‹ Mémoires de M. de La Rochefoucauld, duc de Doudeauville$h6$iDe la Seconde Restauration à la mort de Louis XVIII, 1815- septembre 1824Chapitre 30 sur 93 · CONGRÈS D'AIX-LA-CHAPELLE · texte numérisé non relu

CONGRÈS D'AIX-LA-CHAPELLE

Au mois de juin 1818 il a été arrêté dans la pensée des souverains qu'ils se réuniraient avant la fin de l'année. Les journaux anglais et français ayant eu connaissance de celle déterminalion ont jeté l'alarme dans les esprits. A les entendre, toutes les convenions du congrès de Vienne allaient èlre de nouveau mises en question, et une conflagralion universelle devait suivre la nouvelle réunion des souverains. M. de Talleyrand, dit-on, blessé de n'èlre pour rien dans les nouvelles combinaisons diplomaliques, n'est pas étranger «à la propagation de ces bruits.

Le véritable objet de la réunion des souverains est l'évacuation du territoire de la France. Voilà le but importanl qu'on va s'efforcer d'atteindre.

Le duc de Wellington est favorable à la France dans tout ce qui louche l'évacuation. Sa position de généralissime de l'armée d'occupation donne un grand poids à son avis chaque fois qu'il a été consulté; il a répondu avec une modération qui fait honneur à son caractère.

La France a acquitté avec une scrupuleuse exactitude tous ses engagements pécuniaires; elle a payé non-seulement les contributions de guerre exorbitantes, mais elle a, de plus, satisfait à toutes les exi-

gences particulières des puissances alliées. 11 paraît arrêté que les puissances consentent à retirer leurs troupes, s'il leur est prouvé que les conditions de stabilité de son gouvernement sont hors de doute.

M. de Richelieu a pris congé du roi qui lui a dit dans sa dernière conférence : «M. de Richelieu, faites « toute espèce de sacrifices pour obtenir que les étran- « gers s'éloignent; c'est là la première condition de « notre indépendance; il ne doit y avoir que des dra- « peaux français en France. Exprimez à mes alliés « combien mon gouvernement sera difficile tant qu'on « pourra lui reprocher les calamités de la patrie, et « l'occupation du territoire; et, pourtant, vous savez, « monsieur de Richelieu, que ce n'est pas moi, mais « Bonaparte qui a forcément appelé les alliés contre « nous. Voilà toutes mes instructions. Répétez à l'ema pereur Alexandre qu'il peut rendre à ma maison un a dernier et plus éclatant service que celui qu'il lui «a rendu en 1814 et en 1815. Obtenez les meil « leures conditions possibles : mais, à tout prix, point « d'étrangers! »

M. de Richelieu est parti pour Aix-la-Chapelle. Les ministres des grandes puissances lui ont manifesté quelques inquiétudes sur le résultat du système électoral adopté par son ministère.

M. de Richelieu s'est, dit-on, efforcé de les rassurer. Il a eu ensuite plusieurs entrevues avec l'empereur Alexandre.

« — Mon cher Richelieu, a dit l'empereur, je ne crains pas en France le développement des principes libéraux : je suis libéral, moi, très-libéral ; je voudrais même que votre roi fit un acte quelconque qui ralta-

ehàt davantage, s'il était possible à son gouvernement, les acquéreurs des biens nationaux; mais je crains les jacobins, je les bais : prenez garde de vous jeter dans leurs bras. L'Europe ne veut plus de jacobinisme. Il n'y a qu'une sainte-alliance de rois, fondée sur la morale et le christianisme, qui puisse sauver l'ordre social. Nous devons donner l'exemple. »

M. de Richelieu a. assuré « qu'il pouvait s'en reposer sur le roi de France pour la répression de l'esprit de jacobinisme; que jusque-là, la loi des élections avait donné de bons résultats. »

« Attendons la session suivante, a répliqué Alexandre; mais, au nom du ciel, monsieur de Richelieu, sauvons l'ordre social ! »

Un courrier de cabinet vient d'arriver; il apporte au roi le premier protocole, signé le 1 er octobre, et contenant ce seul article :

a Les troupes, y est-il dit, composant l'armée d'occupation, seront retirées du territoire de la France, le 51 novembre prochain, ou plus loi, si faire se peut. »

Yoilà un point essentiel réglé; il est admis que le territoire français ne sera plus occupé par les troupes étrangères : les souverains alliés reconnaissent entin, que la France est appelée à jouer le rôle d'indépendance qui convient à une si grande et si puissante nation.

