AUX VOLONTAIRES ROYAUX D'ARMENTIÈRES
« 1:2 février 1825.
« J'ai voulu soumettre la lettre des braves volon-
taires "royaux d'Armentières à monseigneur le duc d'Angoulême; afin de satisfaire à une confiance dont je m'honore, je devais, pour répondre à leurs vœux, déposer à ses pieds l'expression de leur dévouement. Monseigneur l'a accueillie avec sa bonté ordinaire, vivement touché d'y reconnaître les sentiments de ces bons habitants du Nord dont les cris d'amour et de fidélité se sont fait entendre à chaque nouvelle occasion; mais Monseigneur, envoyé lui-même par le roi pour commander ses armées, ne peut qu'exécuter les ordres qu'il reçoit; c'est donc au ministre de la guerre que doit s'adresser cette noble cohorte.
« Je remercie MM. les volontaires royaux d'Armentières de s'être souvenus de leur ancien chef, qui n'oubliera jamais l'attachement sincère qu'il leur a voué, ainsi qu'à tous ces bons habitants dont il a parcouru les campagnes aux cris mille fois répétés de vive le roi ! »
J'ai dit comment M. de Chateaubriand fut appelé aux affaires. M. de Villèle n'eut pas longtemps à s'applaudir de son choix. M. de Chateaubriand était malheureusement trop accessible aux rapports de ses prétendus amis, véritables courtisans de fortune. Les ennemis du président du conseil parvinrent à persuader à M. de Chateaubriand que M. de Villèle le tenait d^ns une contrainte que son indépendance personnelle ne lui permettait pas de supporter : il eut le malheur d'y croire et de, s'en blesser, avant d'avoir apprécié et approfondi la valeur de ces rapports. De son côté, M. de Villèle, mécontent, le laissait apercevoir, et les choses étaient, à chaque instant, sur
le point de se brouiller. Elles n'auraient pas été plus loin peut-être et les explications que, de part et d'autre, des caractères opposés évitaient avec soin, eussent pu avoir lieu, ettout concilier, si une personne dans laquelle M. de Chateaubriand avait toute confiance eût été alors à Paris. Je connaissais madame Récamier depuis longtemps; j'avais pour' elle une affection sincère, et j'allais souvent dans son salon, où M. de Chateaubriand venait habituellement. Sans s'occuper de politique, madame Récamier, dont l'esprit était juste, droit et ennemi de toute exagération, désirait vivement tout ce qui pouvait contribuer au repos comme au bonheur de son pays. Souvent, par elle, je faisais donnera M. de Chateaubriand des avis dont il lui était facile de reconnaître l'utilité; et ce fut, par elle aussi que, pendant longtemps, un accord du moins apparent se conserva entre M. de Villèle et M. de Chateaubriand. Elle avait compris et apprécié le service qu'elle pourrait rendre; et elle y mit toute la chaleur de son amitié. Mais elle avait été obligée de quitter Paris, et, la veille deson départ pour l'Italie, je lui avais dit : « Madame, votre absence sera la cause de la chute de M. de Chateaubriand, car il ne trouvera pas ici une amie aussi parfaitement dévouée que vous. » Je n'eus malheureusement que trop raison.
Ces incidents renouvelés portaient parfois le découragement dans nos âmes; mais ce fut à peu près à celte époque qu'une lettre que m'adressa Monsieur nous rendit quelque courage.
« 24 février 1825.
« Je suis fâché de vous savoir souffrant, mon cher Sosthènes; vous avez bien fait d'employer les sangsues : ménagez-vous pendant quelques jours.
