‹ Mémoires de M. de La Rochefoucauld, duc de Doudeauville$h6$iDe la Seconde Restauration à la mort de Louis XVIII, 1815- septembre 1824Chapitre 37 sur 93 · CINQUIÈME LÉGION · texte numérisé non relu

CINQUIÈME LÉGION

« Monsieur le major, depuis que j'ai l'honneur de commander la cinquième légion, ce n'est jamaisen vain quej ai fait un appel au corps d'officiers distingués que je suis heureux d'avoir sous mes ordres. Leur dévoue-

ment, leurs sentiments et leurs actions ont toujours répondu à mon attente. Nous portons tous inscrits sur nos épées et gravés dans nos cœurs trois mots : Dieu le roi, la légitimité, et l'on peut bien dire que c'esi le véritable amour de la patrie qui les y a placés.

a Un grand relâchement s'est fait sentir depuis quelque temps dans cette légion si remarquable par son zèle et par son exactitude.

« Les compagnies d'élite ne donnent plus l'exemple parfait qu'elles avaient constamment offert; et il est presque vrai d'ajouter, que le service se fait maintenant mieux dans les compagnies du centre.

« Je suis persuadé, monsieur le major, que cet avertissement suffira, etque désormais je n'aurai plus que des éloges à donner. Je trouve la garantie de mon espoir dans le zèle et le dévouement conslant que la cinquième légion a montrés depuis sa formation. »

Montrairail, 22 octobre 1819.

Tous les partis ont successivement usurpé le pouvoir en France depuis trente ans; mais il n'est pas un seul de ces parlis qui ait obtenu le résultat qu'il devait naturellement chercher, et ils n'ont travaillé pour le bien de personne, puisqu'ils n'ont pu rien constituer, et que la fixité de gouvernement peut seule permettre à tous les intérêts de se consolider.

Après avoir repoussé le principe sacré, tout à la fois religieux et monarchique, qui assure aux empires une existence durable, ils se sont précipités dans un gouffre creusé par les passions déchaînées contre l'ordre social, et ils ont miné la société.

Le retour de Louis XVIII fut un moment de bonheur fondé sur l'espoir, et l'amour du peuple lui fit oublier ses malheurs.

Mais la révolution parvint à conserver sous main l'autorité... et nous eûmes un roi sans monarchie, ou plutôt la monarchie resta isolée sans institutions pour la soutenir, sans système pour la défendre. Qu'en est-il résulté? El où en sommes-nous en 18 1 9 !

Un sordide égoïsme a remplacé l'amour de la patrie. On demande à ceux qui nous gouvernent où ils veulent nous conduire, ou, tout au moins, où ils espèrent nous laisser?... Et ils n'ont ni plan, ni volonté à nous offrir. Quand la légitimité est venue se rasseoir sur le trône de saint Louis, la révolution, frémissant de rage, mit en jeu toutes les passions; elle a réveillé les haines et semé partout de nouveaux germes de divisions, et surtout de dissolution. Elle souffle dans l'Europe entière cet esprit de rébellion qui menace également les trônes et les peuples.

Cette lourmente révolutionnaire a fait enfin sortir les rois d'un long repos. Ils arment contre la révolution; et c'est une guerre à mort qu'ils viennent de déclarer à cette ennemie du genre humain.

Par quelle exception insensée quel ques hommes voudraient-ils empêcher la France de faire partie de cette ligue formidable? C'est en vain que les factieux voudraient lutter contre cette force énergique et salutaire puisée dans l'intérêt commun.

Tous les partis, inquiets et mécontents, demandent un système à ceux qui nous gouvernent. Mais la révolution a essayé de tous, sans pouvoir en établir aucun.

La révolution ne rassure personne, puisqu'elle renverse etn'élablit point.

Que devrait faire le gouvernement pour ménager tous les intérêts, et assurer une tranquillité devenue un besoin pour tout ce qui n'est pas insensé?

