PROFESSION DE FOI D'UN DÉPUTÉ DE LA CHAMBRE
« Français! c'est un député delà Chambre de 1 8 1 T> « qui croit vous devoir la profession de foi de cette « majorité que l'on craint parce qu'on l'a méconnue, « et que l'on ne peut attaquer qu'en la calomniant. « On a tout dit, tout écrit contre elle, tandis qu'on la « condamnait au silence. Il serait coupable de ne pas « le rompre : faire connaître la vérité est un devoir. « Fidèles à l'honneur et proscrits pour notre roi, « croira-t-on que nous puissions fausser nos serments « ou trahir sa cause! Le roi nous a donné une charte;
< J'écrivis ces pages sur la table des aides de camp de Mchisibub : J'étais ce jour-là de service; j'avais été faire une courte visite à madame Récamier : j'y trouvai Benjamin Conslant. Je parlai du projet que! j'avais formé. « Voulez-vous que j'écrive cette profession de foi, me dit Benjamin Constant. — Merci, Monsieur, lui répondis-je, j'aurais trop d'esprit un jour, et pas assez le lendemain. » Je retournai au Château, et, après avoir, suivant mon habitude, invoqué le ciel, je laissai courir ma plume.
« nous l'avons jurée, et l'on nous accuse d'avoir voulu «• renverser cette charte ! Je réponds par un seul mot : « nous l'avons jurée. Ce mot est tout pour l'homme « d'honneur, et sa parole devient pour lui un lien «indissoluble... On nous calomnie aux. yeux de la « France, aux yeux de l'Europe ! . . . Sera-ce la nation? « Nous avons soutenu ses droits avec courage et avec « celte noble indépendance d'un député qui se sou- « met aux lois de son pays, qui veut vivre et sait «mourir pour son roi; mais qu'aucun intérêt per- « sonnel ne vient guider en montant à la tribune, « qui respecte les ministres à qui l'autorité est con- « fiée, mais qui ne pliera jamais la tête sous le joug «qu'ils voudraient lui imposer; qui aime la vérité et « ne craindra jamais de la dire. Qui a donc calomnié « cette majorité aussi fidèle aux sentiments que .l'on « doit à son pays qu'à l'amour et au respect que l'on « doit à son roi 9 ...
« Ce sont ceux pour qui les serments ne sont qu'un «jeu! En se prenant pour exemple croiraient-ils « nous juger?... Non, non, ils se trompent. Quelque « chose qui puisse jamais arriver, nous servirons Dieu « et le roi : ce cri sera toujours celui de notre rallie- « ment; il a été la pensée de notre berceau, il sera « celle de notre dernière heure.
« Pour préparer la révolution qui devait tout bou- « leverser, tout détruire, il fallait rompre les digues ; « il fallait se rire d'une éternité où peines et récom- « penses deviennent un frein ou un espoir; il fallait « nier l'existence de ce Dieu qui scrute les consciences, « qui souvent tient suspendu le bras prêt à frapper sa « victime, qui oppose une barrière au crime; et, en
« laissant le remords au coupable, prépare d'avance « son repentir.
« Plus de Dieu, plus de roi! Vingt-cinq années « déjà de larmes et de malheurs ont expié un crime « que la nation vit avec horreur. Oui, la nation, cette « nation calomniée par ceux qui trouvent leur intérêt « dans le mensonge; cette nation dont nous avons « soutenu les droits, les intérêts, les franchises, les « prérogatives; cette nation qui est restée bonne, « quoi qu'on ait fait pour la corrompre; cette nation, « enfin, devant laquelle nous ne craignons point d'en « appeler de la calomnie... celte nation nous jugera; « et, forts du témoignage de notre conscience, nous « attendons sans crainte le jugement qu'elle portera.
« Les cris des révolutionnaires font notre apologie; « et cet acharnement contre la première Chambre où, « depuis vingt-cinq ans, on ait fait entendre le lan- « gage de l'honneur, de la morale et de la religion, « est un élogeetnon une critique.
