‹ Mémoires de M. de La Rochefoucauld, duc de Doudeauville$h6$iDe la Seconde Restauration à la mort de Louis XVIII, 1815- septembre 1824Chapitre 2 sur 93 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

M. de Talleyrand, qui a su se rendre l'homme indispensable, nommé par le roi président du conseil, a constitué un ministère ainsi composé :

Le maréchal Gouvion-Saint-Cyr a le portefeuille de la guerre; M. de Jaucourt la marine; M. Louis conserve les finances; M. Decazes est nommé préfet de police; le maréchal Macdonald a reçu la grande chancellerie de la Légion d'honneur avec la mission spéciale de s'occuper de l'armée de la Loire; M. Beugnot est aux postes, et M. Mole aux ponts et chaussées; M. de Richelieu, nommé ministre de la maison du roi, n'a point accepté. Il a prétexté, pour motiver son refus, la nécessité d'un voyage à Odessa, et son ignorance complète des mœurs et des usages de la France ; mais la cause réelle de ce refus est la répugnance qu'il éprouve à entrer dans un ministère de M. de Talley-

rand, comme collègue d'un conventionnel; et en opposition d'intérêt avec l'empereur Alexandre, son ami et son protecteur. Personne n'a été nommé ministre de la maison du roi. M. de Pradel, ancien secrétaire de M. de Blacas, en a pris la direction. Il y a également un intérim au ministère de l'intérieur. M. de Talleyrand, pour être agréable à l'empereur Alexandre, avait pensé à y faire entrer le comte Pozzo di Borgo. Le général avait quitté le service de la Russie; et, comme il était né en Corse, il devenait Français. Mais on n'a pas cru le moment opportun, en présence de l'exaspération des partis. M. Pozzo di Borgo lui-même a pensé qu'il jouerait un rôle plus important et plus actif comme ambassadeur de Russie, que comme ministre du roi de France, même avec la pairie qu'on lui proposait.

Là Chambre de 1814 est dissoute; une nouvelle Chambre est convoquée. Les collèges devront se partager en collèges de départements et d'arrondissements. Les collèges d'arrondissements doivent présenter des candidats parmi lesquels le collège du département choisira la moitié des députés. Les électeurs votent à vingt et un ans, les députés sont éligibles à vingt-cinq. Le nombre desdéputés est porté de deux centsoixantedeux à trois cent quatre-vingt-quinze.

L'influence d'un ministère où figurent en première ligne un prêtre régicide et un évêque marié se fait sentir dans les élections. L'action de ce ministère tend à comprimer de tous côtés l'élan universel du mouvement royaliste.

Le duc d'Angoulême avait reçu du roi des pouvoirs Irès-étendus pour l'organisation royaliste des dépar-

teraents méridionaux. Son Altesse Royale avait déjà, par sa seule influence, arrêté la marche des armées espagnoles : elle avait, en vertu de ses pouvoirs, organisé l'administration, nommé les préfets, les fonctionnaires de tout ordre. Mais le conseil des ministres n'a pu souffrir ces nominations; et il leur en a substitué d'autres, choisies, pour la plupart, parmi les hommes de l'Empire et des Cent-.Tours. On y voit même le nom d'un conventionnel régicide, le baron Richard, nommé préfet de la Charente-Inférieure.

Cependant les commissaires extraordinaires nommés par M. le duc d'Angoulême ont continué leur mission malgré les entraves et les vexations que leur suscitait le ministère; et une ordonnance a paru où se trouvent révoqués les pouvoirs de ces commissaires. Cette ordonnance a inspiré une vive indignation. On dit que M. de Talleyrand, irrité de se voir ainsi blâmé, a été jusqu'à demander au roi d'éloigner de la France son frère, M. le comte d'Artois.

Une ordonnance accorde la liberté de la presse, et n'excepte de cette mesure que les journaux. Voilà comment marche M. de Talleyrand, assisté de M. de Baranle, secrétaire général du ministère de l'intérieur, et de M. Guizot, secrétaire général de la justice. Quant à Fouclié, il éprouve le besoin de donner des gages aux royalistes, et surtout aux cabinets étrangers. Il a porté au conseil une liste de proscription où cent noms se trouvent inscrits. M. de Talleyrand qui ne veut se compromettre vis-à-vis d'aucun parti a dit : « Votre liste contient beaucoup d'innocents, » et la liste a été de beaucoup amoindrie. Et, dans le fait, si nous avions une administration et un ministère fortement

constitués dans le sens royaliste, on pourrait dédaigner ces mesures acerbes qui tombent sur des hommes ruinés dans l'opinion publique par le fait de l'impuissance où ils sont tombés. Ce sont des institutions monarchiques et non des réactions qu'il nous faut, des lois et non du sang!

On s'occupe maintenant de reconstituer la Chambre des pairs. Quelques noms en seront exclus et un bien plus grand nombre ajoutés. Mon père, le duc de Doudeauville, a eu l'honneur d'être nommé par le roi. C'est une petite compensation qu'on veut donner au parti royaliste pour toutes les amertumes dont on l'abreuve. Monsieur doit y figurer, ainsi que les ducs d'Angoulême et de Berry. Puissent les amis de l'usurpateur s'associer franchement à la marche libérale de la Restauration ! Puisse ce sénat, dont on a laissé subsister les restes, ne pas trahir un jour ceux qui le jugent digne de servir d'appui au trône de saint Louis!

M. de Talleyrand a décidé Louis XVIII à adopter l'hérédité de la pairie, malgré la répugnance que le roi manifestait pour cette mesure.