« J'ai deux commissions à vous donner pour madame du Cayla : la première, de lui dire que je me félicite, comme elle, du fond du cœur, de la facilité avec laquelle le roi s'est débarrassé de son incommodité, et du très-bon état de santé où il est aujourd'hui ; la seconde, de lui dire aussi, que c'est à nous de nous mettre en colère des injustices et des insolences des gens qui ne seraient que méchants s'ils n'étaient encore plus sots et plus inconvenants. Ajoulez-lui qu'elle doit se mettre au-dessus de tout cela, et jouir sans crainte du noble emploi qu'elle a fait des bontés, et de la confiance de mon excellent frère. »
« Bonjour, mon cher Sosthènes. »
« Charles-Philippe. »
Je reviens aux événements publics.
Le roi, en se décidant à porter la guerre en Espagne, avait donné le commandement de l'armée à Monseigneur le duc d'Angoulême; mais, par suite de cet asservissement bureaucratique auquel le ministère n'avait pas pu ou su se soustraire , des lenteurs interminables avaient été apportées dans les préparatifs de cette expédition.
Pourtant le discours de la Couronne avait annoncé positivement la guerre.
L'adresse en réponse à ce discours avait été votée à une immense majorité, dans le sens du ministère, et
malgré l'opposition très-vive des doctrinaires soutenus par la gauche et par MM. de Talleyrand, Mole, Daru, etc. Ici je donne place à une lettre que j'écrivais à cette époque à M. de Yillèle, et dans laquelle j'insistais sur la lenteur des préparatifs. On y trouvera aussi une appréciation que les événements de 1850 ont singulièrement justifiée.
Un historien de la Restauration a signalé ce mouvement : « Je crois, dit-il, que dès ce moment, des ouvertures furent faites à d'autres éventualités ; on prévit d'autres chances; la hranche aînée ne fut plus le dernier nœud de la situation. » Voici ma lettre, il s'agissait d'appeler l'attention du ministre sur la presse révolutionnaire, qui, dans ce moment, perdait toute mesure.
« 22 février 1823.
« J'ignore, mon très-cher, si vous avez eu connaissance de l'article du Constitutionnel, et si vous l'avez lu avec l'attention qu'il mérite. Cet article est le reflet, le commentaire, l'inspiration du discours que M. de T.dleyrand voulait prononcera la Chambre des pairs, ou plutôt M. de Talleyrand lui-même en est l'auteur; c'est trop évident pour en pouvoir douter. On pourrait, en outre, écrire d'Orléans au bas de cet article; oui, cette odieuse et criminelle association est flagrante. M. de Talleyrand sert d'intermédiaire entre le parti d'Orléans et la révolution. Son discours et l'article auquel je fais allusion sont le programme de cette entente déplorable.
« Et ce prince reste revêtu de la première dignité
de la couronne, lorsqu'il a lui-même' planté l'étendard de la révolte au sein de la Chambre et du royaume; et qu'il y a insulté, dans le discours le plus insidieux et le plus perfide ceux qui, pendant le temps de sa félonie, ont tout sacrifié pour rester fidèles à leur roi! Il est de fait que nous démolissons de tous côtés, et que je commence à être las de me voir, à chaque nouvelle occasion, regardé par celui que je sers si loyalement, comme une imagination ardente, tandis que l'événement est constamment venu justifier mes prévisions. Il semble, en vérité, que nous ne veuillons avoir de caractère que pour rester faibles.
« Ce qui me porte à vous parler ainsi, c'est qu'après avoir paru décidé à entrer franchement dans les voies d'une politique d'action, remplaçant enfin une politique expectante, vous me semblez maintenant reculer sur tout, même sur un changement devenu indispensable, celui du ministre de la guerre, dont l'existence ministérielle, après ses folies de tous les jours, est devenue une témérité.
