‹ Mémoires de M. de La Rochefoucauld, duc de DoudeauvilleChapitre 76 sur 112 · MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES AU CONGRES DE VERONE · texte numérisé non relu

MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES AU CONGRES DE VERONE

« 15 oclobrc IS^-J.

« J'ai su hier par M. de Yillèle, cher père, qu'il vous expédiait un courrier co soir. J'en profite pour vous écrire un peu plus à mon aise. Je n'ai point encore aperçu M. B , arrivé en très-bonne santé, cependant; mon service m'en a empêché. Tout ce qui vous appartient se porte bien, et l'on désire votre retour. Je soutiens l'opinion de ceux que leur cœur rend un peu faibles : et moi je dis que votre départ de làbas serait entièrement inconvenant pour vous, si auparavant il n'y avait pas sur les points importants des décisions prises très-positivement, par exemple, sur l'Espagne, situation qui doit occuper l'Europe, presque avant tout. Yoici quelle est mon opinion :

a Du congrès doit partir, plus tôt que plus tard, une députalion au nom de toutes les puissances; elle doit s'adresser au roi ainsi qu'aux Cortès. Quant aux propositions à faire, je me reporte à mes écrits précédents : On doit exiger de part et d'autre; laisser infiniment peu de temps pour délibérer; en cas de refus, tous les ambassadeurs doivent quitter immédiatement l'Espagne, laissant, au nom de leurs souverains réunis, une protestation. Cette protestation doit être un monument pour l'histoire : elle doit être signée par tous, et contenir les menaces les plus positives, dans le cas où les jours de la famille royale courraient le moindre danger. Alors, quelle sera la conduite des puissances? La France devra ouvrir ses frontières et fournir ou-

vertement des secours de toute espèce aux royalistes; et l'Europe la suivra dans cette voie. On verrait ensuite venir les événements, se tenant prêts à entrer s'il était nécessaire. Si cela arrivait, il faudrait bien se garder de donner passage sur notre territoire aux armées étrangères qui y seraient envoyées. Une armée russe très-forte devrait en même temps se disposer à s'embarquer pour être portée sur les frontières d'Espagne. Surtout, de la décision, les tâtonnements seraient du plus mauvais effet.

« Ces démarches, dans mon opinion, doivent tarder aussi peu que possible. Qu'espérer en attendant? Tous les jours, de nouveaux excès dont on aurait ensuite toute la responsabilité; si l'on veut agir, tout retard est devenu impossible.

« Je n'ai jamais vu les affaires d'Espagne que sous le point do vue de la dignité de la France, et de ceux qui la représentent au congrès ; et je répéterai : au nom du repos de l'Europe, qu'une décision prompte et positive soit prise ! plus d'indécision entre la révolution et l'ordre! que la Sainte-Alliance ne soit plus, enfin, un vain mot ! mais que les effets s'en fassent aussitôt sentir, du moment que l'ordre semble être troublé sur un point ! que la France reprenne le rang qui lui convient, et devienne par vous le principal mobile et de tout ce qui est bien, généreux, moral! Changez la base de cette politique astucieuse qui ne fait que des dupes, et ne fonde rien de solide! Méfiezvous, je vous en conjure, des agents de P , qui

vous entourent, et n'espérez jamais travailler à rétablir l'ordre et à arrêter les prétentions dévastatrices des révolutions, avec ceux même qui les regardent comme

une égide, les suivent comme l'éloile qui doit les diriger, et les embrassent comme une mère tendre qui leur a donné le jour et leur conserve l'existence! Pensez que les révolutionnaires ont aussi au congrès et leurs avocats et leurs agents 1 Ouvrez les yeux des souverains, cher et noble père; ils sont eux-mêmes abusés par leurs propres ministres! Ils nourrissent avec soin des serpents prêts à leur déchirer le sein : Écoutez, faites parler, parlez peu, ne vous fiez à personne; surtout, craignez R et les siens; n'espérez jamais que ces hommes puissent être à vous.

« Faites la conquête des souverains; mettez-y recherche, coquetterie même; ce point est décisif : il n'y a pas d'autre barrière possible à opposer à la révolution que la morale et la religion. L'empereur Alexandre, surtout, vous entendra, il secondera vos vues. Redoutez l'Angleterre : elle est uniquement là pour brouiller; il importe à la dignité de l'Europe, comme à sa sûreté, de ne point laisser cette puissance neutre; il faut qu'elle se prononce; qu'elle entre dans la coalition anti-révolutionnaire. Laissez tous les moyens de retraite; il faut avancer vers le but, et surtout ne plus reculer.

c( Ici, les choses vont bien ; mais il y a tout à faire. Que ce serait effrayant pour des esprits faibles ! Plus on regarde les choses de près, plus on voit que la monarchie française, que l'Europe même menaçaieni ruine, si le ciel ne fût venu à notre secours. Voilà d'heureux changements aux finances. Le choix de Cornez d'Incourt est excellent : cela fera très-bien pour l'opinion. »

A L'EMPEREUR ALEXANDRE

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