Depuis le 15 juillet, l'armée de la Loire avait reconnu le gouvernement royal, et elle formait encore une force redoutable. Les Vendéens avaient offert de se réunir à elle; on eût pu y joindre encore plusieurs corps de l'intérieur : l'étranger s'est effrayé de cette concentration; il a demandé la dissolution immédiate de l'armée de la Loire et de tous les régiments français... Il l'a obtenue. Faute et malheur!

Un rapport adressé au roi, écrit par Fouché avec l'aide de Manuel, homme de talent qu'on a eu la ma-

ladressede jeter dans l'opposition, circule dans le public. . .

Il a paru avant que les ministres et le roi lui-même en eussent connaissance. Ce rapport dépeint avec énergie l'état de la France livrée à l'oppression étrangère Le régicide Fouché, appelé au ministère, ne devait-il pas chercher un remède aux maux de son pays, plutôt que d'étaler nos plaies aux yeux de l'univers? Un murmure général s'élève de toutes parts contre lui : Wellington seul le soutient encore.

Malgré l'opinion du général anglais, le cabinet comprend qu'il ne peut plus défendre Fouché contre l'opinion soulevée : sa démission est, dit-on, arrêtée dans le conseil. On ajoute qu'il sera envoyé ministre à Dresde! La France, sous un roi légitime, comptera donc un régicide ministre chez l'étranger!

On ne peut comprendre, sans avoir bien étudié Fouché, par quels moyens cet homme est parvenu à faire illusion sur son compte. Je crois voir encore cette figure étique, au teint livide, aux yeux enfoncés et perçants : c'était la personnification des agitations, de l'ambition et du remords.

Avec une volonté de fer et une persévérance invincible, Fouché n'a ni principes ni croyances; marchant vers son but avec la souplesse et la dissimulation du serpent, il sait enlacer si parfaitement ceux dont le concours lui est nécessaire, qu'il pénètre jusqu'au fond de leur plus secrète pensée, sans jamais leur livrer la sienne.

Le pouvoir : telle est l'idée fixe de Fouché; pour l'atteindre, il ne recule jamais devant aucun moyen, préférant ceux qui n'eussent blessé personne, car il

n'est pas méchant par nature, mais ne se laissant arrêter par aucune entrave ; et se résignant à perdre ceux qu'il n'a pu séduire, quand ils font obstacle à ses projets.

Ne croyant à rien, pas même à la durée de son influence, Fouché sut toujours prendre, lorsqu'il était au pouvoir, les mesures qui devaient amortir sa chute.

Inépuisable en ressources, il ne fut jamais pris au dépourvu ; et son étonnante prévoyance sait parer les coups les plus habiles. Il ne s'étonne, ne s'effraye, ne se rebute de rien ; et, quand on espère l'avoir pris sur le fait, il vous échappe avec un art infini.

Ne résistant jamais en face, il ne fait que ce qu'il veut, tout en ayant l'air de se prêter aux vues de ceux qui l'emploient.

Craignant, avant tout, de se faire des ennemis personnels, Fouché n'aimait pas à être persécuteur; et il ne pouvait s'empêcher d'estimer ceux qui, par un sentiment d'honneur, avaient le courage de lui résister.

Beaucoup de gens ont eu de grandes obligations à Fouché; et il a sauvé bien des têtes, sans se demander si elles lui étaient amies ou ennemies.

Aimant à se faire des créatures, il rendit plus d'un service et fit, comme de raison, plus d'un ingrat.

Homme nerveux et impressionnable, il sait se dominer assez pour paraître toujours impassible.

Courageux par caractère, il méprise le danger, et sait habilement le prévoir ou l'éviter.

Sans trahir précisément les différents pouvoirs qu'il a servis, Fouché s'est toujours mis en mesure avec l'avenir, en désertant le premier ceux qu'il voyait prêts à se déserter eux-mêmes.

Fin politique, il méprise souverainement l'humanité en général, mais un noble caractère lui impose. Révolutionnaire par ses relations et ses antécédents, il est despote par nature et, tout en ménageant chacun, il ne se donne à personne; mais il sait prendre le ton et la physionomie convenables en toute occasion.

S'il a fait beaucoup de mal, il est juste de dire qu'il en a empêché le plus qu'il a pu; et qu'il a accompli, étant en place, autant de bien qu'il en pouvait accomplir sans nuire à ses intérêts.

Le vote de la Convention n'a cessé de peser sur sa tête comme un poids énorme. Jamais il n'a pu réussir à le soulever. A chaque effort qu'il fait, il retombe plus terrible et l'écrase. . . C'est le supplice de Sysiphe ! c'est l'enfer anticipé!...

11 vient d'épouser mademoiselle de Castellane; et le roi a signé son contrat de mariage.

M. de Talleyrand a fait, je crois, fausse route en recherchant, avant et par-dessus tout, l'appui de l'Angleterre : l'influence de lord Wellington s'est déjà beaucoup affaiblie depuis l'arrivée à Paris des empereurs de Russie et d'Autriche, de MM. de Metternich, de Nesselrode, Capo d'Istria, de Hardenberg et de Castelreagh. Des conférences diplomatiques ont lieu chaque jour chez ce dernier; et l'on pense que le renversement du ministère actuel en sera l'un des premiers résultats. Quelle sécurité, en effet, peut inspirer aux étrangers un pays gouverné par des hommes dont les sourdes menées et les antécédents fâcheux laissent des doutes sur le but auquel ils tendent?

