CHAPITRE XY
Une clarté terrible se fit dans tous les esprits à Tef- * froyable nouvelle de l'attentat du 15 février. La conspiration inventa le crime isolé; la France s'écria tout d'une voix :
« Ce sont les doctrines que le ministère laisse professer impunément à la faction dont il est l'espoir, qui ont armé le bras de l'assassin. » Un effroi général se répandit dans Paris à la nouvelle de cet attentat. Les plus funestes pressentiments s'éveillèrent. Monseigneur le duc de Berry pouvait être le père d'une famille nombreuse; et les factions espéraient, en faisant verser son sang, éteindre la race de nos rois. Mais, plus d'une fois déjà, la France n'avait conservé de cette noble race qu'un seul rejeton qui avait suffi pour la faire refleurir plus belle et plus glorieuse ; et il faut croire que cet enfant que chacun appela Venfaiit du miracle vivra pour le bonheur de la patrie.
Mais les circonstances devenaient inipérieuses. Le meurtre de Louvel pouvait naturellement faire soupçonner les projets les plus sinistres, et les plus rapprochés d'un bouleversement général du royaume, au point d'irritation où les esprits avaient été amenés par la conduite du ministère. Il n'y avait pas un moment à perdre pour arracher la France et la famille royale à cette désastreuse influence, et j'adressai à Monsieur la lettre suivante :
A MONSIEUR
« Paris, 15 février 1820.
« Monsieur me pardonnera de venir interrompre sa douleur. La mienne est trop profonde pour lui rester étrangère. J'ose dire que c'est un malheur particulier qui me déchire; mais c'est aussi le malheur public qui m'accable. La dynastie, la monarchie, la France sont à deux doigts d'un abîme éternel; et je croirais manquer à ce sentiment, guide de toutes mes actions et au-dessus de tout dans mon cœur, si je ne parlais tandis qu'il en est temps encore. Nous pouvons être sauvés; mais dans quarante-huit heures nous sommes perdus sans retour et nous verrons péril* sous le fer de l'assassin et le roi et chacun de nos princes, sans pouvoir du moins périr avec eux.
« Que la volonté du ciel s'accomplisse, » dira MonsiKin avec cette touchante résignation, sublime chez un particulier, mais coupable chez un prince. Mo.nsikur ne s'appartient pas : il appartient à la France; et, quelque affreux que soit le coup qui nous accable, il se doit à la patrie, à celte pairie si souvent souillée,
mais qui s'indigne du crime. Lui seul peut nous sauver ! lui seul ! Tous les yeux se lournent vers Monsieur, tous les bras lui sont tendus; lui seul est notre espoir. A-t-il le droit de nous abandonner, de nous laisser périr avec la monarchie? N'est-il pas aussi le premier soldat du roi, et ne doit-il pas être son premier défenseur? Les factions en veulent au roi, à la dynastie, à la monarchie, à la France. L'horreur qu'a inspirée le crime est générale; le peuple est indigné, consterné; la garde frémit de rage; tous les royalistes préparent leurs armes; mais toutes ces précautions seront inutiles, et les gens les plus sages, les plus éclairés et tous ceux qui pensent s'écrient : « Un seul homme a fait le mal, soit volontairement, ce que le cœur repousse, soit par suite de son incapacité. (Le résultat est le même, et pire peut être.) Monsieur seul peut encore nous sauver. »
« J'ai vu la Chambre, et l'anarchie est aussi dans le côté droit; il n'y a plus rien à espérer d'aucun côté pour le salut de la monarchie qu'en Monsieur, J'ose le conjurer de se convaincre de cette vérité; il ne pourra prendre sur lui la responsabilité de la perte de la monarchie. On le chérit partout, on lui accorde toutes le§ vertus qu'il possède réellement. J'oserai lui dire qu'il s'élève pourtant un doute qu'il faut bien lui faire connaître, quoiqu'il me soit impossible de le partager. «Monsieur seul peut nous sauver, s'écrie-t-on, « mais aura-t-il l'énergie nécessaire, et, accablé par sa « douleur, pourra-t-il la surmonter? » Oui, sans doute, il en aura le courage : le ciel même le lui donnera, l'idée de ses devoirs suflira pour le diriger.
c< Depuis quarante-huit heures, je me suis mis en
ASSASSINAT DU DlC DK lîlinr.Y. 28?
rapport avec loutes les opinions, toutes les classes, avec les gens les plus sages et les plus éclairés. Un seul avis les réunit tons : le mal lient à un homme, et le bien n'arrivera jamais par lui. Il craint d'apporter des lois; mais n'en avait-il pas quand il a détruit la monarchie par son système, comme par les doctrines qu'il a laissé se propager impunément; et ne s'en estil pas servi pour nous perdre! Mamlenant il veut se servir de ses lois pour sa propre existence. Cependant, quel dédale! Si on les lui accorde, on consolide son pouvoir; et, par là, on anéantit plus sûrement la monarchie. Si on les lui refuse, les gens faibles s'écrieront avec quelque apparence déraison : «Vous perdez la monarchie par votre faute. »
« Je le répète, Monsieur peut seul nous sauver; il le peut, il le doit; et, s'il hésitait, il pourrait, il devrait se dire : « La monarchie périt par ma faute. » Mais non, elle ne périra pas.
« Tous les royalistes parlent à Monsieur par ma voix. Tous lui tendent les bras : il ne repoussera pas leur fidélité, leur dévouement, leur résignation. Il est leur seul espoir. Il faut profiter du moment, de l'élan général, de l'indignation, de la stupeur. Dans quarantehuit heures les factieux seront les plus forts. Tous nos renseignements nous prouvent, à n'en pas douter, que cet horrible attentat n'est que le prélude de nouveaux crimes. Tout est préparé, disposé par d'exécrables associations, et que fait la police? Le meurtrier lui avait été signalé; c'est un fait certain. Hélas! elle devait prévoir le crime, et elle a laissé succomber la victime!... Que fait-elle encore?... Paris regorge de ces misérables qui n'attendaient que le moment. Cette