« J'ai passé ma soirée d'hier à entendre, dans le salon de Monsieur, parler des oublis et des sottises impardonnables de la guerre : « Impossible, disait « Bordesoult, d'entrer en campagne avant la fin « d'avril; projet sur projet; indécision sur indécision; « on défait le lendemain, ce qu'on a fait la veille. De « tout cela que concluez-vous, messieurs? » Qu'auraisje pu répondre, moi, votre ami, si cette interpellation avait provoqué les paroles suivantes : — «Nous en concluons qu'on ne peut s'en prendre qu'à celui qui possède toute l'influence. Tout repose sur lui; il doit
tout ordonner, tout surveiller. Il devait s'apercevoir depuis longtemps que rien n'allait à la guerre; qu'au moment d'entrer en campagne, cette stagnation, ce far niente étaient les signes d'une incapacité compromettante, sinon du désir de rendre la guerre impossible. »
« Jamais occasion ne fut plus belle pour un homme d'Etat; jamais vous ne serez mieux placé pour réaliser le bien que vous pouvez faire. Sans doute, vos finances, vos Chambres sont beaucoup, mais elles ne sont pas tout; prenez, au nom du ciel, le timon des affaires. Après avoir résisté, aussi longtemps que vous l'avez pu, aux entraînements belliqueux qui poussent la France sur l'Espagne, montrez que vous êtes au-dessus des petitesses de l'amour-propre, et qu'on ne dise pas : « On voit bien qu'il n'agit qu'à « contre-cœur; » affaiblir, entraver le mouvement auquel vous vous êtes associé, et cela dans l'espoir de donner raison à vos craintes, à vos pressentiments, c'est un calcul qui ne peut être le vôtre. Il faut vous mettre à la tête du mouvement, et ne pas paraître le subir.
« Celui qui s'est associé si franchement à votre sort politique, qui, j'oserai le dire, vous a ouvert la carrière, et qui, grâce au ciel, ne s'est pas souvent trompé dans ses prévisions, a le droit d'être écouté. Croyez qu'il n'élèvera jamais la voix que dans l'intérêt de son pays et de son roi; mais, il le déclare ici la main sur la conscience", il ne supportera pas l'état dans lequel on s'obstine à demeurer. Peut-être, un jour, regarderez-vous comme la plus grande marque d'amitié qu'il ait pu vous donner, l'insistance qu'il met auprès de vous, pour que vous marchiez nette-
menl et sans irrésolution dans la voie nouvelle où vous vous êtes engagé.
«Au nom du ciel, sauvez votre pays, en le tirant de la position où on le laisse, et dont il est encore possible de le faire sortir. Déjà, et en quelques points vous faites des merveilles; ne laissez pas votre ouvrage incomplet; abordez franchement la nouvelle situation, et que l'on dise : « Il ne voulait pas la guerre, quoiqu'il « eût en lui tous les moyens d'assurer son succès » c'est ainsi que vous ferez passer votre résistance, et que vous donnerez à voire opinion d'hier le cachet d'une conviction sincère. On vous pardonnera d'avoir voulu la paix, quand on vous verra prêt pour la guerre!
« Vous vous plaignez de ne pas avoir d'hommes; et, lorsque vous les rencontrez, vous ne savez pas les prendre. Vous reconnaîtrez bientôt Dijeon à l'œuvre ; mais il est temps et plus que temps de l'y mettre : vous qui demandez des hommes, ne les laissez pas s'user d'avance à ne rien faire.
« Ma conscience et mon cœur qui vous est profondément attaché m'ont donné le courage de vous parler ainsi. Je vous demande de réfléchir un instant, sans prévention, en face de Dieu et de votre conscience; et j'ose affirmer que, si vous le faites, vous me donnerez raison, en prenant de suite le seul parti qui soit à prendre.
« Votre meilleur ami. »
Le maréchal Victor, ministre de la guerre, fut nommé major général de l'armée, et reçut l'ordre de se porter aux Pyrénées, et le portefeuille fut momentanément confié au vicomte Dijeon.
Grâce au ministre des finances, on était en mesure de faire face aux dépenses qu'allait entraîner la guerre.
M. de Yiîlèle déclara quarante millions d'excédant de recette sur les budgets précédents; et de plus, sur le budget de 1824, un excédant de trois millions cinq cent quarante-quatre mille francs. 11 demanda que ces quarante millions fussent imputés sur les cent millions de crédits supplémentaires qu'il croyait devoir porter pour les dépenses de la guerre d'Espagne.
