‹ Mémoires de M. de La Rochefoucauld, duc de Doudeauville$h6$iDe la Seconde Restauration à la mort de Louis XVIII, 1815- septembre 1824Chapitre 72 sur 93 · A M. DE VILLÈLE · texte numérisé non relu

A M. DE VILLÈLE

« 24 août 1825.

. « L'honnête homme trompé s'éloigne et ne dit mot... c'est ce que j'ai fait jusqu'ici : en fait de reproches, je les épargne aux autres; il me suffit de n'en point mériter. Il faut pourtant vous dire ce que j'ai sur le cœur, aujourd'hui que vous m'accusez de chercher à me brouiller avec vous. Ainsi c'est à moi qu'appartiennent tous les torts! je vous connaissais une grande facilité pour présenter les questions sous l'aspect qui vous convient; mais je m'étonne de l'usage que vous venez de faire de ce talent; et vous me forcez à une explication que je voulais éviter.

« Je juge le moment présent et je prévois l'avenir. Je me suis jeté sans aucun calcul dans la bagarre à la suile d'un homme qui a rendu de grands services,' je le reconnais, mais qui pouvait en rendre de plus grands encore, car il pouvait fonder le bien qu'il faisait sur des bases durables, en choisissant un terrain solide ; mais pour cela il fallait déblayer autour de lui, et ne pas laisser les difficultés s'amonceler parce que l'on se sent trop de paresse pour les résoudre.

« Je vais entrer, en courant, dans l'examen de quelques questions, passant sous silence mille détails que je laisse à votre conscience le soin d'évoquer.

« En arrivant au ministère, une des choses les plus indispensables était de composer de fortes administra-

lions '. Des notes qui vous furent remises à celle occasion sont restées dans votre tiroir; et bientôt les ministres que vous avez choisis, et qui eussent eu besoin d'aide se sont trouvés dominés par les administrations, dans lesquelles une inertie effrayante remplaçait trop souvent les dispositions hostiles qui avaient longtemps existé.

« Ainsi, effrayés de l'état déplorable dans lequel se trouvait la Marine, malgré les sommes énormes qu'on y dépensait; scandalisés des choix dangereux faits par le minisire, vos amis vous ont supplié de porter un prompt remède au mal; vous en sentiez la nécessité; mais il fallait prendre un parti, et il n'a pas été pris; et l'on a pu juger depuis par la conduite de la marine de ce que valaient ses chefs. Les villes les plus importantes, dont les flottes devaient resserrer le blocus, ont reçu journellement des vivres en abondance. Les bâtiments ennemis ont circulé librement, et des corsaires se sont montrés devant Marseille. Cadix, enfin, n'estil pas approvisionné comme en temps de paix, tandis que le manque absolu de vivres eût dû y causer un véritable désordre, et préparer sa chute? Un exemple était nécessaire : vous étiez décidé au remplacement de l'amiral; mais il fallait une volonté arrêtée pour l'exécution , et l'amiral commande encore devant Cadix!... Ne sachant on ne voulant pas commander, personne ne vous obéit.

« Pour celle guerre qui se préparait de loin, la question n'était pas de discuter sur le plus ou moins de gravité des circonstances qu'elle amènerait; mais

' Avec infiniment de peine et de soins, secondé par des hommes intelligents et liabiles, j'étais parvenu à connaître le personnel de tous lis ministères; et à faire à ce sujet, un travail d'une liante importance.

-ï8G MES MÉMOIRES,

bien de travailler sans relâche à prévenir les plus fâcheuses : pour conserver la possibilité de l'éviter, cette guerre, il fallait, en ordonnant les préparatifs les plus formidables, monlrer qu'on était en état de la faire; et, pour la terminer plus vile, déployer .tous les moyens nécessaires pour la continuer longtemps, si la dignité du pays l'exigeait.

« Rien, au contraire, n'était prévu; rien n'était préparé; et le désordre le plus effrayant et le plus intolérable régnait encore dans cette partie de l'administration si importante, surtout au commencement d'une campagne.

« Il existait évidemment dans les bureaux de la guerre une volonté positive de compromettre les iptérêts de la France monarchique : vos amis, quand ils insistaient sur cette disposition, prêchaient dans le désert. Le ministre de la guerre loyal mais faible, était indignement abusé.

« Après s'être refusé à conserver dans sa place le véritable drapeau blanc de l'armée, il fallait, du moins, tâcher de le remplacer dignement.; mais, en donnant un successeur au duc de Bellune, on devait en même temps s'emparer de son esprit, le diriger, le conduire; et surtout ne pas placer un homme dans une position aussi fausse que celle où se trouva pendant quelque temps le général Dijeon.

