ORDONNANCE DU 5 SEPTEMBRE
ne lut pas entendu, sous prétexte que, dans les formes monarchiques, tout condamné à mort qui voit le roi obtient sa grâce.
Six mois se sont écoulés depuis la dernière session; et c'est dans un moment où il est bien coupable de donner quelque chose au hasard, que le ministère, prévoyant sa chute au retour de la Chambre, a résolu de la faire casser. Le roi a longtemps résisté. Comment consenlir à abreuver d'amertume ces dépulés appelés introuvables; et animés constamment de l'amour le plus vrai et du désintéressement le plus complet! Un instinct naturel ne l'avertissait-il pas, d'ailleurs, qu'en eux était toute la force de la monarchie?
Circonvenu par des passions politiques qui savent se voiler sous les formes du dévouement à sa personne, et éveiller sans cesse, dans son esprit, des défiances contre les royalistes, en les représentant comme les séides de Monsieur, le roi a livré ses vrais amis à la haine de son jeune ministre.
Et pourtant les royalistes étaient tout disposés à s'entendre avec le ministère actuel, si ce ministère eût voulu sincèrement le bien du pays; mais M. Decazes craignait de voir ses trames obscures dévoilées au grand jour, devant cette majorité trop franche et trop clairvoyante. Une ordonnance du roi, datée du 5 septembre, annonce que la Chambre est dissoute. Les honnêtes gens gémissent, les malveillants sentent renaître leurs espérances, la révolution se réveille. Elle marchera avec d'autant plus d'audace, que l'autorité la défendra et lui fournira un appui.
Un homme dont la plume éloquente laissera plus d'un gage à la postérité a livré au public un ouvrage
qui fait grand bruit : La Monarchie selon la Charte.
En admirant son talent, on doit aussi se rappeler plusieurs moments de sa vie, où il déploya une âme aussi forte qu'élevée.
Plus on rend hommage aux qualités brillantes et généreuses qui le caractérisent, plus on reconnaît en lui les dons merveilleux d'un* imagination chaleureuse et d'une poésie animée, plus aussi l'on peut craindre, par cela même, qu'il ne manque quelque chose aux facultés d'une autre nature qu'il pourrait posséder encore, et qui sont indispensables pour être complètement homme d'État. Toutefois il sera toujours, même en matières politiques, un écrivain dont il faudra caresser l'éloquence et dont la plume prendra souvent une grande influence.
L'ouvrage de M. de Chateaubriand a fait plus de plaisir que de bien à son parti : il fait plus de mal à< ses ennemis que de bien à ses amis, en ne donnant pas aux royalistes pour amis, tous les ennemis qu'il a faits au ministère.
Cet ouvrage a causé une sorte de révolution dans les opinions, en plaçant quelques idées vraiment libérales dans le parti royaliste. Mais il leur a malheureusement prèle des intentions qu'ils n'avaient pas; et c'est plutôt à l'extérieur qu'il faut aller chercher un heureux résultat à cet ouvrage. 11 a présenté la Charte à la noblesse comme un moyen dont elle pouvait se servir avec avantage pour elle-même. C'était mal la connaître que de vouloir la séduire par l'appât d'un intérêt personnel. Il eût fallu pouvoir la lui présenter comme une ancre de salut pour tous. Malheureusement c'était une entreprise difficile.
OimOINNA.'VCE DU 5 SEPTEMBRE 1810. Ht)
Comment supposer qu'il y -eût salul possible dans cetle Charte octroyée, ouvrage de ces hommes qui embrouillent toutes les questions, toutes les idées, pour saisir et garder le pouvoir au milieu de la confusion générale! Et d'ailleurs, il faudrait se rappeler avec quelle précipitation elle fut jetée sur le papier, pour la bien juger.
Cet ouvrage a pu aussi faire supposer que les royalistes n'avaient pas pour le roi tout le respect qu'on lui doit; et celte opinion, accréditée avec soin, leur a nui aux yeux du roi, et auprès même d'une partie de la nation.
Dans un post-scriptum, M. de Chateaubriand a mis en doute que la volonté personnelle du roi fût pour quelque chose dans l'ordonnance du 5 septembre. Le ministère a pris acte de là, pour faire saisir la brochure. Cette saisie ayant eu lieu avant la mise en vente, il y a eu une opposition qui a amené un procès-verbal de rébellion, et des poursuites ont été commencées.
A la suite de ces scandales maladroits de la part du ministère, et dont tout le résultat a été de donner plus de retentissement encore à un ouvrage destiné par le talent de son auteur à une immense publicité, M. de Chateaubriand s'est vu arracher son titre de ministre d'État; et M. Michaud, son éditeur, le titre d'imprimeur du roi.
Le ministère s'occupe activement des élections : dans ses manœuvres, dans ses lettres, il fait constamment intervenir le nom du roi; et non-seulement Louis, XVIII souffre que son ministère le compromette ainsi pour se couvrir; mais lui-même, auquel on est parvenu à faire considérer l'ordonnance du 5 septembre comme
son propre ouvrage, parle et agit auprès des présidents de collège, et de tous ceux qui peuvent exercer quelque influence sur les élections, de manière à faire savoir qu'en allant dans le sens du ministère, on lui sera particulièrement agréable.
Louis XVIII, en agissant ainsi, commet la même faute qu'a commise Louis XIV en concentrant toute la royauté dans sa personne. Cette cause de la royauté, en France, est tellement au-dessus des atteintes vulgaires qu'elle ne peut être ruinée que par les rois!
« Le roi, a dit M. Royer-Collard, c'est la légitimité ' ! . . . »
M. Decazes, le confident ou plutôt le promoteur de tous ces revirements, acquiert chaque jour une influence plus grande sur l'esprit de son maître, et défend la révolution à l'aide de laquelle il espère le soutenir.
Les derniers collèges électoraux sont appelés à choisir de nouveaux députés. Le roi, dans l'ordonnance, a semblé se rattacher uniquement à la Charte. Tel est du moins le prétexte dont se sert l'autorité pour renvoyer l'ancienne Chambre si religieuse, si sage, si dévouée, si intègre.
Le choix des présidents devrait éclairer l'opinion sur les intentions du ministère. Ces intentions s'affichent ouvertement dans tout ce qu'ils font pour faire peser l'influence ministérielle sur les élections; menaces, promesses, places, argent, ordres pour élire, ordres d'exclusion, rien n'est oublié : les présidents osent aller plus loin que le monarque; et ils montrent
1 Discours de M. Royer-Collard, président du collège électoral de la Marne.