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lions commerciales et agricoles dont tout le résullat fut de le réduire à vivre d'emprunts.
Didier songea alors à offrir ses services au duc d'Orléans; il voulut faire le voyage de Païenne; mais avant qu'il eût réalisé ce voyage, survinrent les désastres de la campagne de Russie et le retour des Bourbons.
Alors Didier arriva à Paris pour saluer le pouvoir nouveau, et mettre au jour, par une réimpression nouvelle, sa brochure : L'Esprit el le vœu des Français. Les sentiments monarchiques exprimés dans cet écrit et les circonstances dans lesquelles il avait autrefois paru valurent à Didier d'être créé par le gouvernement de la première Restauration maître des requêtes, et chevalier de la Légion d'honneur.
Didier ne se crut pas suffisamment récompensé; et, dans son mécontentement, il retourna* à Bonaparte, dans les Cent Jours; mais Ronaparle le repoussa.
Alors, compromis à la fois vis-à-vis de Napoléon et des Rourbons, compromis même vis-à-vis du parti républicain par des doctrines monarchiques qu'il avait toujours professées, Didier dut chercher à se rattacher à un mystérieux parti qui agissait, dès lors, dans l'ombre. Au mois de janvier 1816, on vit son nom reparaître dans une conspiration formée à Lyon, conspiration prudemment étouffée.
Il résulta des investigations judiciaires dont elle fut l'objet :
Qu'il existait une association insurrectionnelle dont le centre était à Paris, sous la protection immédiate des ministres démissionnaires;
Qu'envoyé par le comité directeur de Paris, Paul
Didier avait, sous le nom d'Auguste, présidé les réunions des conjurés;
Enfin que, dans ces conciliabules, dans des proclamations écrites, dans des lettres interceptées ou saisies, de hauts personnages avaient été compromis.
Les noms propres avaient été discrètement couverts d'un voile; et Paul Didier, président de l'association de l'indépendance nationale, fut libre de continuer le cours de ses intrigues insurrectionnelles.
Ses mesures pour la conspiration de Grenoble étaient bien prises; et c'est par le plus grand des hasards que cette conspiration a échoué. D'abord, on avait compté sur l'absence du général Donnadieu, qui devait, avec ses troupes, aller par ordre du gouvernement occuper la ligne qu'avait à parcourir Son Altesse Royale madame la duchesse de Berry.
La conduite du ministère, en celte circonstance, est inexplicable. A plusieurs reprises, et pendant les premiers mois de 181(3, le général réclama une augmentation des brigades de gendarmerie et l'envoi à Grenoble d'une des légions du Midi. Chacune de ses demandes était accueillie par un refus; le ministre de la guerre ajoutait qu'il avait exposé sa demande au conseil; et que le ministre de la police, M. Decazes, avait, chaque fois, répondu que Grenoble et le département étaient parfaitement tranquilles; et que les troubles et les conspirations n'existaient que dans la tête du général Donnadieu.
Le général Donnadieu savait, a-t-il dit, depuis longtemps, la présence de Didier dans le département de l'Isère; il en avait, plusieurs fois, communiqué la nouvelle au préfet et au commissaire de police; mais
l'un el l'autre avaient toujours répondu, comme répondait M. Decazes, que le général Donnadieu rêvait, et que Didier était, depuis longtemps, loin du pays.
M. Armand Bastard de l'Étang, chef de la police de Grenoble, est une créature de M. Decazes; homme de plaisirs, le jeune commissaire général de police s'occupe plus de bals, de spectacles et de concerts que de. veiller à la tranquillité publique e't aux menées des agitateurs. M. Bastard de l'Étang avait eu sa nomination au moment où Didier quittait Paris; et cette singulière coïncidence put donner à penser.
Quant à M. Casimir de Montlivaut, chambellan de l'impératrice douairière Joséphine el préfet de l'Isère, tout ce qu'on peut dire de mieux en sa faveur, c'est que sa conduite a été guidée par l'optimisme le plus inconcevable, ou par la plus coupable indifférence; ou qu'il a suivi avec une fidélité trop aveugle les instructions secrètes envoyées par le ministre de la police générale.
