‹ Mémoires de M. de La Rochefoucauld, duc de DoudeauvilleChapitre 77 sur 112 · AU CONGRÈS DE VERONE · texte numérisé non relu

AU CONGRÈS DE VERONE

« 25 novembre 1822.

« La conduite de Votre Majesté au congrès doit exercer une grande influence sur les destinées de l'Europe, en donnant enfin à la politique une direction aussi sage que loyale, en fournissant des bases fixes à l'édifice social, et en prêtant à tous les souverains, comme à tous les peuples, l'appui qu'ils attendent de vous. Quel triomphe pour les révolutionnaires, si le congrès n'offrait bientôt aux nations un résultat digne d'une pareille réunion de rois !

« Tous les yeux, sire, sont tournés vers vous, et la constante magnanimité qui a dirigé toutes vos actions remplit les cœurs d'espérance. Il est temps de remplacer une politique exclusive par un système fondé sur l'équité générale; il est temps que les idées essentiellement progressives et conservatrices d'une morale élevée règlent les destinées des peuples, qui ne vivent et ne prospèrent que par la justice.

« Une convulsion générale, et dont les indices inquiétants se montraient presque jusque dans les Etats de Votre Majesté, ont assez indiqué que le système des cabinets séparés d'intention, de principes et de sympathies avec les souverains, amenait des résultats opposés à ceux que l'on aurait dû attendre.

« Le cabinet de Saint-James, fidèle à une politique perfide, semble jusqu'à présent se croire plus à l'abri des troubles intérieurs, lorsque des révolutions écla-

lent chez ses voisins; aussi affecte-t-il une sorte de neutralité, en favorisant sous main les agitations de l'extérieur. Il s'effraye déjà du repos dont la France commence à jouir, repos qui doit devenir la plus sûre garantie de celui de l'Europe. Les menées secrètes de ce cabinet en Espagne, en Portugal, en Amérique; sa conduite du côté de la Turquie; enfin son isolement calculé et égoïste des traités de la sainte-alliance ont assez prouvé que, régi par un système personnel, et ne voulant faire aucun sacrifice à l'ordre général, il ne calcule jamais que ce qui peut servir son intérêt particulier, séparé de tous les liens du continent par son établissement religieux, insulaire, commercial,, aristocratique et exclusif. Est-il de la dignité et de l'intérêt de l'Europe de souffrir cette divergence funeste dans la politique générale? Divergence, je le dis encore, malheureusement favorisée par les agents de quelques cabinets étrangers, que l'Angleterre attire dans ses intérêts par des moyens que l'honneur et la probité ne sauraient approuver.

« La France a envoyé au congrès un homme qui, heureusement pour lui-même, pourrait avoir quelque désavantage sur le terrain de l'intrigue; mais dont les sentiments religieux, la politique aussi droite que franche, ne peuvent inspirer aucune crainte et se prés'^ntent, au contraire, comme de puissants motifs de confiance et une grande possibilité d'union. Je crains seulement à Vérone la présence de quelques individus dévoués plus ou moins ouvertement à l'influence toujours éveillée et active de l'ancien ministère, de M. P..., etc., dont tous les efforts doivent tendre à diviser, gens d'autant plus dangereux que tous les se-

crets de la politique leur sont connus. C'est dans l'accord intime de la Russie et de la France qu'il faut persistera reconnaître l'intérêt réel de ces deux puissances; et, par suite, celui de tout le continent européen.

« Si mes notes antérieures sont encore présentes à l'esprit de Votre Majesté, elle doit voir se véi'ifier en France ce que je lui avais annoncé depuis longtemps devoir arriver, lorsque le système précédent serait enfin abandonné. Tout y rentre dans l'ordre, depuis qu'un nouveau système a été adopté.

