A MADAME BOURLON
« Le 22 octobre 1822.
« Je ne devrais plus jamais ni vous parler ni v s écrire, car, quand on oublie ainsi ses amis par lassitude ou par fatigue, on ne devrait plus conserver aucun droit sur leur cœur. Vous avez couru ou peutêtre un peu battu la campagne. Du reste, j'ai toujours reconnu que vous ne pensiez à moi que lorsque vous n'aviez rien de mieux à faire, ce qui ne laisse pas que d'être médiocrement flatteur.
« L'éloignemenl de vos enfants vous aura été pénible; j'en partage avec vous la tristesse. Je suis fâché du rhume, de cette fatigue, de cette maigreur dont vous vous plaignez; mais vous ne savez jamais rien prendre qu'avec excès : l'article des sentiments seul vous trouve toujours d'une admirable modération.
« Mais, à propos, qui peut donc se plaire à calomnier une femme qui n'a jamais été offensive pour personne, et dont la vie tout entière répond suffisamment aux plus légères attaques. Constamment dévouée aux devoirs les plus pénibles, comme les plus cruels, on ne la vit jamais proférer un murmure, ni essayer seulement de se faire plaindre. Son admirable bellemère, qui connaissait toute l'étendue de son affreuse
position, admirait sa vertu et partageait ses malheurs, qu'elle cherchait à adoucir par ses soins, sa tendresse et quelquefois ses larmes. Elle était pour sa belle-fille le guide le plus Sûr, l'amie la plus éclairée, la plus tendre des mères et la plus soigneuse des sœurs. Aii mable pour tout le monde, madame du Cayla s'occupait encore plus des vieux parents et amis de son mari que des siens. Cette femme, que l'on ose calomnier d'une manière odieuse, n'eût cependant pas trouvé en elle-même assez de force pour souffrir autant; c'était aux pieds de l'Éternel qu'elle allait souvent puiser un nouveau courage. Je le dis avec la franchise que vous me connaissez, jamais je n'ai rencontré personne qui eût plus d'élévation dans les sentiments.
« Sa belle-mère mourut : elle seule reçut son dernier soupir : ses enfants n'avaient plus qu'elle. Les dispositions de sa belle-mère leur laissaient sa fortune; c'est alors seulement que commencèrent à éclater des malheurs qui avaient été longtemps dissimulés avec soin. Madame du Cayla offrit à son mari de souscrire à tout ce qu'il exigerait, pourvu qu'il lui fût permis d'élever chrétiennement ses enfants. Tout fut refusé : alors un conseil de famille, composé des personnes les plus graves, lui imposa comme un devoir de défendre ses enfants, à quelque prix que ce fût. Des arbitres furent inutiles.
« Maintenant, écoutez bien ceci : madame du Cayla belle-mère avait été dame d'honneur de la femme du roi, alors Monsieur, comte de Provence, et ce dernier avait conservé pour elle estime, intérêt et véritable amitié. Avant de mourir, madame du Cayla écrivit au roi pour mettre sous sa protection le sort d'une
belle-fille qu'elle chérissait, et aussi celui de ses petitsenfants.
« Madame du Gayla s'était refusée longtemps à demander une audience, craignant avant tout de faire parler d'elle : « — Sans mes enfants, disait-elle un « jour, jamais personne n'eût connu mes malheurs :» On lui imposa comme un devoir l'obligation de faire connaître la vérité au roi, et enfin elle se décida à demander une audience. Comment ce roi, si bon père de ses sujets, et dont les entrailles sont toujours émues au récit de leurs malheurs, eût-il été indifférent à une existence qui lui était vivement recommandée par une personne qu'il avait aimée, une femme du plus grand mérite, qui avait cessé d'exister? Il devint aussi bien le protecteur des enfants que de la mère : il voulut les voir de temps en temps : enfin, il apprécia une des personnes les plus distinguées sous le rapport de l'esprit, de la conscience et du cœur : il la vit avec plaisir et la reçut avec bonté. Tous les mercredis, madame du Gayla vint passer avec lui une partie de la matinée, toujours conduite par le premier gentilhomme de la chambre*, et traversant la chambre des gardes.
« N'ayant rien à cacher, elle ne dissimula rien, ni sa reconnaissance, ni son profond respect. Aussi simple qu'avant, elle n'a rien changé à sa vie; et tous les soirs de nombreux et anciens amis de ses parents, les siens, des connaissances, des gens d'esprit, des gens' instruits, des indifférents, des étrangers, s'empressent de venir rendre hommage à une personne qui ne demande rien, exige encore moins, et est toujours touchée de ce qu'on fait pour elle, ou-
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bliant qu'elle mérile bien plus qu'on ne lui offre. Vous auriez pleuré avec la France sur les ruines de ce château de Saint-Ouen où fut signée par le roi celte déclaration solennelle qui promettait à ses peuples le gouvernement qu'il leur a bientôt donné. Cet endroit, à jamais célèbre dans l'histoire, allait devenir un objet de spéculation; un architecte le possédait. Le roi le fait racheter, et vient de le donner à madame du Cayla, semblant, avec sa bonté ordinaire, vouloir associer son nom à un souvenir aussi national. Il est des dons qu'on ne peut refuser! ce sont surtout ceux qui tiennent cà la gloire même de celui qui les offre. Comment reculer devant la tâche précieuse qu'on vous confie, en vous priant d'en conserver le souvenir? Louis XVIII jouera sans contredit un grand rôle dans l'histoire; et la modestie de sa vie ajoutera encore à la grandeur de ses actes.
« Vous voyez avec quel entier abandon j'ai causé avec vous : c'est bien vous prouver le prix que j'attache à l'opinion d'une femme vraiment distinguée, que j'apprécie et que j'estime. Vous connaissez mon profond dévouement à madame du Cayla. Il me tardait d'en causer à fond, un jour, avec vous. Cette lettre vaudra bien une conversation. J'oserai ajouter que vous connaissez assez mon caractère pour croire que, si je pensais qu'il y eut un mot à dire, je ne professerais pas si hautement pour elle une si profonde estime et un si tendre attachement.
« Il faut absolument que vous me contiez où et par qui vous avez entendu dire tout cela; ce n'est pas pour en vouloir à personne. Si je n'étais maître de moi sur ce point, je ne vous le demanderais pas; mais je suis
parvenu quelquefois, sans en avoir l'air, à connaître et à détruire les causes de cet acharnement que certaines gens qui ne la connaissent pas avaient contre elle. Elle a des jaloux, c'est simple; mais elle est trop au-dessus de la calomnie pour ne pas pardonner à ceux qui lui en veulent. Bien des intrigants auraient désiré s'approcher d'elle; mais elle n'a pas eu l'air seulement de les comprendre. Ne voulant rien, ne demandant rien, hors de toute intrigue, elle est tout entière à sa reconnaissance : aussi lui rend-on généralement justice.
« Voilà une bien longue causerie. Je la confie à votre amitié sans avoir le courage de la relire et remettant avec bonheur tous ces intéressants détails à une âme qui sait apprécier et sentir tout ce qui est bien. Adieu, adieu, croyez à mon inaltérable attachement, et ne dormez plus aussi longtemps que par le passé. »