MONSIEUR DE CHATEAUBRIAND LE REMPLACE
à désirer; mais M. de Corbière avait semblé, dès son arrivée au pouvoir, traiter les gens de lettres et les artistes avec une insouciance qui, en les éloignant de sa personne, en jetait quelques-uns dans l'opposition. De fortes menées entouraient M. de Villèle pour décider son choix en faveur de M. de Chateaubriand, et lui-même y était très-disposé. Convaincu que ces deux hommes ne marcheraient jamais ensemble; et craignant loutes les conséquences d'une nouvelle rupture, je fis tout au monde pour l'empêcher (plus lard, je ne le laissai point ignorer à M. de Chateaubriand lui-même). Accoutumé à tenir le premier rang en littérature, il ne pouvait se contenter du second en politique. Monsieur, fut de cet avis; mais il demanda que nous ne fissions, aucune démarche contraire auprès du roi, craignant que celte opposition n'eût de plus graves inconvénients; je lui promis de céder, après m'être décidé à faire une dernière lentatative pour détromper M. de Villèle. A neuf heures du soir, je me rendis chez lui ; nous eûmes une discussion assez vive, car il persistait à ne voir que les avantages de l'entrée de M. de Chateaubriand au conseil. Je parvins à l'ébranler cependant; et mon avis eût probablement fini par prévaloir, sans un incident qui survint.
M. de Chateaubriand avait fait quelques difficultés pour accepter le ministère, quand M. de Villèle le lui avait proposé; il fut convenu alors, comme moyen de tout concilier, qu'on profiterait de cette indécision dans l'intérêt de tous. J'avais quitté M. de Villèle à onze heures du soir, et je retournai chez lui le lendemain à sept heures et demie. M. de Chateaubriand
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Mi MES MÉMOIRES,
m'avait prévenu, et, à sept heures, M. de Villèle avait reçu un mot qui lui apprenait que l'auteur des Martyrs se résignait à être ministre. Il n'y avait plus à s'en dédire. Il fallut aussi décider le roi à consentir au choix d'un homme contre lequel il avait de fortes préventions, et même, disait-on, quelque jalousie de métier, comme si cela eût été possible à qui que ce fût vis-à-vis de M. de Chateaubriand.
La retraite de M. de Montmorency me suscita, ainsi que je l'ai déjà dit , quelques difficultés dans la famille de ma femme. Les alentours de M. de Montmorency ne montrèrent pas la même résignation, la même fermeté que sa fille, madame de La Rochefoucauld. On me mit en cause : on me posa les questions suivantes :
« Quelle attitude M. de Montmorency devait-il prendre pendant le discours du roi, à la Chambre des pairs, pour l'adresse et la formation des bureaux?
« Si les propositions guerrières de M. de Villèle ont plein succès, que devait faire M. de Montmorency, lui qui les voulait le premier, et seulement quinze jours plus tôt, et dans le meilleur moment?
« M. de Montmorency, ajoulait-on, ne peut que jouir, en son particulier, de voir ses idées et ses plans si bien reçus par les Chambres et proposés par la même personne qui s'y était si fortement opposée, il y a un mois. Cela montrait donc que M. de Montmorency avait alors comme aujourd'hui la bonne et saine manière de voir, et que M. de Villèle s'était trompé.
« Quel avantage y aurait-il pour M. de Montmorency de rester à Paris pendant tout ceci?
« II paraissait clair, d'après tout ce qui se passait,
que le but de M. de Villèle était seulement de faire sortir du ministère M. de Montmorency. Que voulait-il de plus maintenant?
«M. de Villèle aurait-il aussi changé d'avis sur cette retraite? Rappellerait-il M. de Montmorency? Trouverait-il n'avoir pas gagné au change, et voudrait-il le faire rentrer au ministère? Lorsqu'on change si subitement d'idée sur un point aussi important que la guerre et que le rappel de l'ambassadeur, on peut varier sur d'autres, assurément beaucoup moins graves? »
Je répondis en somme à ces diverses interpellations : « Qu'il fallait ne se compter pour rien, quand il s'agissait des intérêts publics; que celui qui n'avait pas à rougir ne devait pas craindre de se montrer.
