Madame la duchesse de Berry cessait d'èlre aussi nécessaire pour les soins physiques que réclamait l'élat de son époux. Au moment où ses forces devinrent inutiles au mourant, elles l'abandonnèrent tout à coup. Elle tomba épuisée dans les bras de madame de Béthisy. Suffoquée de larmes et de sanglots, il fallut lui donner aussi à elle des secours qu'elle rejetait, mais qui, pourtant, préservèrent la France d'un malheur de plus. Elle revint à la vie et elle y revint pour aller reprendre au bord du lit de son époux la place qu'y marquaient pour elle l'amour et la religion.

Cette religion sainte n'avait pas été vainement invoquée par le prince, au milieu de ses atroces douleurs. Déjà elle les avait calmées, à la voix de M. l'éveque de Chartres, dont une seule pieuse exhortation avait suffi pour rendre au mourant la résignation. Ce qu'il sollicitait surtout, avec les plus vives instances, c'étaient les derniers sacrements. M. le curé de Saint- Boch arriva avec un autre ministre. L'extrème-onction fut administrée au duc de Berry, au milieu des pleurs et des sanglots de toute la famille et de tous ses serviteurs, grands et petits, car il n'était pas jusqu'au plus humble d'entre eux qui ne témoignât le désespoir de perdre un si bon maître; et qui ne manifestât ses sentiments par un zèle sans bornes. Le prince eût désiré que madame la duchesse de Berry n'assistât pas à celte cérémonie émouvante. Jamais elle ne voulut consentir à se retirer. Agenouillée près de son lit, noyée dans ses pleurs, elle mêla ses prières aux prières de l'Eglise; toujours prêle à expirer de douleur, toujours reprenant des forces, en songeant que son ifiari lui ordonnait de vivre. Pour le prince, confessant ses

failles avec une généreuse longanimité, inlerrogeanl, tantôt les pasteurs, tantôt le prince, son frère, sur les miséricordes du Seigneur ; invoquant ces miséricordes avec une sainte ardeur, rempli désormais d'une entière résignation sur la mort qui le saisissait à la fleur de son âge; répétant avec calme et componction les prières des agonisants ; mêlant à ses prières, pour tout intérêt humain, des vœux dont l'unique objet était le bonheur de la France. Seul au milieu du deuil universel de ceux qui l'entouraient, il se montrait serein et constamment occupé de consoler tous les cœurs qui lui étaient affectionnés.

Il en connaissait un surtout qui avait toujours nourri pour lui un dévouement aussi inaltérable qu'illimité ; c'était celui de M. lecomte de Nantouillet. « Approchez, mon vieil ami, lui dit le prince expirant, embrassonsnous avant de nous quitter. » M. de Nantouillet se précipita devant son lit, collant sa bouche sur cette main déjà glacée par la mort, par la mort qui paralysait déjà ses organes, mais qui ne pouvait rien encore contre cette âme de feu.

Une telle âme ne pouvait renoncer à des sentiments plus chers encore. La princesse sa fille occupa aussi ses dernières pensées ; il voulut la voir et la bénir. Elle lui fut apportée par madame de Gontaut, sa gouvernante. L'inconsolable mère la prit des bras de cette gouvernante fidèle, pour l'offrir à l'imposition des mains défaillantes d'un père et d'un époux qui se complaisait à unir, dans ses dernières caresses et dans ses dernières bénédictions, les deux objets de ses tendres amours.

Cependant, quelques grande que fussent ces pen-

sées, quelque douces qu'à force de résignalion et d'héroïsme chrétien le prince eût su se les rendre, une pensée bien plus grande, bien plus impérieuse, bien autrement héroïque dominait toutes les autres.

Déjà le prince avait vivement demandé bien des fois s'il n'aurait pas la consolation de voir le personnage le plus auguste de sa famille, le seul parmi ceux qui pouvaient assister à ses derniers moments qu'il n'eût pas vu encore.

Peut-être s'était-on mépris sur la nature de ce désir ardent qu'il témoignait de voir son père adoptif, le chef de l'Étal.

Ce sentiment, on eût pu le soupçonner, si la douleur avait permis de réfléchir quelques moments, sur une réserve bien magnanime qui avait présidé à toutes les paroles du prince depuis qu'il avait été dévoué à la mort.

Un assassin venait de le frapper.

Le prince, sur-le-champ, avait connu son sort.

Sur-le-champ il s'était écrié: J'ai vécu.