En entrant au ministère, M. de Talleyrand a commis une grande faute dans son intérêt, et surtout,

dans celui de la France. Jouissant de l'autorité et disposant de la volonté de son maître; ayant, dans les cabinets de l'Europe, cette influence que donne une grande habitude des affaires et de l'intrigue, un genre d'esprit qui promet plus qu'il ne tient, un air de supériorité qui impose, un grand art de dissimuler, un sang-froid qui lui permet d'écouter et de parler le dernier, beaucoup de finesse et de pénétration, autant de mépris pour les hommes, que d'insouciance pour leurs jugements, connaissant surtout le pouvoir de cette ressource séductrice qui aplanit les difficultés, triomphe trop souvent des intérêts et des sentiments que l'on devrait défendre, de l'honneur qu'on méconnaît, et de la fidélité qu'on oublie, M. de Talleyrand, dis-je, pouvait sans doute rendre de grands services à la France; il pouvait rendre indulgents, sur le passé, des hommes qui aiment à croire au repentir, mais qui veulent la religion, le roi, la légitimité : la religion, parce qu'elle assure le repos et la tranquillité des empires, qu'elle est une digue opposée aux passions, qu'elle nous rend fidèles à nos serments, et exacts à remplir nos devoirs d'hommes publics et de citoyens; le roi, parce qu'il est le représentant de toute autorité, et que rien ne peut lui ôter ses droits à la couronne; la légitimité, parce qu'elle est la garantie du maintien de tous les intérêts publics et privés. La légitimité est inscrite dans les cœurs, dans les mœurs et dans les esprits, en caractères contre lesquels le lemps et les révolutions ne peuvent rien; car, sans la légitimité, les royaumes seraient sans cesse exposés à de nouvelles secousses. iM. de Talleyrand avait traversé les temps révolu-

tionnaires; lié intimement avec les gens de la Révolion, avec les agents de tous les partis, circonvenu par une foule d'intrigants qui avaient sa confiance, il n'eut ni la volonté ni le courage de rompre avec eux pour s'entourer de gens fidèles et dévoués; ce fut son grand tort.

Par une conséquence de ce faux système, plutôt que par une suite de sa volonté, il travaille à la perle commune. On s'effraye avec raison de la position de la France; l'impunité des factieux semble un encouragement pour ceux qui voudraient tenter un nouveau crime. On conspire de toutes parts. On se rappelle ce qu'a été M. de Talleyrand, ce qu'il a fait : son caraclère n'inspire aucune garantie , ses principes aucune sécurité. On perd toute espèce de confiance.

La capitulation conclue avec les alliés n'est pas un frein suffisant pour prévenir les excès des soldats irrités par leurs humiliations passés, exaltés par leurs succès récents. Les Prussiens, surtout, se montrent hostiles; et Blûcher, leur général, au mépris de la capitulation de Paris, et sans y être autorisé par son souverain, a essayé de faire sauter le pont d'Iéna. Heureusement, de premières tentatives maladroitement faites ont échoué; mais l'exaspération des soldats prussiens n'a fait que s'accroître devant cet obstacle. Enfin l'empereur Alexandre, vivement sollicité par Louis XVIII, a écrit de sa main à Bliicher; et le duc de Wellington, après lui avoir manifesté son mécontentement de le voir prendre, sans consulter ses alliés, d'aussi graves initiatives, a fait poser auprès du pont une sentinelle anglaise. «Je me placerai sur

le pont, avait dit Louis XVIII, et nous verrons si le général Blucher osera exécuter cette œuvre de vandalisme. »

Mais, hélas ! les Prussiens se rejetèrent sur les précieuses conquêtes qui avaient fait de notre Musée, le premier musée de l'Europe. M. Denon, conservateur de ce dépôt précieux, a déclaré noblement qu'il ne céderait qu'à la force : la force fut employée, et le pillage du Musée s'est opéré sous les yeux d'une population indignée. Lorsqu'on vint annoncer à M. de Talleyrand ce qui se passait; il répondit : «Laissez faire, c'est la force; » et il a refusé d'agir. La simple intervention d'un commissaire français eût évité la perte d'un grand nombre d'objets d'un prix inestimable. La Vénus de Médicis, l'Apollon du Belvédère, les chevaux de Venise, le lion de Saint-Marc, etc., sont perdus pour la France; et plusieurs des chefsd'œuvre de Raphaël, de Michel-Ange, sont dégradés d'une manière irréparable.

Après six semaines de conférences diplomatiques, au milieu desquelles les petits moyens employés par M. de Talleyrand pour diviser les alliés ont complément échoué, les plénipotentiaires viennent de poser comme ultimatum au cabinet français les conditions suivantes : une ligne de démarcation nouvelle, du côté du Nord, placera le canton de Condé hors de la france; il en sera de même pour les territoires de Philippeville, de Marienbourg et du canton de Givet; Sarrelouis et Landau appartiendront à l'Allemagne. Du côté de l'Est, le fort de Joux sera cédé à la Confédération helvétique ; le fort de l'Écluse sera également placé hors des frontières de la France. Cette

puissance renoncera à tenir garnison dans Monaco. Les fortifications de Huningue seront démolies ; une contribution de guerre de six cents millions sera imposée ; de plus, la France se chargera d'une partie des frais qu'entraînera la construction d'un certain nombre de places fortes opposées aux siennes. Deux cents millions seront payés pour couvrir une partie des charges nécessitées pour le rétablissement du système défensif des puissances. Cent cinquante mille hommes occuperont provisoirement les positions militaires le long des frontières : on leur confiera les places de Valenciennes, Bouchain, Cambrai, Maubeuge, Landrecies, le Quesnoy, Avesnes, Rocroy, Longwy, Thionville, Bitche et les têtes de pont du Fort-Louis. Celte armée d'occupation sera aux frais de la France. L'occupation sera limitée à sept ans, mais elle pourra finir avant ce temps, si, au bout de trois ans, les souverains alliés réunis s'accordent à reconnaître que les motifs qui portaient à cette mesure ont cessé d'exister.

