CHAPITRE XXI
rOLITIQLE EXTÉRIEURE
On cherchait, dans ce temps-là, à modifier notre système politique extérieur; mais j'avoue que ma pensée était invariable à ce sujet, et que je voyais dans l'alliance avec la Russie et surtout dans le caractère de son souverain des ressources qui devaient lût ou tard nous mettre à même de donner à la politique de l'Europe des bases autres que celles d'un machiavélisme éhonté; et d'assurer, pour quelque temps au moins, le repos du monde.
On a vu par quels moyens je m'étais mis en communication avec l'empereur Alexandre, et la direction que mes lettres cherchaient à donner à son esprit, dans l'appréciation des affaires intérieures et extérieures de la France.
Madame la princesse Zénaïde Wolkonski, avec qui j'étais en correspondance, était revenue à Paris. En parlant pour la France, elle s'était engagée à recueillir
quelques notes sur l'élat des esprits, sur la marche des affaires. Je sus que le résultat de ses observations devait aider l'empereur à connaître l'erreur ou la vérité des rapports qui lui étaient faits sur notre situation; et celte dame voulant bien avoir confiance dans mon expérience des affaires, dans la connaissance que j'avais des hommes et des intérêts qui s'y trouvaient engagés, me pria de la guider dans celte étude. Voici le travail que je lui soumis à ce sujet : c'était, pour ainsi dire, le thème de la lettre qu'elle devait envoyer pour remplir sa promesse.
« Vous avez voulu, avant d'écrire à l'empereur, vous donner le temps de tout examiner et de juger ce qui pourrait être dans l'intérêt de la Russie.
« Vous avez vu M. de Villèle. Ses yeux pleins d'esprit vous ont frappée; ils lancent la lumière.
« Vous avez retrouvé dans le vicomte de la Rochefoucauld un ami sincère qui vous témoigne une grande confiance. Lié intimement avec M. de Villèle depuis huit années, il est plus que personne à même de connaître la politique de cet homme d'État ; et sa loyauté ne peut laisser de doute sur la vérité des renseignements qu'il vous a donnés.
« C'est avec bonheur que vous avez reconnu en lui la plus haute estime pour le caractère de l'empereur; il est plein de vénération, d'attachement et de reconnaissance pour sa personne. Vous l'avez trouvé convenant de la nécessité, de l'utilité de l'alliance franche et intime de la Russie et de la France; et déplorant les bases aussi honteuses que fausses que, depuis plusieurs années, des ambitieux nourris d'in-
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trigues et gorgés d'or ont données à la politique; il désire à tout prix voir changer cette politique; et, convaincu que le seul moyen d'y parvenir serait de s'entendre en tous points avec l'empereur, il n'accorde que très-peu de confiance au cabinet de Saint-Pétersbourg, et ne trouve point sa marche tortueuse en analogie avec le caractère plein de franchise d'Alexandre. Il croit qu'on trompe le czar et il accuse les menées de Melternich et l'influence que celui-ci exerce sur l'esprit de Nesselrode. Il m'a avoué que, d'un autre côté, on faisait tout au monde pour changer la politique de la France. Quant à M. de Villèle, il est inébranlable dans son système d'alliance avec la Russie, et surtout de confiance entière dans la sagesse de son souverain.
« Je l'ai trouvé fort raisonnable sur les affaires de la Grèce : il admire la modération de l'empereur Alexandre, et reconnaît que cette modération a sauvé l'Europe. Il sent tout l'embarras que doivent donner à l'empereur ses nombreuses armées, et pense que dans l'intérêt même des finances de la Russie, elles doivent être diminuées quand les affaires d'Espagne seront terminées et que l'Europe sera entièrement calme. Selon lui, rien ne peut et ne devrait être fait que d'un commun accord, dans l'intérêt des deux pays.
« Il s'est souvent affligé de voir la Russie représentée en France par un homme qui loin de travailler comme il le devrait à. consolider le repos du pays qu'il habile, prête les mains aux factions qui pourraient l'agiter. Maintenant il semble appuyer des hommes ambitieux et exagérés qui veulent le pouvoir, quoique les chan-
ces de l'obtenir s'éloignent d'eux de plus en plus.
« L'union qui règne entre le roi et son frère ruineces prétentions, et donne une grande force à M. de Villèle. Jamais l'intimité des deux frères n'a été plus complète : ils marchent d'accord sur tout. Le gouvernement a acquis par cet heureux accord un degré de force qui ne peut que s'accroître. Monsieur ne perd aucune occasion de prouver à l'exagération que, bien loin de l'approuver et de la soutenir, il la blâme: il a paru résister avec force à toutes ses insinuations, et a montré dans celte conduite autant de sagesse que de caractère. Ainsi le pavillon Marsan, dont on faisait tant d'embarras, n'épouvante plus personne. C'est dire que Monsieur acquiert tous les jours, dans la nation, la popularité qu'on croyait lui manquer; il paraît prouvé maintenant que le changement de règne n'excitera aucune difficulté sérieuse.
