‹ Mémoires de M. de La Rochefoucauld, duc de Doudeauville$h6$iDe la Seconde Restauration à la mort de Louis XVIII, 1815- septembre 1824Chapitre 40 sur 93 · SUR LES MISSIONS · texte numérisé non relu

SUR LES MISSIONS

« En vain chercherait-on à persuader que c'est contre de simples missionnaires que les factions se déchaînent avec tant de rage i.Que rapportent de leurs pénibles courses ces hommes pauvres, sans intérêt, sans ambition, sans orgueil, et quelle fortune peut-on leur envier? Ministres désintéressés, ils vivent soumis à une règle sévère qui leur interdit de rien posséder, et ils meurent dans la pauvreté comme ils ont vécu.

« Distributeurs des aumônes que les fidèles déposent entre leurs mains, ils recueillent pour eux les bénédictions des malheureux soulagés par leurs soins.

*« Leurs richesses, il est vrai, sont inépuisables; mais elles ne sont pas de ce monde; et la source à laquelle ils les puisent n'est pour l'impie qu'un sujet de risée.

« Avez-vous été témoin des larmes qu'ils essuient, vous qui vous efforcez en vain d'étouffer par vos outrages la voix de la reconnaissance? Peut-être regretteriez-vous les injures dont vous abreuvez ces missionnaires sans défense, en pensant qu'au moment où vous les persécutez, ils implorent pour vous la miséricorde du ciel!...

« Si la patrie vous était chère, vous béniriez celui qui commande la soumission comme le premier des

ÉTAT DES ESPRITS EN 1820. 22fl

devoirs, et le pardon comme un précepte absolu ; celui qui fait aimer la pauvreté, souffrir la persécution sans se plaindre; celui qui défend la vengeance, et ordonne le bien en réparation du mal ; celui enfin qui offre la main à l'ennemi qui lui destine un poignard!...

« Ce ne sont point ces missionnaires qui excitent seuls votre courroux; c'est la religion elle-même que vous combattez à outrance, parce qu'elle repousse vos excès, et que vous espérez étouffer la voix de la conscience qui vous condamne. Si vous niez l'existence des devoirs, c'est pour vous livrer avec plus de sécurité aux passions qui vous entraînent. L'oubli de soi vous paraît une inconséquence... L'intérêt et l'ambition, voilà vos seuls mobiles. Mais bientôt la vérité vous fera reculer devant sa clarté, et elle terrassera vos principes, malgré votre résistance et vos cris imposteurs.

« Apôtres de la philosophie moderne, voyez cette fille du siècle dont vous vous êtes rendus les organes : les lauriers dont vous avez chargé sa tête se sont changés en cyprès; ses vêtements dégouttent encore du sang qu'elle a fait verser. Des échafauds indiquent sa marche, et son char de triomphe est un immense sarcophage. Il lui faut des bourreaux, des victimes : laissez-la faire, la révolution avec toutes ses fureurs n'aura été que le hochet de son enfance.

« Elle voudrait anéantir les rois, parce qu'il faut leur obéir et qu'elle veut commander, et elle se fait athée pour ébranler plus sûrement tous les trônes. Elle cherche à soulever le peuple contre l'autorité, en lui vantant la liberté; et c'est au sein de l'anarchie qu'elle lui forge des fers. Elle lui a parlé d'égalité en se gorgeanl de ses richesses, de modération en

se livrant aux excès les plus honteux, de vertu en déifiant le vice, de morale en s' efforçant de tout corrompre, de patriotisme en déchirant le sein de la patrie, des droits de l'homme, enfin, en le portant à se dégrader lui-même pour l'asservir plus facilement ensuite. L'homme vraiment libre est celui qui a su se dégager du joug de ses passions, qui, en l'avilissant, l'abrutissent et le tiennent enchaîné.

« Mais la philosophie du dix-huitième siècle espérerait-elle, par cette sollicitude simulée pour les peuples, leur faire oublier ces temps de misère et d'horreur marqués par son triomphe, où la société ellemême fut sur le point de s'engloutir?

« Partout elle attaque le pouvoir, pousse les peuples à la révolte, et combat la vérité en enseignant l'erreur. Voilà ses moyens... Que veut-elle?... Elle voudrait le pouvoir, oubliant qu'après avoir détruit tous les liens de la société, elle s'engloutirait bientôt elle-même dans le gouffre qu'elle aurait creusé pour d'autres.