Tel est le résultat de la position fausse où l'on a placé le roi; telles sont les exigences de l'étranger devant une nation encore pleine d'existence, de force et d'énergie, mais privée de l'appui qu'elle eût dû trouver dans un gouvernement franchement monarchique. La connaissance de ces prétentions exorbitantes a excité partout un frémissement général; tous les cœurs français se soulèvent d'indignation; mais les esprits toujours divisés varient dans le choix des moyens à employer pour détourner le coup qui nous menace. Pourquoi le roi n'a-t-il pas compris plus tôt, que dans le parti royaliste se trouvait la seule force nationale qu'on put opposer avec avantage aux

ennemis de l'intérieur, et à ceux de l'extérieur! Ralliés auprès du souverain qui nous écarte, encouragés par sa confiance, nous eussions attiré toute la France à nous; et dans la vieille foi monarchique nous eussions puisé les nobles inspirations du cœur, le feu sacré de l'enthousiasme qui firent triompher nos pères à Bouvines et à Fontenoy.

Mais on a préféré les transactions d'une politique mesquine et impuissante à la marche franche et ferme qu'eût dû tenir le successeur de Louis XVI; on a détruit le prestige de la royauté en la forçant à pactiser avec la Révolution, qui pactisait elle-même avec l'ennemi ; et les royalistes éplorés n'ont plus qu'à se voiler la face et à attendre de la seule Providence la délivrance de cette France si chère pour laquelle tous moyens de secours leur ont été refusés.

Enfin la France a pu faire entendre sa voix malgré les sourdes menées du ministère et le zèle actif de ses préfets : presque toutes les élections sont faites dans le sens royaliste. Presque tous les commissaires extraordinaires frappés par le ministère ont été élus. C'est là une manifestation éclatante de l'esprit public auquel le bon sens et la logique ne font jamais défaut.

Nous avons eu l'honneur d'être appelé à la députation par le suffrage de nos concitoyens.

Le ministère a compris qu'il n'avait, en réalité, pour lui ni le roi, ni la France, ni les alliés. M. de Talleyrand à envoyé sa démission sous l'empire d'un profond dépit, et d'un violent ressentiment. Cet homme nous a été fatal lorsqu'il tenait en main les affaires

1815. ol

de la France : Dieu veuille que son éloignement ne nous soit pas encore plus fatal! Tous ses collègues ont envoyé aussi leur démission.

Après être restés quelques jours sans ministère, nous venons d'apprendre la composition du nouveau cabinet. M. de Richelieu est nommé président du conseil. Le duc de Richelieu a pour lui une réputation d'honneur, de probité; et on le cite comme un administrateur habile. Il se mit jeune au service de la Russie, se distingua au siège d'Ismaltoff; et, lorsque la Révolution éclata, il continua sa carrière dans les armées moscovites jusqu'à ce qu'Alexandre l'appelât au gouvernement de la Crimée et d'Odessa. Il a su faire vivre, par le commerce, l'agriculture et l'industrie, cette contrée jadis stérile. 11 s'est acquis ainsi la haute confiance et l'amitié, du czar. M. de Richelieu est animé sans doute des plus nobles intentions : il lient à honneur d'exercer au profit de son pays l'influence qu'il a acquise auprès de l'empereur de Russie ; mais éloigné depuis un si grand nombre d'années, sau'ra-t-il connaître la France? sera-t-il à la hauteur de sa mission, et ne se soumettra-t-il pas à de fâcheuses influences?

M. de Richelieu a été consulté sur le choix des autres ministres; ou, plutôt, il les a nommés lui-même. L'opinion publique lui a forcé la main pour rappeler le duc de Feltre; et le retour de celui-ci a été une espèce de triomphe pour tout ce qui est honnête et bien pensant. A la police a été placé M. Decazes, homme d'esprit, mais suffisant, ayant de son mérite une trèshaute idée, et une confiance absolue dans ses moyens d'action, de l'ambition, de la finesse, un esprit sou-

pie, insinuant. Vrai courtisan, homme léger, mais se croyant profond, et cherchant surtout à le paraître, doué d'un regard vif qui impose, et fait croire qu'il lit au fond de l'âme, point homme d'État et pourtant se croyant capable de conduire les affaires et en ayant la volonté. Sa conduite extérieure dans les Cent- Jours mérita des éloges. Ses liaisons intimes avec la famille Bonaparte laissaient planer sur lui de la méfiance. Il devenait dangereux de l'employer sans lui accorder une confiance absolue. S'y livrer entièrement n'était pas aussi sans danger ; le plus sûr était de faire un autre choix. Préfet de police sous le ministère de Fouché, jl avait eu l'adresse de voir souvent le roi, et de gagner sa confiance. Il a eu aussi l'art de s'insinuer dans l'esprit de M. de Richelieu, de manière à dominer son indécision.

A l'intérieur, M. de Vaublanc, que l'opinion publique s'étonne et s'inquiète de voir arriver au ministère. On rend hommage à la pureté de ses sentiments; mais on doute qu'il ait la capacité nécessaire dans les circonstances actuelles.