« Monsieur guide Mgr le duc d'Angoulème avec une sollicitude vraiment paternelle, et l'éclairé sur les dangers qui l'entourent. Le duc d'Angoulème, plein de déférence pour ses conseils, a déployé un noble caractère dans la campagne d'Espagne, et se fait adorer de l'armée.
« On est jaloux du pouvoir de M. de Villèle, de son crédit : les exagérés lui reprochent sa modération; mais personne ne lui conteste son talent et sa prévoyance. Sa modération a sauvé la France. Il paraît avoir eu beaucoup de mal à reprendre l'édifice en sous-œuvre. Les ministères précédents avaient miné la monarchie; ils l'avaient poussée sur le penchant d'un abîme, les uns en ne voyant pas clair, les autres en voyant trop bien.
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« Il reste encore beaucoup à faire à M. de Villèle; mais il est doué d*une persévérance invincible, et avec lui on est certain d'atteindre le but qu'on s'est proposé. L'empereur Alexandre sait bien que vouloir c'est pouvoir. C'est à l'aide d'une volonté forte que l'empereur a vaincu les nations rivales; c'est par elle qu'il s'est vaincu lui-même, et celle victoire sera considérée par les siècles futurs comme la plus grande de toutes celles qui ont signalé sa puissance.
« J'ai vu le vicomte de la Rochefoucauld désolé que l'empereur Alexandre n'ait pas élé à même de connaître personnellement M. de Villèle, et que ce dernier n'ait pu se rendre au congrès, ne fùl-ce que pour quelques jours: M. de la Rochefoucauld désire bien vivement qu'une correspondance intime et sans intermédiaire puisse s'établir entre ces deux grands personnages et leur inspirer l*un pour l'autre ceLte confiance que tous deux méritent. 11 est revenu plusieurs fois sur celte pensée : les qualités de l'âme et de l'esprit rapprochent les conditions, et l'empereur est trop grand pour calculer leur dislance.
« Par tout ce que j'ai entendu, j'ai pu juger que la France n'avait nulle espèce d'ambition; et que par la guerre d'Espagne elle ne voulait qu'assurer la tranquillité de la Péninsule, son repos et celui de l'Europe. 11 faut convenir qu'une politique aussi loyale est faite pour être appréciée par le noble cœur de l'Empereur.
« Quelle gloire pour ce souverain, s'il parvenait à faire disparaître de la politique celte méfiance, ce désir mutuel de se nuire; et à remplacer ce sentiment si peu chrétien par une confiance fondée sur une estime réciproque!
« Le duc d'Angoulême s'est vu obligé de contenir le mouvement royaliste trop violent qui se déclarait en Espagne. Il 1 a fait avec sagesse et prudence, déclarant que 1 autorité espagnole ne pourrait faire arrêter personne sans l'autorisation des généraux françaisajoutant que cette mesure n'avait pour but que d'assurer les effets de sa parole, « qui garantissait la tran- « quilhte de ceux qui se séparaien t des rangs ennemis; » mais que l'indulgence pour le passé assurait la sévérité de la répression des nouveaux délits. »
J'avais insisté auprès du président du conseil, pour qu il appuyât auprès du prince généralissime sur la nécessité de l'ordonnance d'Andujar, ainsi que le prouve la lettre suivante : '
A M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL DES MINISTRES
« 4 août 1825.
« J'ai beaucoup hésité avant de vous écrire; mais je cède à la voix de ma conscience, et à une conviction mûrement réfléchie. La conduite de la régence vous prépare des difficultés qui seront insurmontables, si vous ne leur opposez promptement une barrière. Il faut que cette barrière soit imposée à tout prix : il faut parler en maître, en conservant toutes les formes de déférence. Le pouvez-vous avec l'appui de votre gouvernement, "lorsque vous avez des collègues qui négligent les choses les plus importantes, et qui voudraient, au fond du cœur, pouvoir entraver une opération d'où dépendent le repos de la France, et la gloire d'un Bourbon? N'est-il pas téméraire, j'ose-
rais presque dire coupable, de conserver ces hommes au pouvoir, en résistant à tous les conseils de la prévoyance, de la justice et de la sagesse? Parmi les ministres, il en est qui soutiennent évidemment la régence, qui l'encouragent dans ses folles et téméraires conceptions, et s'entendent avec un homme qui, par calcul personnel, rêve votre destruction et y travaille avec persévérance, tant à l'étranger qu'à l'intérieur; avec un homme qui, secondant M. Decazes, deviendrait, sans s'en douter, l'agent involontaire d'une faclion habile pour parvenir à ses fins; habile dans l'art de dissimuler et de séduire.