« Nous n'avons point froissé les intérêts nés depuis « la Révolution : nous avons voulu arrêter la marche' « de celte révolution, et opposer la morale à une dé- « moralisaiion absolue, des lois à la démagogie, une « autorité douce et constitutionnelle à un pouvoir ab- « solu et arbitraire; nous avons voulu ramener l'en- « fance à la vertu, et la vieillesse au repentir; nous avons « voululaisser au roi toute l'autorité que la Charte lui « donne et qui lui est nécessaire; nous avons voulu « entourer son trône d'amour et de respect, en l'ap- « puyant sur les seules bases qui puissent le rendre «inébranlable; nous avons voulu la légitimité dans « tout ce qu'elle a de plus sacré : nous lui offrons nos
a cœurs pour sanctuaires, et nos corps pour rempart. « Enfin, nous avons jure la Charte, et nous y res- « terons fidèles.
« Si ce sont là des torts, nous ne craignons point « de les avouer; nos contemporains nous rendront « justice, et la postérité nous vengera; mais nous ne « demandons ni vengeance, ni récompense; nous avons « voulu le bonheur de notre pays, nous avons tout « lait pour y parvenir; et, fallût-il l'acheter au prix de c< notre vie, nous bénirions encore le ciel s'il ne nous « laissait que ce moyen de l'assurer à jamais. »
Aussitôt le budget achevé, le ministère, ainsi que je l'ai dit, se hâta de congédier une Chambre qu'il regardait comme la critique vivante de ses pensées, et un témoin inopportun de ses actions.
Ces députés que le roi avait appelés introuvables ne reçurent plus de leur souverain l'accueil auquel leur conscience leur disait qu'ils avaient le droit de prétendre. Ils en furent profondément affligés, mais ils seront toujours aussi dévoués qu'inébranlables dans •leur amour pour le bien : ils gémiront du mal dont ils seront témoins, en osant s'y opposer encore.
Le ministre de l'intérieur, M. de Vaublanc, fut sacrifié à la lin de la session; et, malgré des paroles formelles du premier ministre qui nous donnaient le droit d'espérer que tout le ministère se retirerait, les autres ministres restèrent en place, à l'exception de celui de la justice, M. de Rarbé-Marbois, qui tomba devant les réclamations réitérées d'une grande partie de la France : les choix qu'il a .faits dans son passade aux affaires sont demeurés ; c'est un malheur. Il eût été sage de remettre à une année l'in-
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vestiture des juges que l'on choisissait alors sans les connaître! La Chambre des députés avait proposé cette mesure : la Chambre des pairs s'y opposa .
Le ministère de l'intérieur devint la récompense du président de la Chambre, M. Laîné, qui avait mis plus d'une fois de la partialité dans les discussions de l'Assemblée en se prononçant dans le sens du ministère contre la majorité.
Né au milieu de la Révolution, M. Laîné ena adopté les idées; sans être irréligieux, il a toutes les intolérances delà philosophie moderne; sans être ennemi du roi, il repousse les seules idées qui puissent affermir son trône. Il n'a pas le projet de s'opposer à la légitimité, mais il travaille contre le successeur légitime, avec autant de zèle que s'il avait la pensée de lui dérober son héritage ou de le lui laisser enlever. Il a soustrait, en grande partie, la garde nationale à l'influence de Monsieur. Cette force bien composée pourrait assurer la succession directe au trône, et c'est pour cela qu'on l'attaque; c'est précisément entre les mains de Monsieur qu'on la craint, et qu'on la combat avec acharnement! Dans l'impossibilité de s'en passer, on cherche du moins à la diviser. Le ministre a cru flatter, par cette conduite, un sentiment que l'attitude constamment respectueuse et soumise de tous les princes de la maison royale aurait suffi pour combattre victorieusement. L'ordonnance rendue à cet égard restera à la honte du ministre qui l'a signée.