A la justice, M. de Barbé-Marbois, le plus opiniâtre et le plus entêté de tous les hommes : honnête, mais imbu de foutes les idées de la Révolution. On a tenté inutilement tout ce qu'il était possible de tenter pour s opposer à sa nomination. La France entière en fera un reproche grave à celui qui le nomma contre l'opinion générale.

A la marine, M. le vicomte Dubouchage, homme loya , bien pensant, ayant donné des gages à l'opinion royaliste. r

Aux finances, l'orvetto, homme religieux, Italien

de naissance, n'ayant pas, on le craint, le talent nécessaire dans des circonstances aussi graves. Indiqué au choix du roi par son prédécesseur, l'abbé Louis, il se croira sans doute obligé d'adopter son système qui, très-spécieux en apparence, mais dangereux par ses conséquences, consiste à épuiser, au profit du présent, les ressources de l'avenir. Ce système repose sur des bases tout à fait fausses: il attaque la propriété et les propriétaires, faute immense, puisqu'en définitive ce sont eux qui sont la pierre angulaire de l'Etat, eux seuls qui, par la nature de leur fortune, peuvent assurer des ressources dans l'avenir.

Le ministère s'est annoncé comme devant être indissoluble. « — Si un seul de ses membres était changé ou renvoyé, a assuré le premier ministre par les engagements les plus formels, tout le ministère donnerait sa démission. »

L'énorme dépense que font les alliés dans la capitale a déjà singulièrement calmé l'indignation patriotique des Parisiens au sujet de leur séjour en France; mais il n'en est pas de même des provinces, épuisées par des réquisitions sans nombre, parles impôts, par les emprunts. Paris absorbe tout, tandis que la province supporte seule le poids de l'occupation.

Dans plusieurs déparlements, la guerre s'est prolongée jusque dans le mois d'août : plusieurs généraux, restés sous les armes, ont continué les hostilités. Le ministère Talleyrand, qui n'osait s'appuyer franchement sur le parti royaliste, inspirait peu de crainte, d'une part, et de confiance de l'autre!

Dans la Vendée, la guerre civile a été terminée par la rentrée de Louis XVIII; mais les Vendéens n'en

restent pas moins armés, mécontents qu'ils sont do la marche du gouvernement.

La session vient de s'ouvrir, et l'on peut déjà juo-er de l'esprit de la Chambre des députés. L'opinion royaliste réformatrice a évidemment la majorité. On voit surgir des provinces des hommes mûris dans les sérieux loisirs d'une vie indépendante et patriarcale, qui ont jugé de loin, sans y prendre part, tous les faits accomplis des dernières années; hommes que leur bon sens et un amour éclairé de la France rattachent aujourd'hui à la monarchie, sans qu'aucun lien d'affection particulière les ait, jusqu'à présent, attachés au monarque. Ces hommes, à la tête desquels se distinguent MM. deBonald, de Grosbois, de Villèle et Corbière composent au moins une moitié de la Chambre. Ils veulent, non revenir à l'ancien régime, ni combattre tous les changements apportés par la Révolution; mais remettre la France dans les voies dont elle est si brusquement et si fatalement sortie alors que Louis XVI, appelant à lui toutes les lumières des gens de bien, songeait à remédier aux abus, en obéissant aux vœux de la nation exprimés dans les cahiers des États généraux. Ils veulent, au moyen de l'élection à deux degrés, faire participer tous ceux qui payent l'impôt, à la nomination de ceux qui le votent; ils veulent enfin faire circuler dans toutes les veines delà France la vie, l'action, le mouvement que Paris a absorbés depuis vingt-cinq ans à son profit.

La minorité de l'Assemblée se compose de gens faibles et timides plutôt que malintentionnés qui, dans le fallacieux espoir de concilier tous les partis, semblent prêts à s'inscrire contre toute franche manifes-

talion royaliste, MM. Royer-Collard, de Serres, Becquey, Pasquier en sont les principaux chefs. Ils ont l'art de se tenir dans une sphère nébuleuse en dehors de tous les principes; ils n'ont que des doctrines; ce sont des doctrinaires.

Les royalistes ont prêté avec répugnance le serment à la charte dont le roi a promis, d'ailleurs, de réviser différents articles. Celte répugnance n'étail fondée que sur des scrupules religieux. Le discours du roi a levé toutes les difficultés. Le serment a été prèle solennellement par des gens d'honneur. Les souverains alliés exigent que les princes adhèrent formellement à la charte constitutionnelle; et pourtant cette charte n'a jamais été autre chose qu'un provisoire. Tout est à refaire, tout est à réédifier dans le gouvernement, et voilà qu'on voudrait enchaîner toute action politique à cette lettre morte, œuvre de M. de Talleyrand, dont toute la France proscrit aujourd'hui la politique louvoyante.

Les Chambres constituées attendent les communications du gouvernement, et surtout le résultat des négociations avec l'Europe, suspendues par la démission du prince de Talleyrand. L'union des quatre grandes cours est intime : la dernière note de M. de Talleyrand n'a produit d'autre résultat qu'un ultimatum impérieux.

Tout notre espoir est dans l'influence de M. de Richelieu sur l'esprit du czar, et surtout dans l'attitude ferme et imposante que vont prendre la royauté, les ministres et les Chambres, marchant enfin de concert dans le sens des intérêts de la France.

L'union des alliés a fait, jusqu'à présent, leur force

en présence d'une nation divisée, incertaine dans sa marche, et conduite par des hommes sans principes, incapables de ia mener vers un but déterminé. Les royalistes, en accomplissant leur mission réparatrice, vont attirer à eux toute l'énergie, toute la force du pays, et prouver ce que peut un grand peuple replacé dans ses conditions naturelles de bien-être et de puissance.

