‹ Mémoires de M. de La Rochefoucauld, duc de DoudeauvilleChapitre 93 sur 112 · VI · texte numérisé non relu

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qu'ait encore atteint la rente. Une des lettres de M. de Villèle que j'ai citée, fait allusion à cette heureuse opération.

Ainsi une armée victorieuse, un état de finances florissant, les sinistres prédictions du parti libéral démenties, l'opinion publique ramenée au royalisme, ainsi que le prouvaient des élections partielles, la situation était en réalité sensiblement améliorée. Les grandes difficultés avaient été aplanies; mais il en surgissait d'autres du sein même de la victoire. Quand

l'ennemi est à terre, on se laisse aller au succès, on s'endort; ou bien la guerre civile éclate; car il y a guerre civile dans les opinions, et dans les partis comme dans les nations.

Dans le conseil des ministres, les divisions s'étaient éveillées; le maréchal Victor ne pouvait rester ministre de la o^uerre. Il s'était montré au-dessous de

sa position, puisque l'on avait été obligé de subir les marchés Ouvrard. M. le duc d'Angoulême, poussé par le parti du général Guitleminot, qui déjà avait supplanté le duc de Bellune à l'armée d'Espagne, avait grande envie d'en faire aussi, au ministère de la guerre, le remplaçant du maréchal. Il fut décidé que Monsieur ferait sentir lui-même au maréchal la nécessité de donner sa démission. Le duc de Bellune était trop homme d'honneur pour hésiter un seul instant. On eut l'idée de l'envoyer à Vienne; mais ce fut impossible, à cause de son titre. Le maréchal était difficile à remplacer pour l'armée; et l'on crut que le baron de Damas, aide de camp de Monseigneur, serait un choix qui ne pourrait lui déplaire. On pensa un instant à mettre Monseigneur à la tête de l'armée, et à placer

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SOUS ses ordres une espèce d'intendant ; mais le roi craignait que le prince ne se montrât trop favorable à la partie de l'armée qu'il venait de commander, et qu'il ne lui sacrifiât les autres troupes. Le baron de Damas avait quitté l'Espagne mécontent, et il apprit sa nomination dans une de ses terres. Son caractère est plus distingué peut-être que son esprit, mais c'est un homme d'honneur, plein de noblesse, d'une loyauté à toute épreuve, franchement religieux, et incapable d'aucune intrigue.

Il fut aussi question de changer le ministre de la Maison du roi. Il y avait longtemps que ce portefeuille avait été annoncé à mon père.

A M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL DES MINISTRES

« 21 octobre IS'iô.

« J'ai pensé, mon ami, que Dijeon pouvait vous savoir mauvais gré de ce qui s'est passé; j'avais, d'ailleurs, de bonnes raisons pour le penser, et, ne voulant pas le voir devenir votre ennemi, je lui ai écrit, ce matin môme, un mot très-confidentiel, lui disant que vous l'aviez proposé au Conseil qui ne l'avait pas voulu par égards pour le maréchal. Je savais (ju'il avait un peu de peine. Il me répond d'une manière parfaite; et, étant de service, il vous prie de le recevoir demain ou après-demain, de bonne heure, et de le lui faire dire.

ce Je passe à la position présente. Vous avez dit et répété que le ministre de la Maison du roi ayant fait faute sur faute, il était impossible qu'il restât; vous" savez qu'il a été souvent question de mon père à ce

sujet; je ne vous rappellerai pas les serments que vous avez faits à une personne qui, toujours fidèle à ses engagements, ne veut pas qu'on manque de mémoire quand le moment est venu de tenir une parole d'honneur qui lui a été donnée. Je vous somme donc, mon ami, au nom de l'intérêt du roi, de tenir cette parole : je sais tout ce qu'on a fait pour vous en détourner, mais seriez-vous capable d'y manquer? je me persuade que non, et pourtant vous voilà encore tout comme au premier abord de voire ministère, redoutant qu'on reconnaisse les moindres traces d'une influence qui vous a fait ministre, et qui est toute votre force. Pensezvous qu'on ne s'aperçoive pas des efforts que vous faites dans ce sens, et connaissez-vous au monde quelque chose de plus blessant et de plus indigne d'une àme généreuse, que de renier au jour du (riomphe, l'appui qu'on implorait la veille, et qui vous a rendu maître de la position? rappelez-vous le.

« J'ai forcé mon père à accepter une place fort audessous de lui : il est temps de faire cesser cette position ; je ne calcule pas mes sacrifices; mais il doit être permis à mon père d'attendre une réhabilitation qui réponde à son dévouement ; et, dans ce sens, la place de gentilhomme de la chambre est impossible.