Le maire de Grenoble, M. de la Vallette, était retenu à Paris par ses fonctions de député. En attendant, le ministère semblait prêter les mains à la conspiration. Didier ne redoutait qu'un seul homme dans Grenoble; c'était le général Donnadieu; et, dès le commencement d'avril, M. Decazes proposait au ministre de la guerre le changement de résidence du général; mais le duc de Fellre, ne voyant aucun motif d'enlever le général Donnadieu, au commandement de la septième division, refusait d'accéder à la demande singulièrement intempestive du ministre de la police.
Le général restait à sa place; mais quelques jours
CONSPIRATION DE GRENOBLE. 8f
après, le. 28 avril, il était mandé à Besançon pour présider le conseil de guerre devant lequel allaitcom-: paraître le général Marchand.
Le général Donnadieu n'attribuait pas à un simple, effet du hasard le choix qu'on avait fait de sa personne pour composer un conseil de guene, à soixante lieues de la division militaire qu'il commandait.
Dans celte circonstance, le général ne prit donc conseil que de son dévouement au roi, pour désobéir aux injonctions du ministère. Il répondit que Grenoble réclamait impérieusement sa présence, et qu'il attendait de nouveaux ordres.
Le duc de Berry venait d'épouser Marie-Caroline, tille du roi des Deux-Siciles. La jeune princesse arrivait en France; les troupes s'échelonnaient de Marseille à Paris, sur les principaux points que devait parcourir le cortège; le 4 mai, au jour naissant, une partie de la garnison de Grenoble se mettait en marche pour Saint-Vallier, Vienne et Lyon. Déjà le maréchal de camp, le chef d'état-major et ses officiers avaient pris les devants.
C'était la nuit suivante que Didier avait choisie pour l'exécution du complot. Par la seule fermeture de ses portes, Grenoble était à l'abri d'un coup de main. Didier le savait: aussi s'étail-il ménagé dans la place de nombreuses intelligences sur lesquelles il comptait pour seconder le mouvement extérieur. Au signal convenu, maîtres du mot d'ordre que la trahison d'un sous-officier leur avait livré, les rebelles de la ville marchaient sur la porte de Bonne, et l'ouvraient aux assaillants, après avoir surpris et désarmé le poste.
L'éveil, néanmoins, avait été donné. Le 4, à raidi, un habitant de Grenoble, M. de Chichiliane, remettait à M. de Montlivaut une carte à jouer sur le dos de laquelle on lisait ces mots :
« N'êtes vous pas instruit, à Grenoble, de ce qui doit arriver ce soir? On doit faire des feux sur la Bastille, et toutes les communes marcheront sur la ville pour s'emparer des autorités et changer le gouvernement. »
M. de Montlivaut répondit froidement à cette communication « qu'il n'y avait rien à craindre, que tout était tranquille. »
D'autres avis parvenus à la préfecture, dans le courant de la même journée, furent acceptés avec la même indifférence : aucune mesure ne fut arrêtée; et, le soir, M. de Montlivaut parcourait, en famille, la promenade du Cours, affectant une gaieté, une insouciance, un laisser-aller peu en harmonie avec la gravité des circonstances, et le décorum administratif. Au même moment, le premier adjoint faisant fonction de maire, en l'absence du marquis de la Valette, retenu à la Chambre des députés, M. Beyle, envoyait sa- démission au préfet, et laissait la direction des affaires municipales entre les mains du deuxième adjoint, M. de Saint-Maurice, qui, à onze heures du soir, ignorait encore cette retraite inattendue.
Jusqu'au dernier moment le préfet, malgré les avis qui lui arrivaient de toutes parts, nia qu'il y eût rien de sérieux ni d'inquiétant dans cette conjuration; acceptant, sans autrement y prendre garde, la proposition que lui fit M. de Vautré d'envoyer dix hommes et un sergent pour avoir raison des insurgés.
Cependant des exprès arrivent des communes voisines annonçant que de nombreuses bandes armées occupaient les environs de Grenoble, et qu'elles s'avançaient vers la ville. De toutes parts arrivent des avis qui ne peuvent laisser aucun doute sur l'imminence du danger.
Après avoir, en quelques mois, concerté avec le préfet et le chef de police les premières mesures nécessitées par d'aussi graves révélations, le général sortit à la hâte pour regagner son hôtel, où l'attendaient le baron de Vautré et quelques autres officiers supérieurs.