La première et la plus importante question dont l'autorité doive s'occuper est celle de la religion, sans laquelle aucun système ne peut être établi et aucun pouvoir assuré.

L'anarchie n'avait semblé reconnaître, dans ses temples, l'existence d'un Être suprême, que pour mieux constater ses crimes. Napoléon avait senti qu'un Etat ne peut subsister sans religion; mais il s'en empara comme d'un moyen, plutôt qu'il ne la reconnut comme l'éternelle vérité. Son autorité n'élant appuyée sur aucun droit, fondée sur aucune croyance, a eu la durée des chaînes qu'elle avait forgées.

L'intérêt et l'ambition rapprochèrent du despote ceux qui n'avaient paru de si chauds partisans de la liberté, que dans l'espérance de s'en faire un marchepied pour. arriver au pouvoir; et ils ne lui restèrent dévoués que tant qu'il eut îles faveurs à leur accorder, et de l'argent à leur distribuer. Cet Attila du dix-neuvième siècle, après avoir abaissé l'orgueil de tous les peuples de l'Europe, est devenu pour- la Erance un véritable fléau. Cette malheureuse France avait beaucoup souffert avant lui, mais c'est par lui seul qu'elle a été humiliée. Son audace, qui tenait du délire, mais qui fut toujours imprévoyanle, renversa des barrières qui faisaient l'effet d'obstacles formidables. Napoléon avait pour lui des armées qui s'enrichissaient à sa suite; mais il avait contre lui tous les peuples, et cette

force nationale de tous les pays devait finir nécessairement par l'accabler.

Ceux qui parlaient de liberté, traînèrent aux pieds de leur idole les malheureux objets de leur rage sanguinaire; mais les tombeaux, après avoir reçu les victimes, se rouvrirent bientôt pour les bourreaux.

Celui qui méprise ses devoirs, espérerait en vain étouffer ses remords, en niant ce principe immuable qui les impose à l'homme. Ce ne sont point ses doutes qui rendent l'homme irréligieux, ce sont les passions qui lui présentent l'irréligion comme un asile où il espère se dérober aux reproches de sa conscience.

L'irréligion, après avoir produit tous les excès, enfante tous les crimes; elle enseigne, presque comme un devoir, l'oubli de toute morale, de tout sentiment et de toute convenance. Elle soustrait l'homme à l'autorité puissante de sa conscience, et elle se révolte contre le pouvoir : elle lui fait de l'obéissance un abus, de la trahison un jeu, du parjure un moyen, du crime un succès, de son semblable un rival, de l'homme une machine, de sa croyance un ridicule, de la conscience une fausse théorie, du précepte un intérêt, du dogme un calcul.

Elle précipite le monde dans le néant où elle voudrait se plonger elle-même.

Le despotisme prit naissance au sein de l'anarchie la plus épouvantable; et un bras de fer, en réunissant les membres épars de la société, comprima tous les partis. L'oppression pesa également sur les individus et sur les peuples.

La révolution ne peut être combattue victorieusement que par les idées morales et religieuses; et elle

ne sera véritablement enchaînée que lorsque la religion catholique, reconnue par la charte religion de l'État, jouira des justes prérogatives qui lui sont accordées; et que réclame la sûreté du trône, comme la tranquillité du peuple.

L'indifférence pour toutes les religions conduit nécessairement à n'en avoir aucune; la révolution est si convaincue de cette vérité, qu'elle s'est opposée de tous ses efforts à ce que l'on mît le mot religion à la tête du Code. Les païens cherchaient à raffermir leur croyance en multipliant les images de leurs dieux; et nous, chrétiens, nous effaçons le mot religion de nos lois!...

Les membres du clergé doivent être soumis aux lois comme tous les autres sujets; mais ils doivent être entièrement indépendants du civil, pour tout ce qui regarde l'exercice du culte.

La démoralisation chez les peuples a, de tout temps, annoncé la chute des empires.

