‹ Mémoires de M. de La Rochefoucauld, duc de Doudeauville$h6$iDe la Seconde Restauration à la mort de Louis XVIII, 1815- septembre 1824Chapitre 6 sur 93 · AUX HABITANTS DE LISERE · texte numérisé non relu

AUX HABITANTS DE LISERE

« Une entreprise audacieuse a troublé un instant la tranquillité de la ville de Grenoble. La surveillance des autorités, les mesures énergiques ordonnées par M. le lieutenant général commandant la division, et la valeur brillante de tous les corps qui ont rivalisé de bravoure, ont dissipé tous les dangers. . . . Cette folle sédition est anéantie; la légion de l'Isère poursuit le reste des insurgés, et la cour prévôlale appellera sur eux, sans relard comme sans indulgence, la peine que la loi applique à leurs crimes. »

10 mai:

On annonce que la .cour prévôtale a été saisie de

l'instruction de l'affaire, et voici une lettre du grand prévôt Planta au général Donnadieu qui donne quelques nouveaux détails :

« Le mouvement d'avant-hier n'est pas une pure tentative bien folle et bien hasardée 'de quelques jeunes gens étourdis autant que factieux, ameutant, des paysans imbéciles, et quelques soldats avides de nouveaux brigandages. Il avait à sa tête un homme excessivement fin et adroit, timide par nature et qui ne se serait pas légèrement exposé à de grands périls, sans une forte probabilité de succès. Il s'agit du sieur Didier, avocat, ex-maître des requêtes avant les Cent-Jours, qui a trahi successivement tous les gouvernements que la France a eus depuis vingt ans. Cet homme était avec les brigands rassemblés à Eybens. Il dirigeait tous les mouvements, il se flattait d'une réussite immanquable à Grenoble, et comptait se porter ensuite sur Lyon. Tout annonce donc de nombreuses intelligences avec les jacobins, les napoléonistes, les amateurs de guerres perpétuelles et les hommes qui vivent de révolutions. C'est le moment, ce me semble, de prendre contre eux de grandes précautions et des mesures décisives.

« Auprès de Didier était le nommé Cousseaux, chef de celte faction connue sous le nom de bataillon sacré pendant les Cent-Jours. Cet homme signait comte Bertrand, au bas des réquisitions qu'il frappait sur les paysans.

«Enfin un être fort énigmatique, que l'on qualifiait du titre de général, semblait être un objet de respect de la part de Didier et de Cousseau. Cet homme parlait peu à Eybens; petit, trapu, marqué de petite vé-

rôle, il était en habit bleu et gilet blanc, et portail un chapeau rond.

« On croyait le préfet parti dans l'après-dîner. On avait la certitude de vous arrêter, ainsi que les diverses autorités, lesquelles devaient être toutes renouvelées; la noblesse devait être emprisonnée, etc. »

Le gouvernement a, dès les premières nouvelles, expédié une dépêche télégraphique, portant que le département de l'Isère était mis en état de siège. On a appris de Grenoble que, par une inexplicable circonstance, une partie de la dépêche n'avait pu être déchiffrée. Le gouvernement, dans l'incertitude des mesures à prescrire, a-l-il voulu laisser prendre à l'autorité l'initiative des plus sévères voies .de rigueur? Est-ce une rouerie imaginée pour décliner toute responsabilité?

Quoi qu'il en soit, le conseil de guerre, présidé par M. le colonel de Vautré, a condamné vingt et un individus à la peine de mort. Cinq ont été recommandés à la clémence du roi.

A peine remis de l'ébranlement causé par celle •conspiration qui vient de mettre la monarchie à deux doigts de sa perte, on frémit en songeant à l'imprévoyance du ministère ou à son aveuglement, car il faut croire à l'un ou à l'autre pour éloigner les idées que fait naître la marche tortueuse et fatale de M. Decazes.

Depuis l'installation du nouveau ministère, il ne s'était passé aucune semaine sans que M. de Vaublanc communiquât au conseil les renseignements émanés de sa correspondance, et les sérieuses appréhensions dont Paris, le Dauphiné et plusieurs points de la France étaient le théâtre. M. Decazes recevail

avec une apparence d'incrédulité dédaigneuse ces communications d'un serviteur fidèle; et il le raillait auprès du roi de ces terreurs qui n'étaient que trop fondées.

Entre M. Decazes et M. de Yaublanc les choses en étaient venues à ce point, que déjà le conseil du roi avait été témoin, non-seulement des dissensions des ministres rivaux, mais encore de leurs violentes querelles. Ainsi, un jour, à propos d'une nouvelle communication de M. de Yaublanc sur les manœuvres séditieuses de Paris et du Dauphiné, une discussion très-vive s'étant engagée entre M. Decazes et M. de Yaublanc; le favori de Louis XVIII s'oublia jusqu'à dire à, celui-ci : « Vous n'êtes que le ministre du comte d'Artois et vous voudriez être plus puissant que les ministres du roi. — Si j'étais plus puissant que vous, s'écria M. de Vaublanc, j'userais de mon pouvoir pour vous faire accuser de trahison, car vous êtes, monsieur Decazes, traître au roi et au pays. »

Le conseil se sépara sous le coup d'une pénible émotion; et, quelques jours après, le télégraphe apportait à Paris la nouvelle de l'insurrection de Grenoble.

M. Decazes, apprenant que l'insurrection avait échoué, se décida à agir avec une énergie violente, implacable, comme pour compenser l'indifférence et 1 incurie qu'il avait mises à la prévenir.

M. de Vaublanc 'ayant donné sa démission, M. Decazes ne tr.ouva plus de contradicteurs dans le conseil. C'est donc à lui seul qu'il faut attribuer celte cruelle réponse faite au conseil de guerre qui recommandait oinqdes accusés à la clémence du roi, et déclarait que

pour deux autres, il y avait lieu à surseoir, faute de preuves -suffisantes :

« Je vous annonce, par ordre du roi, qu'il ne faut accorder de grâce qu'à ceux qui ont révélé des choses importantes.

« Les vingt et un condamnés doivent être exécutés ainsi que David.

« L'arrêté du 9, relatif aux receleurs, ne peut pas être exécuté à la lettre.

« On promet vingt mille francs à ceux qui livreront Didier. »

Voilà. ce que j'ai appris des antécédents de Didier et de ses relations dans ces derniers temps.

Didier avait fait imprimer, sous la République, une brochure d'opposition monarchique portant pour litre: L'Esprit et le vœu des Français. C'était un appel direct en faveur des Bombons. Cette brochure avait provoqué, à l'époque où elle parut, des persécutions qui n'atteignirent que l'imprimeur et ceux qui la distribuaient, l'auteur s'étant prudemment réfugié sous le voile de l'anonyme. Plus tard, en 1802, il avait publié un nouvel écrit intitulé : Du retour à la religion, portant en tête une dédicace louangeuse à Bonaparte.

Celte brochure eut un grand succès. Didier était alors lié avec Cambacérès, Fouché, Montalivet, Portalis. Grâce à leur protection, il obtint bientôt une place de professeur à l'école de droit de Grenoble. Mais l'ambitieux Didier n'était pas homme à se contenter d'une existence médiocre et paisible. Il donna sa démission en 1802, pour se livrer à des spécula-

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