‹ Mémoires de M. de La Rochefoucauld, duc de Doudeauville$h6$iDe la Seconde Restauration à la mort de Louis XVIII, 1815- septembre 1824Chapitre 19 sur 93 · VI. <J · texte numérisé non relu

VI. <J

vue, au point de vue véritable. Et alors, quels seront ces faits? Et quelles doivent être les inquiétudes de ceux qui les prévoient?

J'assurais un jour au président du conseil (le duc de Richelieu) que des renseignements particuliers ne pouvaient me laisser douter d'une explosion prochaine. Il reçut cette communication d'un air si étonné, si parfaitement incrédule, que je lui fis des excuses de m'êlre imaginé qu'il fût possible de lui apprendre quelque chose qu'il ignorât. Tous ceux qui lui tenaient le même langage étaient également bien reçus : « — N'avons-nous pas nos agents? me dit-il. — Eh ! monsieur le duc, pourquoi et comment voulez-vous que vos agents vous donnent connaissance des trames auxquelles ils participent eux-mêmes? »

Telle est la position. Un ministre honnête homme, mais peu clairvoyant, quels que soient d'ailleurs la loyauté de son caracière, et de ses sentiments personnels, est précisément celui qui convenait à des conseillers légers, perfides ou malveillants. M. de Richelieu est leur dupe de bonne foi. Si des indigents sollicitent la charité publique, ce malheur trop véritable semble amené par les circonstances ; mais il est reconnu plus tard, que ceux qui demandent du pain à main armée ne sont pas ceux qui en manquent.

Cette conspiration, qui n'est que trop réelle, doit éclater à la fois dans plusieurs parties de la France. Des troupes de factieux, soi-disant affamés et se grossissant à mesure de leurs complices, et de cette foule de malheureux qu'une faim réelle faisait errer dans les campagnes, s'approchent de la capitale : ils veulent forcer les troupes à en sortir, à ne pas repousser leurs

prétendues misères, ou les engager à se déclarer en leur faveur, et se livrer ensuite à tous les excès et à toutes les conséquences que ce complot politique renferme : « — Au dernier des Bourbons! au dernier des nobles! au dernier des prêtres! » Tels sont les toasts qu'ils portent dans les conciliabules où ils s'enivrent, avant de venir demander le pain dont ils n'ont pas besoin. Us auraient pu ajouter : « — Au dernier honnête homme! » — Car les révoltes et les révolutions sont, dans leurs procédés, d'une affreuse ressemblance; puis, le ministre de la police pense sûrement qu'une police qui coûte plusieurs millions à la France, ne pouvait pas lui laisser ignorer des faits aussi importants : il avait raison ; mais, alors, s'il ignorait ces faits, quels agents el quels minisires ! et s'il sait ce qui se passe, par quelle raison n'y porle-t-il aucun remède!

Des cris de misère, en effet, se font entendre de différents côtés de la France; mais à ces cris de misère se joignent en même temps ceux de la rébellion. Le drapeau tricolore flotte pour enseigne; on prend les armes; partout des officiel s à demi-solde à la tète des rebelles ; en Champagne, à huit lieues, à dix lieues de Paris, plus près encore, des rassemblements formés, des marchés pillés, des fermes brûlées.

Des ordres sévères sont enfin donnés, el des troupes envoyées là où il y a du désordre. La conduite des troupes est admirable. Le plan des révolutionnaire^ avait été combiné avec une profonde habileté; celle spéculation de troubles sur la misère publique leur donnait une belle chance; en éclatant plus tôt qu'ils ne le voulaient, la révolle de Lyon a déjoué leurs projels. En voyant leurs mesures dérangées, ils cessent de

faire entendre leurs cris de rébellion ; le mot d'ordre est donné, et tout à coup la France paraît tranquille. Fis se sont empressés de n'avoir plus faim, et de rentrer chez eux ; mais aucun des chefs n'a clé arrêté.

Page 1