Déjà les transactions diplomatiques ont pris une nouvelle face. Là où la ruse de M. de Talleyrand a échoué, réussira peut-être la bonne foi de M. de Richelieu; et l'intervention bienveillante de la Russie peut nous obtenir des conditions plus douces de la part des alliés. L'empereur Alexandre, à la tête de trois cent mille hommes, est le nerf de la coalition. C'est un prince généreux qui aime à bercer son esprit dans, les nobles rêves de la'paix et du bonheur général. Sa pensée fondamentale est la constitution d'un droit public européen fondé sur le christianisme et la réunion dans une foi commune des Églises dissidentes. La tendance exaltée de l'esprit du czar s'est encore accrue par ses rapports avec madame deKrudner, âme ardente, perdue dans les hauteurs d'un mysticisme souvent inaccessible, auquel elle sait prêter les grâces d'un esprit d'élite, et l'empire d'une conviction sincère.

Trois procès politiques occupent vivement l'attention publique. Labédoyère, le maréchal Ney et Lavalette sont m.s en cause. Tous trois, proscrits par l'ordonnance du 24 juillet, n'ont pas daigné mettre leur vie a couvert des justes sévérités que la tranquillité du pays impose aux hommes du pouvoir actuel. Après

avoir, au retour de Bonaparte, donné les premiers exemples de défection, ils ont cru pouvoir encore, par leur présence, braver le gouvernement qu'ils ont déjà renversé. La condamnation de ces hommes est malheureusement infaillible; que peut-on opposer aux faits qui déposent contre eux? Labédoyère n'a-t-il pas donné à l'armée le signal de la défection?. N'est-il pas sorti de Grenoble à la tète du 7 e régiment de ligne pour aller au-devant de l'Empereur?

M. Lavalette a eu une influence non moins grande sur le rétablissement, pendant les Cent-Jours, du gouvernement de Bonaparte, en prenant possession, au nom de l'Empereur, de l'Hôtel des Postes, le 20 mars, au matin. De là il avait adressé à tous les directeurs la circulaire suivante : « L'Empereur sera à « Paris dans deux heures, et peut-être avant. La capi- « talc est dans le plus grand enthousiasme, et quoi « qu'on puisse faire, la guerre civile n'aura lieu nulle « part : Vive l'Empereur ! »

Enfin le maréchal Ney, après avoir reçu du roi les plus hautes marques de confiance, a entraîné l'armée dans sa défection : il a lu, à haute voix, sur la place publique de Lons-le-Saulnier, à la tête de son armée, une proclamation tendant à exciter à la rébellion, et à la désertion à l'ennemi : il a, luimême, à la tête de ses soldats, effectué cette réunion, et il n'est pas douteux qu'il ne doive être , selon les termes de l'acte d'accusation « convaincu d'avoir « ainsi commis un crime de haute trahison contre la « sûreté de l'État, dont le but était de détruire ou de « changer le gouvernement et l'ordre de successibilité « au trône . »

En présence de charges si accablantes que peuvent, en faveur de ces trois accusés, les tribunaux chargés d'instruire leur procès? Encore sous le coup de l'ébranlement funeste, sous le poids des maux incalculables produits par le retour de Napoléon, de quel œil la France verrait-elle l'acquittement des chefs et des représentants d'un parti qui nous a tirés d'une position indépendante et prospère, pour nous replonger dans l'état où nous sommes, en proie aux exigences et aux conditions écrasantes des alliés?

Le duc de Richelieu a obtenu d'importantes modifications à l'ultimatum donné par les puissances alliées sous le ministère Talleyrand. Les frontières de la France demeureront à peu de chose près les mêmes qu'elles étaient en 1790. (Que de conquêtes stériles! que de sang inutilement versé!) Les contributions de guerre seront amoindries de cent millions. Le maximum de l'occupation militaire est réduit, grâce à l'intervention de l'empereur Alexandre, à cinq ans au lieu de sept.

« Cependant, ajoute le traité, au bout de trois ans, « les souverains alliés, de concert avec Sa Majesté le « roi de France, après avoir mûrement examiné la « situation et les intérêts réciproques, et les progrès « que le rétablissement de l'ordre et de la tranquillité « aura faits en France, décideront, s'il y a lieu, à en « raccourcir le terme. »

Indépendamment des sept cents millions stipulés comme contribution de guerre, chaque puissance réclame, au nom de ses sujets, des indemnités pour les pertes éprouvées par suite des occupations françaises depuis 1789. Le résultat de toutes ces réclamations,

joint à la contribution de guerre, offre le chiffre énorme de mille cinq cent trente-cinq millions. Les alliés nous imposent, concurremment avec ces charges écrasantes, le maintien de la charte constitutionnelle. Sentent-ils donc qu'enfermés dans ce cercle vicieux, entravés par ce code impuissant, les Français auront peine à reprendre l'attitude noble, ferme, imposante sans être agressive, qu'ils avaient sous l'ancienne monarchie? Espèrent-ils, à l'aide d'un simulacre de gouvernement représentatif, entretenir, parmi nous, les haines, les divisions intestines qu'ils ont intérêt à fomenter?

Quelque immenses que soient les charges dont ils nous accablent, la France appuyée sur la royauté légitime, est de force à les supporter; mais qui sait si le système bâtard auquel on veut l'assujettir, n'altérera pas en elle toutes les ressources de force, de grandeur et d'énergie?

