A MADAME LA VICOMTESSE 'DE QUINSONNAS
i 1" janvier 1820.
« Voilà 1820 commencé! Comment l'année s'achèvera-t-elle? Dieu seul le sait! Nous paraissions perdus presque sans ressources, ou, du moins, cruellement menacés; car, pour moi, je ne désespérerai jamais, au fond de mon cœur, de la cause monarchique; et voilà le ministre delà guerre remplacé par un homme loyal, franchement royaliste; et le char de l'Etat se se trouve enrayé sur la pente rapide où il allait se précipiter. Nous sommes loin, pour cela, d'être bien; mais la Providence ne veut certainement pas notre perte.
« Il y aura aujourd'hui une séance intéressante aux députés; on pense même qu'elle sera orageuse; il s'agit des pétitions; mais les journaux vous en rendront compte... Vous dire ensuite où toutes les choses en sont ou semblent être, c'est véritablement impossible; on passe le temps sans savoir ce que l'on fera le lendemain, et on se contente, tous les matins, d'avoir ses vivres assurés pour la journée; seulement, on est toujours décidé à ne point marcher avec les royalistes. La monarchie les réclame en vain, on les repousse; mais, si l'on ne veut point d'eux, que veut-on donc?... C'est ici une grande et importante question qu'il appartient à l'avenir seul de résoudre.
« La force des choses fera ce que les hommes refusent; l'impulsion est donnée, et l'opposition ne servira qu'à les rendre plus coupables. Ce jeu de bascule est imaginaire en politique; d'ailleurs, il faudrait tout au moins le supposer égal; et ne sait-on pas que du moment où la balance penche d'un côté, elle entraîne tout?
« Les royalistes ont contre eux leur résignation commedeur dévouement pour celui qui les connaît si mal; mais c'est un sacrifice momentané qu'ils doivent supporter. Si les royalistes souffraient personnellement, s'ils souffraient seuls, ils devraient se taire; mais c'est la royauté, c'est la France qui souffre avec eux, et il est de leur devoir de sauver la France et le roi. Au reste, je suis, quant à moi, convaincu que les hommes y seront pour peu, et que la main qui conduira ces événements sera si visible pour tous, qu'il ne sera possible à personne de la méconnaître; la justice, pour être tardive, n'en sera que plus éclatante.
« Agréez, etc. » .
En revenant de Gand, j'avais rencontré à Mons un capitaine de gendarmerie, M. Daisay, avec qui j'avais longuement causé. Cet officier avait été à Waterloo, mais ses regrets étaient sincères et sa conduite, depuis cette malheureuse époque, avait toujours été celle d'un fidèle serviteur du roi. Voici une lettre que je lui écrivis à cette époque.
« Pnris, le 3 janvier 1820.
« Non, mon cher Daisay, je n'oublierai jamais ni ma vieille moustache de Mons, ni la manière dont vous vous êtes rendu digne de la confiance que je vous ai témoignée de bon cœur.
« Toutes vos paroles sont pleines de sens et vos sentiments sont ceux d'un bon Français. Servir le roi, c'est bien véritablement servir le pays. Ces deux sentiments sont devenus inséparables, laissons dire les jacobins, et allons droit à notre but, qui doit être d'assurer à jamais la tranquillité, qui ne peut régner que par la légitimité!
a Les discours du roi ont prouvé que, las enfin d'une indulgence qui n'avait rendu les méchants que plus audacieux, il était enfin décidé, pour l'intérêt même de ses peuples, à réprimer leur fureur. Espérons donc tout de l'avenir, et soyons toujours prêts à tout entreprendre pour son service. Le sabre de mon brave Daisay ne restera jamais dans son fourreau quand il s'agira de prouver son dévouement; et, s'il le fallait, nous le tirerions encore ensemble.
« Donnez-moi toujours de temps à autre de vos nou-
velles et. ne craignez point de me fournir l'occasion de vous rendre service.
« Je vous offre mes compliments.»