A cinquante pas de la préfecture, le général rencontre un jeune homme qui fit un brusque mouvement pour l'éviter. Surpris, et par instinct plutôt que par réflexion, le général s'avance résolument audevant de l'inconnu : celui-ci, par une manœuvre opposée, cherche, encore une fois, à esquiver cette rencontre. Ces allures embarrassées provoquent les soupçons du général. Il saisit le fuyard au collet et, le traînant devant le café où il l'avait aperçu d'abord, lui demande quel motif lui fait ainsi redouter son approche. Le jeune homme se trouble, balbutie quelques mots, avoue qu'il est officier à la demi-solde. La poignée d'un sabre brillait sur sa poitrine à travers l'ouverture de la longue redingote dont il était vêtu : le général l'examine de plus près, et lui trouve deux pistolets d'arçon pendus à la ceinture. Un éclair illumine la • pensée de Donnadieu : l'officier est jeté au fond du corps de garde qui se trouvait à dix pas de là; et le général s'empresse de rentrer chez lui.
Celui que le général avait arrêté et remis entre les
mains du poste de la préfecture, était Aribert, officier d'artillerie à la demi-solde : il allait rejoindre Palais un autre officier à la demi-solde comme lui; et c'est à ces deux jeunes gens qu'avait été confié le soin de surprendre le général Donnadieu, à dix heures du soir, dans son hôtel.
Malgré le fait providentiel qui livrait ainsi un des conjurés et trahissait son incognito, à la lueur douteuse d'un café ou d'un réverbère, si Aribert, plus audacieux et avec plus de présence desprit, eût brûlé la cervelle au général Donnadieu, la révolution était faite, et Didier entrait vainqueur dans Grenoble.
Il est, sans contredit, dans le parti qui nous est opposé, des individus dont les intentions sont pures et. dont le dévouement fut constant : ils s'effrayeront, un jour, en découvrant l'abîme vers lequel on les entraînait; je les plains de s'exposer à des regrets tardifs... L'amour-propre blessé pardonne rarement. M. Laine se crut personnellement outragé par la dernière majorité; et, en le portant au ministère, on donnait à cette majorité un ennemi irréconciliable. 11 lui eût fallu beaucoup de générosité pour rendre justiceà ceux dont il croyait avoir à se plaindre : il n'eut point cette vertu; et, ministre aujourd'hui de l'intérieur, il semble poursuivre avec acharnement ceux qu'il avait méconnus.
Le ministre de l'intérieur s'était acquis, comme président de la Chambre, une grande réputation, et il sera difficilement remplacé. Dans plus d'une occasion précédente M. Laîné avait déployé une grande énergie, et avait paru conduit par de nobles sentiments.
L'expérience avait suffisamment démontré qu'il était
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indispensable de rendre au clergé une sorle d'indépendance. Cependant, sous ce même ministère, les affaires delà religion furent enlevées à l'archevêque de Reims, ce digne et' respectable vieillard, auguste souvenir des sentiments et des vertus de son siècle. Le ministre de l'intérieur s'en empara contre l'intérêt de la religion, contre l'intérêt du roi, et par conséquent contre ceux des peuples.
Le. ministre de la justice ne fut point remplacé : les sceaux furent remis au chancelier, M. d'Ambray, qui s opposa plus tard à la dissolution de la Chambre, dans les conseils des ministres. Que n eut-il assez de caractère pour donner sa démission, afin de ne plus mêler son nom à celui d'un ministère qui songe seulement à sa conservation, et à qui tous les moyens sont bons pour se mainlenir!
Jamais pays n'a été plus aisé à gouverner que la France, et peuple plus facile à conduire que les Français. Il suffit d'y commander pour être obéi; il suffit d'y parler en maître pour y trouver des sujets soumis; il suffit de se montrer juste pour y être adoré. La masse des Français ne demande que le repos : «Gouvernez-nous!» tel est le cri général; mais un pays n'est pas gouverné quand l'administration reste dans le chaos; lorsque, dans la détresse générale, les dépenses sont augmentées; quand on s'obsline à suivre un système qui, depuis vingt-cinq ans, nous lient en révolution et qu'on se refuse à constituer le pays, et à consolider le trône ; quand on persiste dans un système de centralisation administrative qui attire toutes les affaires dans la capitale, et détruit toute liberté, toute aclivilédans les provinces.