Le premierministre ayant pris deuxministres contre l'opinion, en a fait ses principaux confidents; c'était naturel : ils ont sa confiance, et ils ne tarderont pas à lui faire adopter entièrement leur système. M. de Richelieu se laisse déjà conduire en croyant toujours agir d'après ses propres sentiments; aveuglé par sa confiance, il croit tout faire, tandis qu'il n'est qu'un nom utile à M. Decazes.

Le roi a trop d'esprit pour ne pas apprécier les hommes, ce qu'ils valent; et le premier ministre prouve chaque jour qu'il ne suffit pas d'être honnête homme pour conduire un empire. M. de Richelieu ouvrira les yeux en quittant ou en perdant sa place; alors il restera étonné, s'aveuglera sur le mal qu'il a

fait, et calmera sa conscience en se représentant ses bonnes intentions. Il dira, avec raison, qu'il ne voulait pas du ministère, s'en jugeant incapable.

Plaignons l'aveuglement de M. de Richelieu, et pardonnons à l'homme le plus honnête, le plus loyal et le mieux intentionné qui fut jamais.

Le parti ministériel a, sans cesse, à la bouche, le nom sacré du roi, et ses ministres en donnent l'exemple. On a vu déjà, plus -d'une fois, un des ministres mopter à la tribune pour y déclarer, au nom de Sa Majesté, qu'il ne consentirait jamais à telle ou telle chose. Cependant encore, au nom du roi, un autre ministre, quelquefois le même, accordait le lendemain ce qu'il avait solennellement refusé la veille... Est-ce respecter et servir le roi que de prêter à ses volontés une pareille indécision?

J'en puis citer un exemple récent, à propos d'une proposition que je crus devoir soumettrez laChambre. Il me sembla digne d'un homme qui mettait sur la même ligne l'amour de ses rois et l'amour de son pays, d'obtenir delà France une réparation éclatante, un désaveu hautement exprimé d'un crime que là France avait toujours détesté.

Je demandai que le 21 janvier devint un jour d'expiation et de deuil général.

Un ministre, M. de Vaublanc, mit en avant le nom du roi pour me forcer à retirer ma proposition. Il m'avait fait prier de passer chez lui. Il me trouva inébranlable. — « Le roi m'enverrait à la mort, luidisje, que je bénirais ses ordres sans les juger; mais ici je parle au nom de tous les Français, et ma conscience, autant que l'honneur, rendrait mon si-

lence criminel. » — Le lendemain Louis XVIII fit donner des ordres tout contraires.

Les ministres n'avaient pas calculé que l'expulsion des régicides du territoire français serait subséquemment demandée et accueillie avec un élan général. La proposition en fut faite en termes énergiques par le comte de Béthisy, homme d'honneur et dont les sentiments ne furent jamais équivoques. Les ministres eux-mêmes furent forcés de se lever pour cette proposition; et le roi accueillit avec bonté ceux qui avaient semblé marcher directement contre les ordres donnés

en son nom.

Voici le discours que j'ai prononcé à la séance de la Chambre des députés du 9 décembre 1815.

« Messieurs,

« Une juste méfiance de moi-même me laisserait la « crainte de vous exprimer mes sentiments si je n'é- « tais sûr qu'ils sont aussi les vôtres... La certitude a que ce qui est noble et généreux sera approuvé par « vous m'a donné un courage qui m'était nécessaire; « et je l'ai puisé surtout dans le suffrage de plusieurs « de mes honorables collègues que je me suis fait un « devoir de consulter.

a Le plus épouvantable des forfaits a été commis « en France, le 21 janvier 1795 : un roi juste a été a victime de sa bonté... Si, en supprimant tout récit & d'un pareil attentat, pn pouvait en effacer le souve- « nir, plût à Dieu que mon sang répandu sur cette « page de notre histoire pût le détruire à jamais. « 11 n'en est point ainsi, messieurs : le crime a été « commis; il ne l'a point été par la nation; elle ne

« doit pas en supporter la solidarité; mais il pèserait « sur le peuple français, si, le jour de la justice ar- « rivé, on ne s'empressait pas de le désavouer. Les as- « sassins de Louis XVI vivent au milieu de nous : ils « n'ont pas été mis en jugement; ils ne doivent pas « l'être, puisque le roi martyr avait pardonné; mais « qu'au moins, par notre désaveu, ils restent seuls « chargés de tout le fardeau de l'iniquité !

« Que l'on ne suppose point qu'en revenant sur le « passé, je veuille y trouver des coupables à punir... « Non, messieurs, et certain d'être entendu par vous, « d'être approuvé par la masse des Français, j'ai cru « me rendre, ici, l'interprète de leurs vœux. En reje- « tant l'odieux d'un pareil forfait sur ceux qui l'ont « commis, hâtons-nous de faire disparaître, autant que « possible, celte tache effrayante qui pèserait si injustement sur nous...