« Je vous demande donc positivement de terminer promptement celte affaire.

« Songez que, jusqu'à présent, je n'ai fait que donner; et qu'aujourd'hui seulement et pour la première fois je demande, je ne suis pas habitué à prononcer ce mot; mais il s'agit de mon pays, du roi et de mon père; et je suis appuyé dans ma démarche par ma conscience et mon cœur.

REMANIEMENT MINISTERIEL. ôOl)

« Je me confie à votre amitié, à votre amour du bien.

c< Le Moniteur m'apprendra si vous savez apprécier mon amitié, mon dévouement; et si j'ai eu tort ou raison de me confier à votre honneur. »

A MONSIEUR

« 28 oclobre 18 '25.

c< La vie a ses temps de tristesse et d'épreuve, et je pourrais compter ma vie par des jours de déception : mon caractère no se décourage jamais, mais mon cœur a quelquefois besoin de s'épancher; et l'espoir d'être entendu m'est bien cher, surtout quand je m'adresse à MO-NSIKUR.

« L'ingratitude fait bien mal, mais je n'en poursuivrai pas moins l'achèvement d'une mission imposée par le ciel; jusqu'au jour où, comme un immense bienfait, il me rendra le repos possible.

a J'ai trouvé Villèle trop froid sur ce que la reconnaissance devrait lui faire sentir; je n'expliquerai pas ma pensée tout entière! INe voyons que le bien, et aidons les hommes à le faire, en suppléant à ce qui leur manque!

« Je supplie Monsieur de faire agir toute son influence sur M. de Chateaubriand, et de lui témoigner son mécontentement sur le langage des journaux qui le défendent. Parmi ces journaux, la Quotidieiine surtout a perdu toute mesure. Il importe que Monsieur, qui a tant de pouvoir sur l'esprit de Michaud, le rende responsable des attaques que son journal se permet. Que Monsieur ait toujours une égale confiance dans

M. deYillèle. C'est la clef de la situation. Dieu nous préserve d'un malheur! mais s'il venait à arriver; que Monsieur daigne penser qu'il serait essentiel que M. de Villèle se montrât fort de cette confiance! C'est le moyen de prévenir toute secousse. Il serait indigne de moi de ne pas reconnaître le mérite de l'homme dont j'ai tant à me plaindre, malgré tout ce que j'ai fait pour lui. Je ne vois que mon pays et le prince pour lequel mon cœur sentira jusqu'à la mort amour et respect. »

La retraite du maréchal Victor, duc de Bellune, avait fait une grande sensation dans le parti des ultras. La Quotidienne avait même passé à l'opposition. Toutes ces colères et tous ces dépits devaient surtout, on s'en doute bien, retomber sur moi; et je fus prévenu par quelques amis que j'allais être le point de mire de tous ces ressentiments; voici ce que je répondis à ces avertissements oflîcieux :

« On n'a rien à redouter, quand on n'a qu'une seule ambition, celle d'assurer le bonheur de ses concitoyens et de servir le roi! Rentrer dans la retraite avec l'intime conviction qu'on n'a jamais eu que ces deux grands mobiles, le roi et le pays, dans tout ce qu'on a fait et tenté de faire, ce n'est pas une chute, c'est le repos. L'homme qui s'est trouvé mêlé aux affaires publiques suj)porte, dit-on, avec peine la solitude; c'est qu'il se trouve face à face avec sa conscience. Je ne suis pas dans ce cas-là : je puis revenir avec calme sur tous mes actes, car ils ont été inspirés par des intentions aussi pures que désintéressées. Je plains ceux qui les méconnaissent, et je ne leur en veux pas. »

REMANIEMENT MINISTERIEL. 5H

La Chambre des députés fut dissoute par une ordonnance royale du 20 décembre.

Une promotion de pairie, promotion toute militaire, avait eu lieu à la suite de la campagne d'Espagne. Une autre promotion, composée en grande partie d'hommes considérables et influents clans la majorité royaliste de la Chambre des députés, prépara à la Chambre des pairs le terrain que M. de Villèle voulait faire à la septennalilé, et aussi à la diminution de l'intérêt de la dette publique.

Alors qu'on s'occupait beaucoup des élections au ministère de l'intérieur, je fis passer cette petite note à M. deVillèle:

« Il est extrêmement important, pour le succès des élections, de composer la liste des électeurs sur les rôles de 1824.

« Les rôles de 1822 et 1823 ont été faits immutativement : ainsi les mutations de propriétés survenues en 1822 n'ont pas été opérées en 1825, et les rôles de cette dernière année comprennent des contribuables qui ne possèdent plus de propriété,

« Ceux de 1824 contiennent la dernière situation de chaque contribuable; ils doivent être consultés de préférence à ceux de l'exercice qui expire. »

Cette opinion prévalut; et immédiatement des ordres dans ce sens furent expédiés dans tous les départements.