La justice et la fermeté assurent la durée d'un règne; et chaque action doit être assez calculée pour qu'il ne soit jamais nécessaire de revenir sur une décision prise. Autrement, le gouvernement se ressent de cette tergiversation qui fait perdre à celui qui gouverne, le respect et la confiance qui lui sont nécessaires. 11 serait préférable de suivre avec constance et fermeté un parti médiocre, que de revenir sans cesse sur ses pas, dans la crainte d'en prendre un mauvais.
L'ambassadeur de Russie, Pozzo di Borgo, calomnie la France auprès de son souverain, dont il travestit les intentions. En passant par lui, elles perdent cette loyauté, celte franchise qui caractérisent l'empereur Alexandre. Ce prince a reçu personnellement plusieurs sujets de mécontentement 1 . Cependant l'empereur de Russie doit être regardé comme l'allié le plus sûr de la France. Nos intérêts communs ne pouvant jamais se heurter. Les deux nations désirent également l'union.
Ce ministre étranger a aspiré, pendant un temps, à devenir ministre français; et il se venge peut-être d'avoir vu ses espérances trompées. Corse de nation, il sait dissimuler, et jamais personne n'a connu sa pensée : elle échappe constamment au moment où l'on croirait l'avoir saisie. Plein d"esprit, il en impose facilementà ceux qui n'en ont pas, et il devient difficile de se soustraire à l'influence qu'il a su prendre 11
^ « Le mariage de la grande duchesse avec M. le duc de Berry, qui n'eut pas lieu, malgré le désir qu'il en témoigna.
Précédemment, un traité secret, que M. deïalleyrand avait fait avec l'Angleterre et l'Autriche contre la Russie, fut, au retour de Bonaparlc trouvé dans les papiers de M. de Blacas, et envoyé par M. de Caulaincourt, à l'empereur Alexandre.
est impossible d'avoir plus de finesse et de la laisser moins deviner. Je suis convaincu que le diplomate qui, à une grande franchise, à une loyauté à toute épreuve, joindrait encore l'art de savoir taire sa pensée, acquerrait dans la diplomatie une haute réputation. Pozzo a rendu des services à la France en satisfaisant cette haine d'enfance qu'il portait à Bonaparte, plutôt qu'en consultant les intérêts de ce pays. Je me refuse à croire que cet homme d'Etat joue le doubla rôle qu'on lui prête; et que semblant servir les intérêts de la France, il aigrisse contre elle l'esprit de son maître, et nous le représente ensuite comme animé d'intentions toutes différentes de celles qu'il a réellement; il est vrai que plus d'un ministre étranger, convaincu de l'état florissant où serait bientôt la France si elle était tranquille, se réjouit des nouveaux désastres qui se préparent. L'intérêt général de l'Europe n'est pas, sans doute, de partager la France : son existence est nécessaire à l'équilibre des différents royaumes; mais les étrangers voudraient y vivre, ruiner la France, et la laisser dans un état de faiblesse et d'épuisement dont elle ne puisse jamais se relever. Tenons nos promesses, payons nos dettes; mais repoussons toute influence étrangère.
Didier a été arrêté dans les moniagnes de la Savoie : deux de ses complices et une femme l'ont livré pour gagner les vingt mille francs promis par M. Decazes. 11 s'est montré plein de fermeté et résignéavec courage au sacrifice de sa vie. Quelques révélations qu'il aurait faites, dit-on, à M. de Vautré et au général Donnadieu, ont prouvé qu'il n'était qu*un instrument de cette faction révolutionnaire qui, depuis trente ans, a fait et
défait tant de gouvernements en France; misérables serviteurs qui n'ont encensé tous les pouvoirs que pour les trahir tous également. Le nom de Napoléon n'avait été mis en avant que pour répondre aux sympathies des populations militaires : les chefs du complot dont 'il était l'agent, avaient d'autres projets pour l'avenir que celui de ramener ce règne devenu impossible. •Enfin, sans vouloir soulever un voile qui cache d'horribles perfidie», on peut dire avec cerlilude que Didier a passé toute une soirée dans le cabinet du prince de Talleyrand, à la veille de quitter Paris.