« Est-il possible de marcher au milieu d'un tel chaos, et n'esl-il pas temps de prendre un parti qui, offrant à tous les yeux l'idée de la fixité, donne aussi la meilleure garantie du repos? Ce serait un bien fauxcalcul de vouloir attendre que les affaires d'Espagne fussent terminées. Ces affaires, en effet, s'aggravent évidemment des embarras de l'intérieur : toutes les opinions connaissent ces dissidences, disons mieux, ces divisions; et où est la force quand la concorde n'existe pas? Soyons forts chez nous, cl nous le serons partout. Il serait sage de profiter du moment où tout changement fait dans l'intérêt de vos idées, de votre système général, loin de produire la plus légère secousse, serait un gage de repos pour tous les esprits sages, et un sujet d'effroi pour les autres. J'en assume sans crainte toute la responsabilité sur ma tête. Mais il est nécessaire que ce soit fait de manière à ne plus y revenir; et, loin d'en être blâmé, vous serez jugé vraiment habile et digne de la confiance que vous avez inspirée.
« Ne laissez pas plus longtemps le prince victorieux en Espagne. Arrêtez sa pensée sur l'influence qu'il peut exercer dans le choix des hommes, et dans la direction des affaires.
« La conspiration anglaise qui tend à accroître les difficultés de la campagne en la prolongeant, réside dans Ouvrard. C'est là un point qu'il ne faut pas perdre de vue.
c< Ne mettez pas les miuislres que vous ferez nommerj en présence des Chambres, sans avoir eu le temps de bien asseoir leur position; il faut qu'en arrivant, ils ne se trouvent pas dans cette position où l'on a mis Dijeon, à qui l'on reproche maintenant de n'avoir pas fait ce qu'il lui était impossible de faire. Il faut raffermir l'esprit public, le diriger, s'en emparer, être maître absolu de toutes les administrations, diviser les factions pour les affaiblir, et prendre les hommes par leur intérêt pour pouvoir les appliquer à l'intérêt général. Pour parvenir à ce résultat, rendezvous maître du ministère de la maison du roi; et placez-y quelqu'un qui marche d'accord avec vous.
« Ainsi l'on ne verrait plus notre premier homme d'Etat accablé sous le poids d'un fardeau que les forces humaines ne peuvent supporter, fardeau allourdi encore par tous les soucis, par toutes les inquiétudes, par toutes les contrariétés qui vous assaillent quand on ne se sent pas secondé.
« Il n'y aura plus de difficultés sérieuses; tout marchera, et celui qui doit tout diriger étant consulté sur chaque chose, conduira paisiblemeiît les affaires.
« N'imitons pas ce médecin qui, n'osant adminis-
trer un remède énergique à son malade, le laisse mourir de langueur.
« J'ai rempli un devoir que je regardais comme sacré, et je n'assume plus sur moi la responsabilité du silence. Puisse le ciel accorder le don de conviction à mes paroles! Puisse le ciel vous avoir inspiré, ce qui est très-possible, la même pensée qu'à moi!
« Je n'entrerai pas aujourd'hui dans les détails. Je suis à vos ordres, si vous m'approuvez : sinon, Je me bornerai à faire des vœux pour mon pays, et je rem trerai avec résignation dans cet état de réserve dont vous ne m'aviez pas vu sortir depuis longtemps; mais ce ne sera pas sans regretter que le cœur d'un ami sincère soit mis à ce genre d'épreuve. »
A la fin d'août 1825, affligé autant qu'effrayé du peu d'accord de noire administration et des conséquences de cet état de clioses sur l'Espagne ellemême, après avoir tout fait pour décider M. de Villèlc à montrer la force nécessaire au rétablissement de l'harmonie entre les dépositaires du pouvoir, et à marcher de concert en avant, au lieu de rétrograder, faute de s'entendre, je lui mandai sans aigreur cl sans entrer clans aucune cxplicalion que je resterais tranquille désormais; mais qu'il me rclrouverait au moment du danger : j'ajoutai que je ae devais ni ne pouvais partager plus longtemps la responsabilité du mal qu'il ne savait pas ou ne voulait pas empêcher.
Bien des gens, en effet, me faisaient un reproche sévère de m'associer ainsi, avec un abandon et un dévouement sans nul exemple, à tous les actes, je pourrais aussi dire aux fautes de M. de Villèlc.
Il me répondit une lettre qui me blessa. Je crus alors devoir entrer dans quelques explications.