A sa loi de finances M. de Villèle avait joint un projet sur la dotation de la Chambre des pairs. D'après ce projet, une somme de huit cent mille francs était applicable aux dépenses annuelles de la Chambre des pairs : le surplus était divisé en pensions de douze à vingt-quatre mille francs que le roi devait accorder à son gré, par ordonnance royale.
A la Chambre des députés, M. de..., qui devait accompagner le prince généralissime comme commissaire civil, fut chargé du rapport sur cette demande de crédits extraordinaires. La discussion fut trèsvive : c'était ramener sur ce point la grande question de la paix ou de la guerre. M. Manuel, dnns celte discussion, fit entendre d'inconvenantes paroles, par lesquelles il semblait faire l'apologie du régicide et de la Convention. 11 fut rappelé à l'ordre par une violente explosion de cris presque unanimes; et tous les députés des centres et de la droite protestèrent contre son assertion, en demandant à grands cris son expulsion immédiate.
Le lendemain de celte scène violente, M. delà Bouidonnaye insista sur la nécessité de donner suite à la décision de la Chambre. Malgré les efforts de l'opposi-
tion et ce que M. Manuel put dire pour atténuer l'effet de ses paroles, l'exclusion fut prononcée. Celte décision ne l'empêcha pas de se rendre à son poste, comme à l'ordinaire. « J'invite M. Manuel à se retirer, s'écria M. Ravez. — J'ai promis de ne céder qu'à la violence, répliqua M. Manuel, et je tiens parole. —Le président ne le souffrira pas, reprit M. Ravez. Je suspends la séance pendant une heure, et j'invite les députés à se retirer dans leurs bureaux. Je vais donner les ordres nécessaires pour faire sortir M. Manuel, huissiers, invitez M. Manuel à quitter la Chambre. »
Les invitations ayant été inutiles, M. Ravez fit une seconde sommation. «Vous m'obligerez à faire intervenir la force publique ! » ajouta-t-il de sa voix retentissante. — « Je ne sortirai pas que vous ne m'arrachiez d'ici, » répondit M. Manuel.
Alors la garde nationale fut introduite avec les vétérans chargés de la garde du poste. M. de la Fayette gesticula en s'écriant : « Est-ce la garde nationale qui doit s'emparer des députés? Se déshonorerait-elle à ce point! Mettra-t-on la main sur un député, sur un représentant du peuple? »
Le sergent Mercier fut tout troublé de cette apostrophe : il hésita un moment; alors une salve d'applaudissements se fit entendre.
M. Ravez fut obligé, pour que force restât à la décision des députés, de faire intervenir la gendarmerie. Le colonel de Foucault pénétra dans la Chambre avec (rente gendarmes. Les vociférations de la gauche redoublèrent.
« La gendarmerie n'est venue que pour seconder la garde nationale, » dit M. de Foucault. « Je fais une
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OBSTACLES A L'ENTRÉE EN CAMPAGNE. tSS
dernière sommation à M. Manuel; je serais désolé d'employer la force contre un député; mais enfin, je le ferai, car c'est mon devoir. — Usez donc de la force, répliqua M. Manuel — Eh bien, dit alors M. de Foucault avec vivacité, gendarmes, empoignez-moi cet homme-là. »
Un brigadier et quatre gendarmes montèrent au banc de M. Manuel, le saisirent et l'emmenèrent au milieu du détachement. Alors le côté gauche, exaspéré, se leva en masse : « Nous le suivrons tous; nous ne le quitterons pas! s'écrièrent les députés;» et, en effet, ils sortirent processionnellement de la salle.
Je crus devoir protester, avec les ofliciers supérieurs de ma légion, contre l'exemple d'insubordination donné par le sous-officier de la garde nationale qui figure dans ce récit.