Il faut donc s'occuper d'élever une génération chrétienne. La dépravation des parents ou des maîtres s'étend sur les enfants ; et, au lieu d'être pour ces derniers des guides qui développent leur esprit en formant leur cœur, ils deviennent trop souvent des conseillers qui les dirigent dans le vice, et quelquefois dans le crime. De petits docteurs ont remplacé des enfants soumis, et de rebelles élèves des esprits lidèles

On connaît mon opinion sur les biens nationaux et sur les moyens à employer pour leur rendre leur valeur véritable en faisant disparaître les différences qui existaient entre ces propriétés et les biens palri-

moniaux. Cette question occupant beaucoup les esprits, j'ai cru devoir la traiter de nouveau dans un article qu'a publié le Journal des Débats

« Une question qui, par son importance, domine toutes les questions, est celle des biens des familles dépouillées par la Révolution. La solution de ce problème peut seule concilier des intérêts qui semblent maintenant les plus opposés.

« Il est juste de f;iire la part de chacun et surtout il est important de s'occuper des inlérêls matériels nés de la Révolution. On réclame sans cesse les droits; mais jusqu'à présent on s'est peu occupé du seul moyen de les assurer.

«Je commencerai par me féliciter d'avoir, dans cette question importante, l'appui de l'opinion d'un maréchal dont la brillanle et glorieuse carrière est demeurée sans tache; les belles actions marchent toujours d'accord avec les pensées justes et droites; et c'est encore une victoire que M. Macdonald, duc de Tarente, a remportée, lorsqu'il a dit comment il pensait que devait finir cette difficulté.

« La légitimité garantit le repos des peuples et elle doit assurer la possession des biens des ciloyens ; il faut que la loi consacre les deux droits en présence, en donnant satisfaction aux deux intérêts qui en découlent :

« 1° Les intérêts de ceux'qui ont été dépouillés pour avoir combattu en faveur de la légitimité;

« 2° Les intérêts de ceux qui ont acheté ces biens, de leurs héritiers, acheteurs ou ayants cause. Ce

sont ces deux intérêts opposés qu'il est essentiel de concilier.

« On doit, dans l'intérêt de ceux qui ont acquis comme de ceux qui ont été dépouillés, interdire à tout jamais la possibilité de revenir sur les ventes. Le repos public, qui est un besoin général, tient essentiellement à leur irrévocabilité; et pourtant, jusqu'à présent, on n'a fait, avec ce mot, qu'entretenir des haines; nous voulons franchement les éteindre, et nous voulons faire plus que la charte, avec sa solennelle déclaration.

« Cette déclaration a force de loi; mais nous voulons qu'elle ait aussi force de justice ; nous voulons que le dévouement, qui est un devoir, soit aussi un intérêt, et ne puisse jamais, après le triomphe du principe qu'il a servi, être payé par la misère, l'abandon et le dépouillement. C'est une dette que la France a contractée : la France révolutionnaire devrait la payer, parce que c'est son devoir ; la France royaliste la payera, parce que c'est son plaisir.

« Le sacrifice sera moins onéreux qu'on ne le pense, et il en résultera un grand avantage ; on rendra à ces propriétés la valeur qu'elles ont réellement; on augmentera d'un tiers environ les fonds de l'État.

« Ce traité solennel et réciproque, celte justice tardive, calmera les inquiétudes, sinon les remords de ceux qui possèdent, et rendra courage et confiance à ceux qui les ont perdus.

« Alors il n'y aurait plus vraiment qu'une propriété en France, qu'une nation, qu'une même pairie pour tous, également équitable pour chacun; et la légitimité serait pour tous les intérêts le gage de l'ordre,

'm MES MÉMOIRES,

delà justice; et elle deviendrait un palladium à l'abri duquel se-développerait cette confiance dont tous nous avons besoin.

« C'est au gouvernement à tracer d'une main sage et ferme la ligne que doivent suivre les organes de son autorité ; et il ne doit jamais promettre que ce qu'il veut et peut accorder. »

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