Sur-le-champ il avait immolé à son Dieu toutes ses terrestres affections en n'en réservant plus que ce qui peut en rester dans une àme pure de tout attachement à la vie.

Eh bien ! jamais, pas une seule fois, au milieu de ses plus atroces douleurs et dans la contemplation de la mort qui allait les suivre, il ne lui était échappé non pas seulement de maudire l'auteur de sa mort, non pas de se plaindre du crime sans motif qui lui avait mis le poignard à la main; mais même de rappeler d'un seul mol la cause imméritée et prématurée de cette mort.

Il n'nvait plus conservé d'autre idée de ce monde, si ce n'est qu'il était un chrétien et un Bourbon, un chrétien dont la première vertu est de pardonner à tous ses ennemis ; un Bourbon, c'est-à-dire le digne descendant d'une race royale habituée à pardonner h ses assassins.

Cette grande vertu, il voulais l'accomplir. Dans une agonie dont la longue durée, comparée à l'énergie du coup qu'il avait reçu, et qui était tel qu'il eût semblé devoir en périr sur la place, a été un objet de surprise pour les gens de l'art, sa vie n'avait été retenue que par cette volonté et cet espoir.

« Le roi ne viendra-t-il pas?» criait-il à chaque instant.

«Ah ! Dieu ! il viendra troptard ! Aurais-je l'affreux malheur de ne plus le voir! »

Eh bien ! ce roi si désiré, le voilà ! Que va lui demander le prince?

Du plus loin qu'il l'apc^rçoit il lui tend ses mains défaillantes, il lui crie : « Ah ! sirel sire! la grâce de l'homme ' la grâce de la vie au moins ; je la demande au roi, je la demande à mon oncle. »

Le roi ne pouvait pas promettre; il ne promit pas. Dix fois, vingt fois, cent fois, le prince revint à la charge, et toujours ces mots : « Grâce, grâce pour l'homme (car, comme on l'a remarqué, il ne l'appelait pas son assassin) ! » venaient se placer sur ses lèvres avec instance, avec feu, avec impétuosité, avec violence, à chaque parole de consolation que le roi lui adressait. Ces mots furent les derniers qu'il murmura. Et un des • témoins de sa mort, des plus dignes d'une haute confiance par son talent, qu'en cette triste occasion il a su

rendre plus remarquable encore par son zèle, atteste que, jusque dans les sons les plus affaiblis de sa voix il a saisi : « Grâce, gr à ce pour l'homme, grâce pour l'homme. 0 ma France ! 0 malheureux pays î »

Ainsi mourut ce fds de tant de rois, digne des meilleurs de sa race, dont il avait rassemblé en grand nombre les vertus dans son cœur. Brave, gai, comme notre Henri IV, vif comme lui; comme lui affable et bon; d'une piété éclairée comme saint Louis; ami de la justice comme Louis XII; comme Louis XIV plein d'amour pour les arts; enfin, plein de miséricorde et de résignation comme le roi martyr.

Le commissaire Fcrté s'empressa de prévenir les autorités compétentes, auxquelles il expédia les ordonnances. M. le comte d'Angles, préfet de police, arriva le premier. Presque aussitôt survint le procureur du roi. Immédiatement arriva le procureur général. Les ministres, -des pairs, des députés, des maréchaux de France, des militaires, des administrateurs et des magistrats de tous les ordres accoururent, amenés par leur zèle et leurs inquiétudes; et ce fut sous les yeux de l'élite de la France que s'ouvrit cette grande instruction.

Le premier effet de la sollicitude des magistrats devait être de constater le corps du délit. Ce devoir fut impossible pour le moment. Un intérêt plus grand commandait de laisser l'auguste blessé au calme qu'exigeait son étal et aux soins des médecins. Deux procès-verbaux, l'un du commissaire de police, l'aulre du procureur du roi, constatèrent d'abord cette impossibilité.

M. le comte d'Angles avait commencé l'interrogatoire

vers minuit moins un quart, le \ô février; il dura jusqu'à sept heures du soir du lendemain, sans autre intervalle que celui qui fut nécessaire pour transférer Louvel de la petite pièce où il avait été conduit (théâtre de l'Opéra) immédiatement après son arrestation, à l'hôtel du ministre de l'intérieur, où les magistrats crurent devoir se rendre pour cesser de procéder publiquement, ce qui pouvait avoir des inconvénients.

Il" est digne de remarque que Louvel s'est peu écarté de sa première version dans les nombreux interrogatoires qu'il a subis devant M. le chancelier et devant MM. les pairs commissaires \

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