Malgré mes bons avis, une certaine froideur régnait entre moi et le président du cgnseil. J'ai constaté les efforts que nos ennemis communs faisaient pour nous mettre mal ensemble : on y avait un grand intérêt, car l'on croyait, à tort ou à raison, que toute la force

de M. de Villèle était entre nos mains. Je résistais à ces incitations, et pourtant j'avais quelques raisons pour en vouloir au président du conseil; mais mon ressentiment fut contenu et dissimulé avec cette force de caractère qu'on veut bien me reconnaître. Um3 lettre adressée dans ce temps-là à celui que j'avais servi avec trop de zèle pour ne pas être au fond piqué de son oubli et de sa négligence trahit, à ce qu'il paraît, ce sentiment pénible ; et voici comment il se défendit des torts que je me croyais en droit de lui reprocher.

LETTRE DE M. DE VILLÈLE

« 2 décembre 1825.

ce Mon cher Sosthènes, je ne vois et ne dois voir qu'une chose dans votre lettre d'aujourd'hui; c'est que, tout entier à vos nouveaux amis, il ne vous reste plus de place pour les anciens.

« Je suis résigné à tout, même à l'injustice; seulement il est des côtés où elle m'est plus pénible, parce que je devais moins m'y attendre. Ainsi ce n'est pas vous, témoin de la vie que je mène, qui pouvez être embarrassé de connaître les causes qui me privent de ma liberté. Hier soir, premier jour où ma soirée n'a pas été prise par des réceptions, nous devions, avec ma femme, aller où on a la bonté de s'apercevoir que nous ne sommes pas allés. Trois grosses affaires m'ont retenu jusqu'à onze heures et demie du soir dans mon cabinet, à la suite d'un conseil qui n'avait fini qu'à six heures et demie.

a Ce soir, j'en ai deux qui, j'espère, me permettront

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de sortir à neuf heures ou neuf heures et demie. S'il ne me survient pas d'autres nécessités, je serai trop heureux d'exécuter mon projet d'hier.

« Je n'ai pas de nouveaux amis : les anciens se refroidissent et sont prêts à m'abandonncr, puisqu'ils commencent à être injustes à mon égard : voilà la morale de tout ceci. Je saurai jusqu'au bout être invariable dans la ligne du plus complet dévouement à la cause que nous servons, de la plus scrupuleuse fidélité à ceux à qui je suis redevable d'aussi puissants secours; croyez que, loin d'en souffrir, je serai bien soulagé le jour où, après avoir heureusement fait tous mes efforts pour supporter le fardeau qui m'est attribué, on trouvera convenable de l'essayer à des personnes plus capables de le porter.

« Je finis sans rancune, sans être fâché ni blessé, mais je vous assure, avec un sentiment pénible; parce que je n'ai pas mérité le reproche que vous m'adressez; et que, de votre part, l'injustice ne peut que m'affliger. Toujours, et malgré tout, de cœur à vous.

« Jh. de Villèle. »

On a pu voir quel était le secours actif que nous prêtions à M. de Yillèle, et si j'avais changé à son égard .

L'affaire du duc de Bellune n'était pas la seule cause de division qui régnât dans le ministère. Une sourde mésintelligence existait entre M. de Villèle et M. de Chateaubriand ; ce dernier devint, dans le conseil, un chef d'opposition auquel se réunissaient toutes les oppositions extérieures du libéralisme, et d'exagération royaliste mécontente. Les uns et les autres

cherchaient à culbuter le président du conseil que le roi, sans cesse éclairé et soutenu par madame du Cayla, regardait toujours comme indispensable à la tête. des affaires. Ce tiraillement intérieur ne pouvait se prolonger beaucoup sans des inconvénients très-graves : M. de Yillèle le reconnaissait; mais comprenant toutes les conséquences d'une rupture avec le nouveau ministre des Affaires étrangères, il hésitait; et, selon son habitude, il attendait que le roi lui forçât la main en quelque sorte, et tranchiÀt lui-même la question. Au moment où M. de Chateaubriand s'était mis à la tête d'une opposition contre M. de Yillèle, je fis part à l'amie^ de cet homme illustre des craintes que j'avais pour l'avenir. Je voyais, en effet, entre les deux ministres tous les symptômes d'une brouille qui devait nuire à l'un et à l'autre; et, selon moi, il n'y avait qu'un moyen de prévenir un coup d'éclat. C'est ce que j'expliquai dans la lettre suivante.

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