‹ Mémoires de M. de La Rochefoucauld, duc de Doudeauville$h6$iDe la Seconde Restauration à la mort de Louis XVIII, 1815- septembre 1824Chapitre 28 sur 93 · CE QUE FAIT LE GOUVERNEMENT · texte numérisé non relu

CE QUE FAIT LE GOUVERNEMENT

constance ils ont encore cherché à arracher des mains d'une ardente démagogie ces précieuses prérogatives du trône qui sont pour le peuple les plus sûrs garants d'une sage liberté!

M. de Villèle, expression des sentiments royalistes, a résumé ainsi son vote sur le projet de loi ; il a demandé l'abolition du recrutement forcé, l'augmentation des primes pour les engagements volontaires, et la suppression du titre de l'avancement, lequel doit être réglé par une ordonnance royale.

Le ministère veut une nouvelle armée, ou plutôt des vœux coupables appellent une force militaire composée d'éléments tels qu'elle puisse, à un jour donné et à un signal convenu, passer sous un autre drapeau, et tomber aux mains d'un gouvernement provisoire installé par l'émeute. Les légions et la garde royale sont un obstacle invincible qu'il faut détruire.

Un appel a été fait à l'ancienne armée de l'empire; on veut la recréer sous un gouvernement royal, constitutionnel et pacifique, telle qu'elle existait sous île régime de la guerre générale, et du despotisme le plus écrasant. Le ministère affecte de défendre les vétérans devant le tribunal de la nation, comme s'il avait jamais été question de les exclure des rangs de notre jeune armée; tout le monde sait, au contraire, qu'ils y ont été accueillis avec empressement, et qu'ils justifient par leur conduite la confiance qu'on leur a témoignée.

Encore une fois, ce ne sont point les individus que nous attaquons; ce que nous stigmatisons, c'est l'imprudence de ceux qui s'ingénient à réunir, à agglomérer les éléments de l'armée qui a fait les Cent Jours;

ce que nous trouvons absurde el dangereux, c'est l'effort qu'on fait pour retrouver, et rappeler la force militaire qu'une première fois déjà l'on a brisée sur les bords de la Loire. Une armée impériale quand nous sommes en train de constituer une armée royale! Gomment ne pas voir quelle rivalité, quel antagonisme, quelle opposition dangereuse vont surgir de ces deux éléments si opposés? Nous rendons hommage à la bravoure de notre ancienne armée; nous sommes trop Français pour ne pas aimer à compter ses lauriers parmi les plus beaux joyaux de la France; mais nous redoutons l'esprit qui régnait dans ces redoutables cohortes! Le soldat n'était plus l'homme de la patrie; il était l'homme de l'Empereur. Le fanatisme avait éteint le devoir et l'affection envers ses concitoyens; et voilà comment, à la fin, il était presqu'aussi redoutable, dans son propre pays, que le soldat des armées étrangères.

Napoléon avait cherché à dénaturer le Français, pour en faire un soldat à son usage; il corrompait le citoyen pour en faire un cosmopolite; il lui fallait, dans chacun de ses compagnons, un ambitieux possédé du besoin de parvenir, avide du bien d'autrui; et qui, après avoir appris à mépriser la mort, apprît également à mépriser toute idée de devoir, et à étouffer toute pensée de remords.

Tels seront toujours les soldats d'un conquérant. La patrie, c'est le champ où ils bivaquent; ils ne connaissent d'autres voix que celle qui leur crie : En avant! Comment s'apiloieraient-ils sur le malheur, sur la détresse des leurs? Leur avancement ne peut se réaliser qu'à ce prix? Comment essuieraient-

CE QUE l'Ail LE GO L\ lili.N EME.M'. 157

ils les larmes de ceux qui pleurent leurs fils, leurs frères? Ne faut-il pas que le canon tue encore, tue toujours, pour qu'ils arrivent aux grades, aux honneurs, objet de leur ambition?

De quel droit (pour en revenir à la loi) rappeler sous les drapeaux des hommes qui, après avoir versé leur sang sur tant de champs de bataille, sont rentrés paisiblement dans leurs foyers et y goûtent un repos qu'on ne peut plus leur ùler? Laissez-les au souvenir de leur gloire passée, et qu'ils n'oublient pas surtout tout ce qu'elle a coûté à la France. Leurs jeunes émules prouveront que le drapeau blanc, l'effroi de l'ennemi pendant la guerre, est un gage de sécurité pour les citoyens pendant la paix.

En liant les mains du monarque par l'article de cette loi sur l'avancement, on veut priver le trône d'une de ses plus belles prérogatives, d'une prérogative qui tient à l'essence de la monarchie; et qu'un roi n'a pas plus le droit d'abandonner, qu'un fils n'a le droit de renoncer à l'héritage de ses pères, au lieu de le transmettre à ses enfants! Toutes les négociations de 1815 ont porté sur ce point : « qu'il fallait mettre un frein à l'ambition désordonnée de l'armée française, dont la révolte avait encore une fois, pendant les Cent Jours, troublé la paix du monde. » De là les licenciements de l'armée de la Loire. Qu'est-ce que la loi de recrutement, si ce n'est un moyen de reconstituer cette armée? Qu'est-ce que la réserve, si ce n'est encore un moyen de réunir ces mêmes soldats que les événements ont dispersés! Toute la gauche, même la plus extrême, a adhéré naturellement aux principes du ministère.

La loi a passé, malgré tous les efforts de la minorité, à la Chambre des députés. Portée à la Chambre des pairs, elle y a été également votée à une majorité factice de deux ou trois voix.

Rappeler sous les drapeaux l'armée licenciée peut être aussi un moyen de faire rentrer les étrangers en France. Serait-ce dans ce but qu'on a tenté d'assassiner le duc de Wellington en tirant sur lui un coup de pistolet, lorsqu'il rentrait à son hôtel, à une heure du matin?

Le duc de Wellington avait été prévenu qu'on en voulait à sa vie; et même, dans différentes contrées de la France, l'on avait annoncé la nouvelle de sa mort.

La police fit beaucoup de bruit de cette affaire, mais il est facile de prévoir qu'elle sera, en partie du moins, assoupie.

On a fait courir, à propos de cet essai d'attentat, le quatrain suivant :

Mal viser est un défaut.

On l'a manqué, voici comme :

On a tiré beaucoup trop haut. . . .

On le prenait pour un grand homme.

Il n'y a en France qu'un parti qui puisse rire à la suite d'un crime, et l'on devine de quel côté partait l'épigramme.

Je n'avais pas attendu la conclusion de ces vers pour porter mon jugement sur le personnage célèbre

dont il s'agit.

Wellington est habile général, et- fin politique sans être un grand homme d'État. Tout ce qui part de

Page 1