Le roi a annoncé officiellement cette bonne nouvelle à l'ordre; sa physionomie était resplendissante de joie et de fierté. Il a écrit, dit-on, à M. de Richelieu une lettre qui finissait par ces nobles paroles : « J'ai assez vécu, monsieur de Richelieu, puisque

« j'ai vu la France libre, et le drapeau français flotter « sur toutes les villes" françaises!... »

L'évacuation du territoire de France par les alliés ayant été décidée, et les termes du payement fixés pour la libération complète, M. de Richelieu a entamé des négociations pour obtenir l'admission de la France aux conférences politiques des cours européennes. Cette demande a été discutée et résolue favorablement.

Les principes posés par les notes échangées entre M. de Richelieu et les ministres plénipotentiaires ont été convertis en un traité positif, lequel fait entrer la France dans la participation la plus complète aux affaires de l'Europe.

Par une convention secrète, les quatre souverains se sont réservé de faire revivre contre la France l'hos- . tile traité de la quadruple alliance pour Je casus fœderis et belli, auquel cas les monarques alliés se promettent de concerter entre eux les moyens les plus propres à prévenir les funestes effets de l'esprit révoluliozinaire, s'il parvenait à susciter de nouveaux bouleversements, grâce à la situation libre dans laquelle la France va se trouver par suite de l'évacuation de ses provinces.

■ Les conférences d'Aix-la-Chapelle étant terminées, l'empereur Alexandre est venu à Paris pour voir lé roi, et le complimenter sur le résultat des négocialions.

Dans une entrevue de plus de deux heures, où les deux princes se sont entretenus de la marche générale des affaires, Alexandre a développé la pensée qui le préoccupe depuis longtemps, de réunir les couronnes

et les peuples autour des principes du christianisme. Il a démontré les dangers du jacobinisme et la nécessité de le réprimer par des concessions généreuses el libérales faites aux nations.

« l'oint de révolutionnaires ni de jacobinistes, a-t-il répété à plusieurs reprises, mais de la liberté chrétienne. »

Le roi a envoyé M. le duc d'Àngoulème assister à la remise des places fortes par les troupes étrangères.

Le roi et tous ceux qui lui sont dévoués se réjouissent vivement de la délivrance du territoire. Pourquoi faut-il que, dans les esprits prévoyants, la marche des affaires intérieures môle à celle joie toute française, d'amères et inquiètes prévisions?

L'occupation des étrangers est un fait indépendanl de la Iiesiauration : le gouvernement des Cent Jours l'a amenée, et c'est à la seule considération du roi, que les alliés ne se sont pas montrés plus implacables : voilà ce qu'on ne peut trop répéter.

M. de Richelieu, sans prendre d'engagements posilifs, a répondu moralement des élections au congrès d'Aix-la-Chapelle; il a défendu le système ministériel, et l'impulsion donnée à l'opinion publique en France. Un iïouveau cinquième de la Chambre va être renouvelé. L'approche des élections jette dans les esprils une grande effervescence. Le ministère se targue du grand service qu'il vient de rendre, s'atlribuant à lui seul la gloire d'avoir délivré la France de l'occupation militaire des étrangers.

Les instructions aux préfets portent l'ordre formel d'écarter de la candidature les royalistes d'opposition, et de favoriser tout candidat constitutionnel.

Une mesure inique a été prise par le ministère, agissant toujours dans un sens d'hostilité contre les royalistes. -Cette mesure est celle qui ôle au frère du roi le commandement général des gardes nationales du royaume. Monsieur conserve son titre honorifique et les prérogatives qui y sont attachées, mais sans fonctions positives, et sans avoir désormais aucun rapport avec la garde nationale, qui sera placée sous l'influence immédiate du ministre de l'intérieur. On prive ainsi Monsieur de tous ses moyens d'influence ; on le place en dehors de toute action militaire et administrative. Monsieur, dont les intentions sont si pures, les vues si désintéressées, et qui n'a jamais exercé son influence que dans le sens qu'il croyait le plus utile à raffermissement du trône de son frère, a vivement ressenti celte mesure de défiance et d'hostilité. L'attribuant tout entière au ministère, il a eu, à celte occasion, une longue et vive explication avec le roi; mais Louis XVIII a soutenu vis-à-vis de son frère les actes de son ministère; et il a mieux aimé éloigner de lui son successeur que de blesser son favori.

