‹ Mémoires de M. de La Rochefoucauld, duc de Doudeauville$h6$iDe la Seconde Restauration à la mort de Louis XVIII, 1815- septembre 1824Chapitre 58 sur 93 · A LA PRINCESSE ZÉNA1DE WOLKONSKY · texte numérisé non relu

A LA PRINCESSE ZÉNA1DE WOLKONSKY

« 24 novembre 1822.

« J'ai eu de vos nouvelles par M. de Montmorency, chère et aimable princesse; mais je ne résiste pas au désir de vous parler moi-même de mon inaltérable amitié, d'un sentiment tel que vous devez l'inspirer à ceux qui vous connaissent, d'un sentiment qui ne doit finir qu'avec ma vie. Je sais que vous avez parlé de moi avec amitié; j'y comptais, mais cette assurance m'a été précieuse.

« Vous vous trouvez là sur un bien grand théâtre; vos succès doivent y être aussi certains que sur les plus petits; vous faites les beaux jours de Vérone ! peutêtre bien aussi parfois les mauvais; car je gage que vous inspirez plus d'un regret dont vous vous apercevez à peine. Si de nombreuses occupations ne me retenaient à Paris, j'aurais été heureux d'accompagner le vicomte de Montmorency, et surtout d'aller le rejoindre dans ce lieu où, depuis, j'ai su que je vous rencontrerais.

« Les choses vont en France comme je vous ai annoncé plusieurs fois qu'elles iraient, lorsque nous aurions à la tête des affaires des hommes voulant le bien, le voulant fortement. Nous avons enfin une marche, un système; les intrigues sont sans crédit, les ambitions sans influence; la force des choses et la sagesse du ministère entraînent les hommes, et les événements les dirigent dans l'intérêt général comme dans l'intérêt particulier.

« A la tête du ministère est un homme dont je suis l'ami intime depuis sept ans, et qui est certainement un des hommes les plus distingués qui existent; donnant à la politique les seules bases sur lesquelles le monde puisse se reposer d'une manière durable, il doit finir, nécessairement, par prendre une influence salutaire sur la politique de l'Europe. Ses opinions morales et religieuses sont une heureuse garantie de ses sentiments. La confiance du roi en lui est entière; celle de Monsieur l'est également; et il y a entre ces deux princes, une union, une intimité, un accord sur toutes choses qui éloignent nécessairement toute possibilité de troubles. Il règne, quoi qu'on puisse vous en dire, un accord suffisant dans ce ministère. Je ne vous parlerai point de M. de Montmorency, vous avez pu le juger, et sa franchise et sa loyauté paraissent même avoir eu des succès auprès de l'empereur Alexandre, pour lequel il professait ici presque de l'enthousiasme.

« Vous connaissez, quant à moi, le sentiment profond de vénération que j'éprouve pour ce souverain : son caractère m'inspire une telle confiance, que je suis convaincu que, parfaitement d'accord avec le roi de France, il appartient à ces deux princes de régénérer l'Europe, et de donner à la politique des bases toutes nouvelles.

« Le grand malheur, soit dit bien entre nous, chère princesse, c'est la corruption qui existe dans tous les cabinets de l'Europe, cet égoïsme qui dicte toutes leurs paroles, ce machiavélisme qui dirige toutes leurs actions. Vieux artisans d'intrigues et de méfiance, ils ont pris l'habitude de chercher à détruire, souvent de

LETTRES DIVERSES SUR LA SITUATION. 423 se laisser corrompre; et peut-èlre ne peuvent-ils plus prendre sur eux de travailler franchement à reconstruire l'ordre social si cruellement ébranlé; envieux de leurs voisins, ils calculent tous leurs malheurs comme une chance de prospérité personnelle. C'est aux souverains seuls qu'il appartient de sortir de ce dédale fangeux dans lequel on les tient enfermés. C'est une espèce de joug honteux qu'ils doivent secouer promptement.