« Qu'il ne fallait pas récriminer sur le passé et chercher dans ces récriminations un triomphe pour l'amour-propre. J'ajoutai qu'avant d'être ministre on se fût fait honneur de défendre le gouvernement du roi ; et que ce devoir n'était pas moins sacré, quand on avait cessé de l'être ; puis je prenais la défense de M. de Villèle.
« M. de Villèle n'a changé ni d'opinion ni de parti, répondais-je, quoiqu'on se plaise à le' dire et à le répéter faussement. Le tout, en politique, est d'amener les choses à leur point ; et il était habile d'avoir résisté longtemps aux hommes qui poussaient à une guerre qui (il faut bien le dire) n'était pas populaire, alors même qu'on jugeait qu'il viendrait un jour où elle serait nécessaire. Ce jour est venu, et, ordonnant les préparatifs de cette entreprise, il n'est pas mal que le pays voie qu'on a tout fait pour prévenir l'effusion du
Wt MES MÉMOIRES.
sang, et que jusqu'à la fin on a conservé l'espoir d'éviter.cette cruelle extrémité.
« Souvent on se flatte en se croyant assez nécessaire pour espérer créer des embarras par sa retraite ou par son silence. On manque son but, et il ne reste rien que le regret de ne pas s'être placé à la hauteur de son propre caractère et de ses sentiments. »
Cette observation, présentée avec tous les ménagement possibles, terminait ma réponse. En parlant avec cette franchise, j'étais bien sur que mes paroles trouveraient un écho dans le noble cœur de mon beaupère.
Ainsi que je l' ai dit, M. de Villèle désirait terminer les troubles en Espagne, sans en venir à la fâcheuse extrémité d'une guerre : — « Afin que les ennemis de la France, écnvail-il à l'ambassadeur, ne puissent pas dire que vous avez quitté Madrid, sans que votre gouvernement connût ce qui se passait, je dois vous dire que, pour rétablir l'ordre en Espagne, et rendre la sécurité à la France et aux autres États du continent, il existe un moyen bien simple : tout sera fini le jour où Ferdinand VII pourra de lui-même et de sa propre autorité, faire 'es modifications nécessaires dans les institutions; de plus, le roi notre maître est d'avis qu'il serait convenable de promulguer une amnistie pour tous les actes politiques depuis 1812 jusqu'au jour de la promulgation. Ce nouvel ordre de choses serait sanctionné par le simple retour des ministres étrangers à Madrid. Cet heureux changement conserverait la paix entre la France et l'Espagne.
« Quand S. A. R. le duc d'Angoulême se sera avancé, à la tète d'une armée de cent mille hommes,
LA GUERRE D'ESPAGNE. i4u
sur les bords de la Bidassoa, le roi Ferdinand pourra se présenter sur la rive opposée.
« Les deux princes auront une entrevue qui sera peut-être suivie d'un traité de paix, de modifications constitutionnelles et de l'amnistie que désire Sa Majesté Très-Chrétienne. Alors, non-seulement noire armée sera retirée, mais nos trésors, nos soldats, nos vaisseaux, seront à la disposition de l'Espagne. »
C'était là ce qu'on pouvait appeler de véritables châteaux en Espagne. Ce qu'on n'avait pu faire à Madrid, on ne pourrait le tenter au moment de l'entrée en campagne, et lorsque les troupes seraient en présence. Aussi personne ne partageait ces illusions dont M. de Villèle se flattait encore; et le rappel de M. de hagarde, ambassadeur à Madrid, fut considéré par tous comme l'annonce d'une guerre inévitable.
A cette nouvelle, un immense mouvement de baisse se produisit à la Bourse. Les craintes de M. de Villèle furent réalisées dans ce sens.
Tout à Paris se faisait en vue de la guerre : les bataillons de campagne étaient désignés, et les ordres de départ accueillis avec enthousiasme .
Les anciens volontaires royaux d'Armenlières demandèrent à accompagner le duc d'Angoulême, désigné pour commander l'armée; et, se souvenant de leur ancien chef, ils me prièrent de présenter leur demande au prince. Voici la réponse que je leur fis :