Didier est mort, le 10 juin, avec une imperturbable fermeté. Dans sa défense, il s'est borné à soutenir « qu'il n'était pas chef de brigands, mais chef de rebelles. »
iUne aventure que je voudrais pouvoir oublier m'a affligé profondément sans altérer en rien le dévouement que j'ai voué à tous les Bourbons. Je n'ai plus l'honneur de chasser avec les princes! Il a pu paraître bien dur à celui qui a résisté dix ans à toute la puissance de Bonaparte et dont la tète a été proscrite et presque mise à prix, de s'être vu méconnaître par un prince dont il a constamment servi la cause. Ma conscience ne me reproche rien, et les bontés de la famille m'ont jiislilié sur-le-champ aux yeux de tous. Indépendant, sans ambition, sans aucun intérêt personnel, je regretterai toute ma vie d'avoir été la cause innocente d'un épisode malheureux, dont la malveillance s'est déjà emparée avec une ardeur criminelle, et dont mon dévouement a gémi.
.L'excellent duc de Berry a malheureusement une .violence de caractère qui ne peut être comparée
qu'à la bon lé de son cœur. Il m'a toujours témoigne de l'affection, et il m'emmenait habituellement à la chasse avec lui, ce qui était pour moi un plaisir selon mon goût, et une diversion à mes occupations sédentaires.
Le rendez-vous de la dernière chasse était dans la belle forci de Rambouillet. D'après le rapport fait au prince, à son arrivée, il fut décidé que sur quatre animaux que les limiers avaient éventés , un cerf qu'on jugeait devoir être très-vigoureux, serait préféré à tout autre. Il fut bientôt attaqué; les chiens empaumèrenl la voie, et poursuivirent l'animal avec une extrême vitesse. Plusieurs relais lui furent donnés sur son chemin, ce qui augmenla encore sa célérité. J'avais toujours le soin de prendre seul une direction opposée à tous les autres, afin de ne pas cire gêné dans mes manœuvres; et surtout de ne pas me trouver en concurrence avec le prince ; mais la grande habitude que j'ai de la chasse, mince mérite qu'on veut bien me reconnaître, engageait toujours piqueurs et chasseurs à se diriger du côté où ils m'apercevaient. Après plusieurs heures de chasse, tout le monde fut mis en déroute; et je me trouvai absolument seul à la poursuite du cerf, que les chiens portèrent bas dans une espèce de mare qui se trouvait au milieu d'une belle ferme. J'en fis aussitôt fermer les portes ; mais, sentant l'inconvenance d'assister seul à l'hallali du cerf, en l'absence du prince, je me hâtai de m'éloigner dans l'espoir de rencontrer Son Altesse Royale et de la ramener à la ferme. J'avoue franchement que j'étais un peu fier de mon succès, et que ma joie se reflétait sur mon visage.
Tout à coup j'aperçus le prince à une grande distance, il galopait à toutes jambes avec sa suite. Peutêtre il eût été plus sage de l'éviter, en devinant la mauvaise humeur qu'il devait éprouver, et l'espèce de jalousie qu'il ressentirait contre moi. 11 n'est pas dans mon habitude de fuir le danger, et j'allai droiten avant.
« La Rochefoucauld, d'où viens-tu? s'écria le prince en arrêtant brusquement son cheval.
— D'assister à la mort du cerf, monseigneur! » El je racontai simplement ce qui s'était passé. Le rouge monta à la figure du prince :
« Ainsi, c'est ta faute si je me suis égaré, me dit-il.
— La conclusion me paraît difficile à admettre, répondis-je, monseigneur, car si Votre Altesse Royale, comme cela lui arrive souvent, avait daigné m'accorder plus de confiance, elle serait arrivée ainsi que moi à l'hallali. »
Le prince, hors de lui, ne se contint plus, et m'adressa des paroles fort dures devant la foule des témoins qui nous entouraient. Je sentis tout mon sang bouillonner ; mais je sus assez me contenir pour répondre par ce peu de mots : « Monseigneur oublie sans doute qu'il parle à un gentilhomme français .!... » Le prince, au dernier paroxysme de l'exaspération, •saute à bas de son cheval, tire son couteau de chasse et court sur moi. — Triste exemple des cours ! personne ne se mit entre nous. — J'avais tout mon sang-froid; et j'avoue que mon premier mouvement, en voyant une lame se diriger vers moi, fut de lui opposer la mienne. Je mis la main sur la poignée; mais, fort heureuse- * ment, le ciel m'arrêta, car si je l'avais tirée, c'en était probablement fait du prince. J'étais plus calme et. plus