« Songeons à toutes les révolutions qui ont éclaté « en France depuis vingt-cinq années; voyons tous les « pouvoirs qui, sesuccédant rapidement, ont constam- « ment déchiré le sein de notre malheureuse patrie, «pensons que cette assemblée est la première. qui « ait été convoquée depuis la chute de l'usurpation... « que le premier usage d'une représentation vraiment « nationale soit d'attester notre liberté en prouvant « nos sentiments... Mandataires de la nation, ne som- « mes-nous pas chargés de tous ses intérêts, et en eut- « elle jamais de plus chers et de plus sacrés que ceux « de son honneur!... Si nous ne répondions point à « son attente, n'aurait-elle pas le droit de nous accu- « ser un jour d'avoir laissé rejaillir sur elle le sang « d'un roi qu'elle révérait? Il faut justifier aux yeux

« des siècles à venir, ce silence qu'elle fut si longce temps contrainte de garder; il faut qu'à ses propres « yeux elle soit entièrement lavée d'un crime qui ne « fut pas son ouvrage... Et qui oserait, ici, en se rap- « prochant de cette fatale époque vous retracer la terce reur, le désespoir, le silence profond qui régna, le a 21 janvier, dans Paris... je devrais dire dans toute « la France... Le meilleur des rois a été immolé au a milieu de nous, et aucun monument expiatoire, aucc cun acte religieux ne resteraient pour éterniser les c< regrets et la douleur de la France?...

c< Louis XVLÏÏ a payé à la mémoire de ce prince, roi ce et martyr, le tribut d'hommages que son respect et ce sa tendresse semblaient lui demander... Cet auguste ce exemple ne sera-t-il pas suivi par nous, et le plus saee cré des devoirs ne vous sera-t-il point cher? L'uee surpateur, en tyrannisant tous les cœurs, en coince primant jusqu'à la pensée, faisait peser, sur les ce Français, son pouvoir arbitraire. Celui qui se fit « empereur des Français et ne fut pas roi de France ce crut assurer sa couronne par un crime l ; en asser- • « vissant la nation, il espéra régner sur elle plus suce rement. 11 voulait des esclaves qui puisassent dans ce les yeux de leur maîlre, leurs pensées et leurs disee cours... Démasquons ces perfidies mensongères; déce savouons de la manière la plus solennelle le forfait ce de ceux qui frayèrent le chemin à l'usurpateur : et, ce en exprimant l'horreur que ce forfait nous inspire, e< montrons les sentiments de tous les Français, ce Plusieurs d'entre vous, messieurs, penseront, peul-

1 La mort du duc d'Enghien .

« être, qu'il eût été juste que ces juges iniques, re- « çussent, dans leur patrie, le châtiment dû à un si « criminel attentat; ou que, tout au moins, marqués « du sceau ineffaçable de la réprobation, ils allas- « sent, chez l'étranger, attester notre innocence et « leur crime. Ce sentiment était aussi le mien, je l'ace voue; mais je me suis rappelé les dernières paroles « de ce testament, monument éternel de grandeur et « de bonté :

« Je pardonne à mes bourreaux et j'offre ma vie « pour mes sujets.

« Louis XVI a ordonné le pardon et, enchaîné « par un respect religieux, Louis XVIII l'a promis. « Cependant, l'anniversaire de ce jour aussi cruel que « sacré approche, et vous n'avez pas encore demandé « un deuil général pour ce jour malheureux! . . .

« Auguste fille de nos rois, nouvelle Marie-Thérèse, « illustre victime que le malheur a sans cesse frappée « sans avoir jamais pu l'abatlre, vous êtes venue vous « associera nos maux, et nous ne partagerions point vo- « tre douleur! Prosternée sur cette tombe sacrée, vos « larmes ont imploré le ciel pour ce peuple, témoin « de vos souffrances, et ce peuple vous devrait la fin « de ses maux sans vous prouver sa reconnaissance! « Je me résume, messieurs :

« Attendu que cette Chambre est la première as- « semblée légalement élue sous un gouvernement lé- « gitime et qui ait librement exercé ses pouvoirs dece puis 1793; attendu que le seul moyen de ne point « laisser peser sur les Français un crime dont ils ne « furent jamais coupables, est d'attester par un acteso- « lennel l'horreur qu'ils en éprouvent ; attendu que

« le désaveu formel de ce crime est dans le cœur de « tous les Français;

« Je demande que Sa Majesté soit suppliée de pro- « poser une loi par laquelle deux mesures seront « ordonnées :

« 1° Un service solennel sera célébré dans chaque « église de France pour consacrer le douloureux ance niversairedu 21 janvier;

« 2° Le même jour un deuil général attestera à ja- « mais les regrets de tous les Français. »

Tel était le discours, tels étaient les sentiments dont les ministres avaient voulu élouffer l'effet et les suites, et qui furent écoutés et approuvés hautement au dedans et au dehors : seulement, à la sollicitation de M. Laîné, alors président de la Chambre, je retranchai de ma proposition la partie qui était relative aux régicides et aux mesures qui pouvaient être prises à leur égard. Je voulais demander qu'on les laissât tranquillement terminer leur carrière en France, mais qu'ils fussent déclarés incapables d'occuper jamais aucun emploi civil ou militaire. Cette suppression fut un malheur pour eux et aussi pour nous; car cet avis eut été sans doute adopté, tandis que, frap : pée du silence de ma proposition sur toute mesure de punition ou de censure légale, la Chambre, à la voix de M. de Béthisy, prononça par acclamation leur expulsion du territoire.

Ainsi fut décidé cet anniversaire expiatoire qui lavait- la France de toute solidarité régicide : ainsi fut comblé dans la sépulture royale le vide que le crime y avait fait. Les cendres du roi martyr y furent replacées par le vœu national. Bonaparte avait pensé que

les caveaux de Saint-Denis recevraient ses dépouilles mortelles ; mais, comme les Pharaons d'Egypte, il ne put pas jouir de son tombeau, selon l'expression de Bossuet; et, cette même tombe qu'il avait relevée reçut les restes de Louis XVI préservés comme par miracle, et grâce aux pieux sentiments de la famille Ducloseau, de la fureur des factions. Le 21 janvier \ 815, les restes révérés du plus vertueux des rois sont venus se reposer à l'ombre des lis que l'on croyait avoir anéantis.

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