« Cependant les affaires paraissaient s'embrouiller au congrès de Vérone; M. de Montmorency refusait de se placer sur le terrain qu'on lui avait indiqué. Gendre de l'ambassadeur de France, mais dévoué au président du Conseille proposai à celui-ci de.me rendre immédiatement au Congrès. On remit au lendemain à

s'expliquer sur celte proposition; et la sortie de M. de Montmorency du Conseil, à son retour du Congrès, devint une nécessité; et occasionna un premier ébranlement. Fort heureusement, on le décida à donner sa démission; autrement une lutte scandaleuse et pénible se fût engagée, et Dieu sait quelle en eût été la suite! L'esprit des affaires ne suffit pas : il faut aussi connaître les hommes, et savoir les conduire.

« Enfin la guerre d'Espagne fut déclarée; et un prince de France, un Bourbon, fut mis à la tète d'une armée qui existait à peine, malgré les trésors fournis par la France; et sans qu'on eût songé sérieusement aux difficultés qu'il s'agissait de vaincre, et aux moyens d'en triompher. La question fut tranchée par ce mot « En avant! » qui se trouve si bien dans la bouche d'un prince fiançais.

« Le passage de la Bidassoa eut lieu!

« L'honneur de la France fut sauvé : cette Providence que l'on n'osait invoquer, semblait venir ellemême au secours d'une cause sacrée; mais aussi que de difficultés, et combien d'obstacles à chaque pas ! rien n'était préparé : les approvisionnements manquaient : point de préparatifs pour les blocus, point d'artillerie pour les sièges, pas de munitions! pas de vivres! pas de vivres, dans un pays où le plus léger désordre devait entraîner les plus tristes conséquences ! Le prince ne calcula que la nécessité; il conclut forcément un traité trop onéreux sans doute, et dont les conséquences sont devenues fort graves, sous tous les rapports. Qui est responsable de ces marchés, si ce n'est celui qui n'a voulu prendre aucun parti, en temps opportun? Si, au moyen de cette déplorable

affaire, des hommes dangereux se sont emparés de l'esprit du généralissime el le poussent à des mesures dont votre système lui-même devra souffrir, à qui la faute, je vous le demande?

c< On vous proposait d'envoyer auprès du prince un homme qu'il traite avec une bienveillance toute particulière, un homme entièrement dans vos idées; et qui, par sa position vis-à-vis de l'Espagne, et par son esprit de conciliation, eût gagné l'esprit de la régence, ménagé celui de Mgr le duc d'AngouIème et rendu de bien grands services; mais... bref, on remit encore au lendemain, et un ordre du jour vient d'être rendu, qui compromet le sort de notre armée, et celui de l'expédition tout entière!

« La question devait se décider à Cadix; il y a six semaines, on le savait à peine : quelques moyens de sièges commencent seulement a être réunis à grands frais, et le prince venait à Madrid sans que rien se préparât; à peine'10,000 Français, au moment où je vous écris, sont-ils devant Cadix ! Nos troupes sont affaiblies par une fatigue excessive, par des maladies et des combats livrés tous les jours. Quelque chose que l'on ait dite, voyons-nous une armée de réserve formidable capable de réparer nos perles, et d'imposer à l'Espagne, s'il était nécessaire? Quel gouvernement eût jamais l'idée de commencer et de poursuivre une campagne, en ayant contre soi son propre ministre de la guerre, qui crut d'abord entrer dans vos vues.

« Voilà, cependant, où nous ont conduits les fautes qui ont été commises, et qui paralysent l'heureuse influence qu'une grande pénétration et un esprit lumineux en affaires devaient exercer sur notre pays.

« Sans doute, en paraissant un instant la séparer des puissances, vous avez rendu à la France la noble attitude qui lui convient; mais il devenait nécessaire de faire plus de frais vis-à-vis des souverains; et surtout vis-à-vis de l'empereur de Russie, qu'il importail tant d'avoir pour soi !

« Que n'a-t-on pas fait pour vous engager à ne pas laisser auprès de lui l'ambassadeur français, tout à fait contre vos idées, contre vos vues; et ne recevant d'instruction que de ceux qui veulent vous renverser.

a. 11 pourrait ailleurs rendre de grands services, surtout si on s'était emparé de son esprit; mais c'était un nouveau travail à faire; on aime mieux laisser tout aller à la débandade, et on s'étonne après que tout manque à la fois !

« Si nous jetons un coup-d'œil sur la situation intérieure, nous voyons, dans le propre conseil du roi, une division constante, une opposition formelle contre vous, président du conseil! Un des membres de celte opposition est même en guerre ouverte avec le prince qui commande en Espagne; et vous croyez que cela peut durer longlemps ainsi !

«Toutes les branches de l'administration, excepté la justice, sont dans l'état le plus déplorable.

« Ce mal est-il sans remède? Non, sans doute, il serait très-facile d'y remédier... mais pourquoi indiquer ces moyens, lorsqu'on s'obsline à n'en prendre aucun? Je dirai seulement: pour être maître chez les autres, sachez commander chez vous, et ne laissez point dans voire propre maison des subordonnés qui travaillent avec persévérance à vous renverser! Si vous voulez imposer à l'étranger, offrez lui l'image de la

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