Les élections sonl achevées, après une longue et vive agitation, pendant laquelle les royalistes seuls se sont montrés calmes, prudents, en restant étrangers à toutes les intrigues et à toutes les provocations, et ne doutant pas que le résultat de tant de mouvements ne fût la meilleure preuve des vices dont est entachée la dernière loi d'élections.

Selon leur attente, ils sont exclus des élections nouvelles ; et c'est là un fait qui ne laisse pas que de produire une vive impression sur les esprits sages et éclairés. On se demande où nous conduira cette loi

qui, sous la monarchie des Bourbons, amène MM. Manuel et de la Fayette, et éloigne les royalistes des affaires.

M. de Richelieu au congrès d'Aix-la-Chapelle, et quoiqu'il s'efforce de rassurer les puissances sur un pareil résultat, en est profondément alarmé, et frémit à l'idée de l'avenir que la loi de 1817 prépare à la monarchie.

Le sentiment public répond tellement à cette crainte, qu'un mouvement de baisse considérable, accompagné de catastrophes déplorables, s'est fait sentir à la Bourse, sur la fin d'octobre, et a duré pendant tout le mois de novembre.

Le gouvernement cherche à rassurer les esprits, en publiant « que la crise actuelle ne peut s'expliquer par aucun événement intérieur ou extérieur, que la paix et l'ordre sont partout rétablis, que le gouvernement marche dans des voies larges et constitutionnelles, et que le territoire va être délivré. »

Le duc de Rrchelieu, arrivé à Paris le 25 novembre, s'est exprimé sur la nécessité d'une modification dans le système ministériel. L'opinion personnelle de M. de Richelieu est que le gouvernement doit se rapprocher de la droite pour prévenir de nouvelles catastrophes.

Des mouvements ministériels qui tendent, dit-on, à une séparation de MM. de Richelieu, Lamé et Mole, du système de M. Decazes, ont relardé l'ouverture de la session. M. de Richelieu essaye des combinaisons de majorité dans les deux Chambres, en s'efforçanl de rapprocher le centre droit de la droite : le but proposé est le changement de la loi des élections. Les royalistes

promettent aux minisires un appui loyal et désintéressé, pourvu que cette loi soit modifiée.

Les royalistes, prêts à se réunir au centre, et a prêler leur appui au ministère, ont vu détruire (bus les arrangements conclus entre eux et M. de Richelieu par les manœuvres de M. Decazes et de ses amis, forts de l'appui du roi, qui subit plus que jamais l'influence de son favori. En conséquence, MM. de Richelieu, Laîné et Mole ont envoyé leur démission. Le roi a, d'abord été fort troublé, en voyant son ministère aussi brusquement dissous. Il a appelé auprès de lui M. de Richelieu pour lui peindre Je chagrin et l'embarras dans lesquels sa retraite allait le plonger. Poussé par le roi dans ses derniers retranchements, M. de Richelieu a déclaré que, dans les circonstances actuelles, l'éloignemenl'deM. Uecazès lui semblait de toute nécessité, a Tant que M. Decazes, a-t il dit, ne sera pas fixé hors de France, par des fonctions éminentes, tors les hommes de l'opposition le considéreront comme un drapeau; et il deviendra, bien certainement malgré lui, un obstacle à la marche du gouvernement. » Le loi a rapporté ces paroles à M. Decazes, qui a offert de partir immédiatement pour sa terre de Libourne, et non pour une ambassade étrangère. M. de Richelieu ayant insista auprès du roi pour que M. Decazes partît pour la Russie, et faisant de ce départ la condition de son ministère, M. Decazes a feint d'aceepler l'ambassade.

Lorsque M. de Richelieu a connu la résolution de M. Decazes, il a accepté la présidence du conseil; ma.s, lorsqu'il s'est agi de composer un cabinet, M. Lamé ayant déclaré que sa position serait trop

fausse si, auteur de la loi d'élection, il faisait immédiatement partie d'un ministère dont le programme porterail en tète le changement absolu de cette loi ; et M, Mole ayant déclaré que ses antécédents ne lui permettaient pas de viser à une influence dans le parti royaliste, M. de Richelieu reconnut avec douleur toutes les difficultés de sa position. Il lit encore quelques efforts pour composer un cabinet tout nouveau, pris dans les hommes du centre et (je la droite; puis, voyant l'impossibilité de faire accorder tant d'opinions divergentes, il a adressé au roi une dernière et définitive démission, fondée sur l'impossibilité où il se trouvait de former une administration qui pût présenter à Sa Majesté et à la France une garantie, dans la crise où l'on se trouvait.