« La conduite des ministres dans l'intérieur, leur calme au milieu des plus vives agitations, la fermeté avec laquelle ils ont réprimé les factieux et réduit les ambitions particulières à la nullité, ce qu'ils font chaque jour pour établir les institutions protectrices de l'ordre, tout démontre la force et la sagesse dont ils sont doués. M. de Villèle, qui n'a pas cessé d'être l'âme de ce minisièrc, et qui, revêtu de la confiance absolue du roi, en est enfin devenu le président, prouve, par tous ses actes, qu'il est véritablement l'homme de la situation. Enfin sa loyauté doit donner à la politique une direction toute nouvelle.

c( Une preuve de la saine politique qui anime ce ministère se trouve dans l'alliance qu'il désire entretenir constamment avec la Russie, union également avantageuse aux deux États; union qui porte l'effroi parmi les factieux de tous les pays, qui rassure les classes éclairées, intéressées et honnêtes de tous les peuples, et qui peut, seule, affaiblir l'influence des intrigues de l'Angleterre; union qui doit décider les couronnes à l'adoption d'un système qui embrasse

tous les inlérêls continentaux et qui rétablisse l'ordre partout où il est troublé.

« Par suite de ce même système franchement adopté, le sort actuel de lEspagne ne peut être vu avec indifférence; il doit êlre fixé comme celui de tous les pays où la révolution pourrait encore commander. C'est une question d'intérêt général et d'ordre social ; car, en s'en occupant, on toucherait forcément une autre question qui embrasse également l'Europe. Il est, en effet, de l'intérêt des souverains comme des peuples de Iravailleravec une invincible persévérance à détruire ces associations criminelles, ces sociétés secrètes qui, du nord continental, se sont infiltrées jusque dans la Péninsule, et qui ne peuvent réaliser leurs projets qu'en amenant un bouleversement général.

« Après avoir démonlré à l'empereur que l'Etat tranquille et prospère de la France, loin de pouvoir porter le moindre ombrage à la Russie, devait, au contraire, lui sembler une heureuse garantie de son propre repos, je crois devoir terminer celte note par un tableau exact de la situation intérieure des affaires en France, pour éclairer Votre Majesté d'abord, puis pour venger mon pays des calomnies des derniers ministères, et peut-être aussi de celles des principaux agents des })uissances étrangères.

« Ce que j'ai souvent prédit, l'événement l'a réalisé: le roi de France, dont les idées sont lumineuses et pleines de sagesse, ne suivait pas son propre système; et les hommes qui étaient parvenus à s'emparer de sa confiance l'abusaient et le trompaient sans qu'il pût s'apercevoir de la perfidie de leurs conseils. Tout était

division dans le cercle de la famille royale; tout était division dans l'intérieur delà France; et la révolution, trouvant partout des appuis, menaçait également le sort de toutes les puissances. Ils étaient bien criminels, ceux à qui tous les moyens ont paru bons pour conserver le pouvoir; ils ont été bien coupables, ceux qui, avec de bonnes intentions, n'écoutaient que des directions perfides! La Providence nous a débarrassés des uns et des autres par la disgrâce ou par la mort. Laissons ce qui a été et voyons ce qui est :

« Union la plus intime dans la famille royale; accord le plus parfait entre le roi et l'héritier du trône, de telle sorte que l'exngération, qui voulait à tout prix trouver un appui près de sa personne, et la malveillance, qui cherchait à accréditer ce bruit, ont été également repoussées et démenties : u Puisse mon « frère, disait l'autre jour Monsieur, avec celte âme qui « le caractérise, puisse mon. frère régner longtemps c( pour le bonheur de ses peuples, et le repos de mes « petits-enfants ! Après cela, je le déclare hautement, « lout va si parfaitement bien et j'approuve tellement « tout ce que fait le roi, que je comprendrais à peine c< qu'il fût possible de songer jamais à rien y déranger; «M. (le Villèle a toute ma confiance, comme celle du « roi. » Jamais peut-être, depuis que le roi existe, une intimité aussi cordiale et aussi complète n'avait régné entre lui et Monsieur: aussi les intrigues de tout genre viennent échouer auprès des deux frères, et les ambitions fâcheuses se trouvent sans appui.

« Le cœur de Votre Majesté sera touché assurément de cet accord fraternel dont on trouve dans sa famille un exemple si remarquable, etc., etc. »

A LA PRINCESSE ZÉNAIDE WQLRONSKY

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