« Jamais peut-être une réunion de princes en Europe n'en aura offert davantage la possibilité, par la noblesse et la loyauté des caractères; mais c'est à votre empereur, c'est au roi de France à donner l'élan. D'horribles sociétés secrètes travaillent l'Europe. La France est, de tous les pays, celui qui offre maintenant le moins de chances "de troubles; aussi, loin d'être regardée avec défiance, elle devrait être considérée comme un point de repos et de salut. Je pense que ce qu'il faudrait avant tout, ce serait de donner de nouvelles bases à la politique, et puis trouver ensuite un plan général où se rattacherait chaque système particulier; et auquel chacun resterait lidèle. 11 faudrait forcer tous les agents diplomatiques à parler un auLre langage et à tenir une autre conduite ! Ils entrent dans toutes les intrigues des pays où ils vivent, loin de chercher à les calmer; ils tendent à diviser au lieu de travailler à rapprocher; faisant ainsi méconnaître les intentions et les sentiments de leurs souverains.

« Il faut, avant de vous quitter, que je vous parle d'une personne avec laquelle je cause souvent de vous, et qui vous conserve le plus tendre souvenir. Vos es-

prils sont faits pour se convenir et s'entendre : c'est madame du Cayla. Je crois vous en avoir déjà parlé fort en détail, car vous êtes digne de toute confiance. Mon dévouement pour elle vous est connu; mais, loin de me rendre aveugle, il me donnerait, au contraire, plus de clairvoyance, s'il était possible, et plus' de sécurité.

« Vous avez connu ses affreux malheurs, sa résignation, son admirable courage, son héroïque bellemère; mais ce qu'il faut que vous sachiez, c'est que la position où, presque malgré elle, elle se trouve placée n'a rien changé à ce qu'elle était auparavant : même simplicité dans ses manières, même demeure, mêmes habitudes domestiques, même société, mêmes amis. Voilà ce que c'est que celte personne contre laquelle les langues envieuses osent, en petit nombre, s'exercer; et à laquelle chacun s'empresse de rendre la plus éclatante justice, les personnes les plus graves comme les plus légères, les princes comme les ministres, les princesses comme les femmes du caractère le plus honorable et le plus sévère. Voilà ce qui est, et en voici l'origine.

« Madame du Cayla, la belle-mère, fut dame de Madame, femme du roi; en mourant, elle écrivit au roi pour mettre sous sa protection sa belle-fille et ses enfants. Sur un commencement de procès domestique, et. sur la demande des parties intéressées, le roi nomma des arbitres dont la décision fut ensuite méconnue et rejetée par ceux-là même qui l'avaient d'abord sollicitée. Alors le conseil de famille composé des personnes les plus graves, obtint de madame du Cayla avec des efforts inouïs, qui craignait de faire parler

d'elle, obtint, dis-je, ou plutôt exigea qu'elle demandât une audience au roi. Elle fut reçue avec une bonté toute paternelle, avec l'intérêt' le plus profond : « Dé- « sormais, madame, lui dit le roi, veuillez en recevoir « l'assurance, vous et vos enfants vous n'aurez que « moi pour protecteur et pour père. » Voilà l'origine sacrée de cet intérêt qui a protégé et soutenu une vie si agitée. D'abord, madame du Cayla vit le roi trèsrarement, éloignant avec réserve les occasions de venir au château. Elles se sont forcément rapprochées; quelquefois elle s'y présente accompagnée de ses enfants; le lundi soir avec la cour; et d'autres fois seule. Les mercredis, elle est reçue par le roi, au milieu de la matinée. N'ayant jamais usé du crédit qu'on lui suppose que pour adoucir quelques plaies ou rendre quelques services, elle est inaccessible à toule intrigue, comme à toute ambition. Toute à sa reconnaissance, elle dédaigne et repousse de vains hommages que la bassesse est toujours empressée de rendre.

« Ses opinions sont parfaitement d'accord avec ce qui existe, voilà ce qu'on peut dire : et si l'on a pu supposer que de funestes influences employaient jadis tout ce qu'elles avaient de moyens pour diviser; on doit bien jouir maintenant de voir l'union, l'intimité, l'accord parfait de la famille royale sous tous les rapports. C'est un puissant motif de confiance et d'espoir.

« Voilà une bien longue causerie, chère princesse ! Acceptez avec indulgence et bonté l'hommage de mes plus tendres sentiments. »

La lettre suivante, écrite à une dame du plus grand

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mérite, et qui m'avait fait part des bruits calomnieux et malveillants que l'envie se plaisait à répandre sur la situation de madame du Cayla à la cour, résume ce que j'ai à dire de l'origine de celte liaison dont la royauté et le pays ont tiré un si grand avantage.

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