Il a ajouté que le roi devait reconnaître la venté de ce qu'il lui avait dit avant son départ pour Aix-la-Chapelle, et de ce qu'il lui avait répété, depuis son retour, qu'il n'était pas propre à la conduite des affaires intérieures, et que sa mission était finie au moment de la conclusion des négociations avec les étrangers.

Le nouveau ministère est enlin formé.

La partie libérale du conseil a complètement triomphé. M. Dessoles est président du conseil, M. de Serres garde des sceaux, M. Decazes, ministre de l'intérieur, le baron Portai, de la marine, le baron Louis, des finances.

M. Decazes, libre enfin d'agir dans le sens où le poussent ses convictions, ou plutôt ses engagements, a commencé par faire remise aux ex-conventionnels des peines prononcées par la loi du 12 janvier 1816! Un grand nombre de préfets ont été destitués et rem-

placés par des hommes choisis dans les opinions du centre gauche, et même de la gauche. Les proscrits rentrent de tous côtés. Il semble que les digues posées contre l'envahissement révolutionnaire soient levées. Les grâces accordées sont absolues : elles donnent même droit à tout l'arriéré de la solde pour les militaires. Au ministère de la guerre, M. de Saint-Cyr avait commencé, sous M. de Richelieu, à placer dans les corps les officiers de l'Empire, tenus à l'écart dans les premières années de la Restauration; aujourd'hui, non-seulement les simples officiers, mais encore des officiers supérieurs, des généraux de l'Empire et des Cent-Jours, reçoivent des commandements. Une disposition d'ordonnance royale envoie en retraite les vieux généraux émigrés, et met en disponibilité les jeunes officiers supérieurs dévoués à la Restauration.

Au ministère de la justice, M. de Serres exclut du conseil d'Etat les royalistes : des hommes d'une science spéciale sont rayés de la liste, par le seul fait de leurs opinions politiques. Dans la composition de la Cour royale de Nîmes, tous les magistrats des Cent-Jours ont été préférés par M. de Serres; et les conseillers royalistes ont été complètement éloignés.

La révolution ministérielle a suspendu un moment la session des Chambres. Le ministère ayant complètement abandonné les doctrines et les hommes de- la droite; cette fraction de 'la Chambre compte encore quarante-cinq à cinquante membres groupés autour de MM. de Yillèle et Corbière, et disposés à faire la plus franche et la plus vive opposition, A cette nuance se joint une fraction du centre droit, qui s'est éloignée

du ministère'à mesure que celui-ci s'est rapproché de la gauche.

Un incident est venu fixer l'attention de la Chambre. Aux pairs, M. Lally-Tollendal, et aux députés, M. Benjamin Delessert, ont proposé de voler une récompense publique et nationale à M. de Richelieu, pour le service qu'il a rendu à la France en délivrant le territoire de l'occupation étrangère.

M. de Richelieu, considérant combien les charges du pays sont déjà lourdes, a repoussé avec un noble désintéressement toute proposition d'une somme d'argent attachée au vote des Chambres. M. de Richelieu ne voulant pas recevoir une dotation sur les fonds de l'État, à la charge des contribuables; le roi a offert lui-même un majorât de cinquante mille livres de rente, pris sur les biens attribués à la liste civile. Ce majorât serait transmissible à la postérité de M. de Richelieu, même à ses héritiers collatéraux; aliéner, même pour un majorât, les biens de la couronne, est un acte contraire aux doctrines domaniales.

La droite et la gauche ont repoussé ce projet. M. Cornet d'incourt a représenté, avec juste raison M. de Richelieu comme une victime de M. Decazes, qui, après l'avoir sacrifié, vient ensuite le couronner de fleurs!

Le projet, réduit à une simple dotation personnelle, a été adopté; et encore il s'est trouvé dans l'urne du scrutin quatre-vingt-quinze boules noires contre cent vingt-quatre blanches.

Cette discussion étant ensuite devenue le sujet d'autres controverses et de pamphlets nombreux, M. de Richelieu, offensé de voir son nom et sa réputation

attaqués à l'occasion d'une dotation qu'il n'avait pas demandée, a conféré, bien qu'il s.oit sans fortune, les cinquante mille francs de rente qu'on lui accorde aux hospices de Bordeaux.

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