« vous, dont le délire prolongé compromet et votre propre existence et celle de vos concitoyens, venez enfin au pied du trône abjurer vos erreurs. »

J'ai parlé des correspondances secrètes, de celle arme forgée par la calomnie, et avec laquelle on frappait, en France, tout ce qui portait ombrage au parti libéral et pouvait entraver, retarder la réalisation de la conspiration révolutionnaire et bonapartiste, toujours sur le qui vive, toujours attendant le moment d'agir. Ces notes n'avaient pas seulement pour effet

d'entretenir la division dans la famille royale, en distribuant l'éloge et le blâme avec, une égale perfidie, leur but était aussi de donner à l'étranger les idées les plus erronées de ce qui se passait, en France : il convenait donc d'opposer la vérité à ces mensonges el d'éclairer les différents souverains de l'Europe qui auraient pu se laisser prendre aux faciles et dangereuses lueurs des correspondances anonymes.

«J'avais l'honneur de dire, dans mes notes

précédentes 1 , « que les factions semblaient attendre la « mort du roi pour s'opposer plus fortement à l'avé- « nement de l'héritier présomptif de la couronne. » Je dois m'expliquer d'une manière précise pour ne rien laisser de louche dans ma pensée.

« Les révolutionnaires s'étaient d'abord flattés que, travaillant à couvert à l'ombre de la royauté et sous Ja protection ministérielle, ils avaient tout à gagner au règne du monarque. Les derniers discours du roi ont dissipé leurs illusions ; ils ont connu, avec effroi, les véritables sentiments du roi; dès lors ils ont juré de se venger, sentant bien qu'un peu plus tôt, un peu plus tard, les événements amèneraient lexéculion de mesures si positivement annoncées. D'un aulre côté, le mauvais vouloir, longtemps protégé, soutenu, encouragé, a perdu dans le ministère deux puissants appuis. Aussi, de tous les coins de la France, les ré-

1 Ces mots font allusion à d'autres lettres écrites antérieurement à l'empereur Alexandre, par M. de la Rochefoucauld.

(Note de l'éditeur.)

volutionnaires se sont-ils mis à pousser d'horribles cris; ils en ont effrayé leur protecteur lui-même, et M. Decazes a craint de devenir leur victime.

g Mais il existe une faction plus perfide, peut-être, et plus dangereuse, parce qu'elle est plus mesurée, et que, semblable au caméléon, elle prend toutes les formes pour arriver à son but. Cette faction reçoit certainement, depuis six mois, une protection si visible qu'il est impossible de la nier.

« Les deux factions jacobine et bonapartiste, ennemies irréconciliables, se battent d'accord, maintenant, sur le même terrain, pour renverser ce qui est, bien décidées à se déchirer ensuite.

« Ennemis de l'ordre existant, les partis le combattent à outrance et de concert, et, pour y parvenir, ils attaquent avec fureur et aussi avec une assurance perfide le principe sacré de la légitimité, sur lequel reposent la sûreté des trônes comme le bonheur des peuples, et la seule garantie de l'existence politique et morale de la société. La sagesse de l'héritier du trône,' sa modération, ses principes, sont pour la légitimité un rempart contre lequel viennent souvent s'émousser toutes les armes des factieux ; un mot de sa bouche a déjoué diverses fois leurs machinations; et souvent l'homme le plus décidé pour le mal est devenu incertain, en présence de ce prince dont la bonté égale la loyauté. Le maréchal Davoust en offre un exemple. « Quant aux efforts des factieux, ils se manifestent de toutes les façons et semblent, en ce moment, redoubler de violence; attaques les plus indécentes contre la religion , machinations coupables , voyages dans toute la France d'agents révolutionnaires, brochures

horribles, calomnies, annonces du retour de la dîme et des droits féodaux, inaction du ministère et presque protection accordée par lui à une corruption dont les suites menaceraient encore d'un embrasement universel et d'une dissolution totale.

« Malgré tout, il existe en France d'immenses ressources pour le bien ; le mal tient au système et le système à un seul homme qui, parvenu à tromper le roi en flattant ses bonnes intentions, les livre ensuite à une faction qui les dénature et en abuse.

« La marche fausse, coupable et surtout incertaine du ministère a détruit le respect envers l'autorité; personne ne commande, et bientôt personne ne voudra obéir; véritable anarchie dans le gouvernement. Il est de fait que la sagesse de la nation a lutté jusqu'à présent, seule, contre de si coupables efforts; mais le mal est évidemment sur le point d'éclater si l'on n'y porte un prompt remède.

« La tribune, les journaux, les écrits font l'éloge public de Napoléon; toutes les gravures le rappellent : les esprits s'échauffent. Il est impossible de ne pas ouvrir les yeux sur les criminels projets de cette faction qui menace l'existence de la société. La conduite de M. le duc d'Orléans inspire des craintes. M. Decazes souffre tout et ne réprime rien. Il est permis de se demander si les souverains étrangers n'ont pas eu aussi quelques reproches à se faire. »

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