Cette mesure, du reste, s'harmonise parfaitement avec le système destructeur que l'on veut faire prévaloir. Vains efforts! tout ce qui est fidèle et dévoué est entré dans la garde nationale; et cette garde fera
parvenir au trône le prince que de vils intérêts voudraient en éloigner!
Monsieur m'a confié le commandement de la 5 e légion de la garde nationale de Paris 1 . L'espoir d'y donner des preuves de fidélité m'a déterminé à accepter cette légion, qui, à tort ou à raison, était accusée d'èlre hostile au gouvernement de Sa Majesté. Sans doute, l'accusation était exagérée, car pour rendre cette légion aussi bonne qu'elle l'est maintenant, au dire de chacun, il m'a suffi de changer quelques officiers. Celte opération effraya d'abord le maréchal Oudinot, qui crut que tout allait être bouleversé, et que la tranquillité de Paris s'en ressentirait. Il voulut s'y opposer; mais je m'étais tellement avancé qu'il fut impossible de reculer, et je pris avec plaisir s"Ur moi toute la responsabilité. On ignore généralement tout ce que peuvent et tout ce que produisent la persévérance et la fermeté dans l'exécution, quand elles appuient une résolution loyale et réfléchie. Le succès a répondu à mon attente; le bon esprit et le dévouement de la légion pour le roi, et, j'ose ajouter, sa confiance dans son chef, me laissent sans inquiétude pour le jour où les besoins du pays réclameraient ses services.
Si lagardenationaletoutentièreétait ainsi placée sous l'influence de chefs sur la fidélité desquels on pût compter, toute espèce de soulèvement deviendrait impossible en France ou, du moins, serait aussitôt réprimé.
« Le Roi vous fait une grande grâce, » me dit Son Altesse Rovale. « Si cest une grâce, ai-je aussitôt répondu, je la refuse; mais si c'est une preuve de dévouement que le Roi me demande, j'accepte. » La 5 e légion avait repoussé plusieurs de ses colonels.
Bonaparte sentit si bien la nécessité d'avoir des officiers dévoués qu'il renvoya, lors de son retour, tous ceux qui avaient été nommés par le roi. Sa Majesté revint, et pareille mesure fut inutilement désirée.
Voici l'ordre du jour que j'adressai à la 5 e légion :
« Paris, ce 11 mai 1815.
« Messieurs,
« Heureux d'être appelé à l'honneur de vous com- « mander, je viens d'abord regretter avec vous le « digne chef que sa santé oblige à donner sa démis- « sion. Il serait au-dessus de mes forces de le reifi- « placer, si je ne devais être dignement secondé, dans « celte tâche, par une légion dont on connaît assez le « bon esprit pour qu'il soit superflu de le vanter.
« En vous citant sans cesse votre ancien chef de « légion comme exemple, en le prenant moi-même « pour modèle, j'aurai du moins la certitude de ne « point m'égarer. Je sais, messieurs, que j'aurai bien « plus à seconder vos vues qu'à les diriger; et c'est « cette certitude qui m'a décidé à me rendre avec « empressement aux ordres de Son Altesse Royale « Monsieur. En confondant tous nos sentiments, nous « rivaliserons avec les autres légions d'amour pour « notre roi légitime et pour sa dynastie ; nous sentice rons qu'elle seule peut assurer la paix dans l'inté- « rieur, la paix avec l'extérieur. Nous ferons des vœux « pour une tranquillité devenue d'autant plus néces- « saire, qu'elle a été cruellement achetée; mais si « jamais, messieurs, quelque événement imprévu vc-
1 Le comte de Marinais, lieutenant des gardes du corps du roi.
« nait encore la troubler, nous n'hésiterions pas un « instant à tout sacrifier pour la rétablir. Vivre pour « le roi, mourir pour le roi, c'est vivre et mourir « pour son pays, et pour ses intérêts les plus chers. « Dieu et le roi., telle est la devise d'un Français fi- « dèle : telle sera la nôtre à jamais! »