LETTRE DE M. DE VILLÈLE
« 2 décembre 1823.
« Mon cher Sosthènes, je ne vois et ne dois voir •ju'une chose dans -votre lettre d'aujourd'hui; c'est que, tout entier à vos nouveaux amis, il ne vous reste plus de place pour les anciens.
« Je suis résigné à tout, même à l'injustice; seulement il est des côtés où elle m'est plus pénible, parce que je devais moins m'y attendre. Ainsi ce n'est pas vous, témoin de la vie que je mène, qui pouvez être embarrassé de connaître les causes qui me privent de ma liberté. Hier soir, premier jour où ma soirée n'a pas été prise par des réceptions, nous devions, avec ma femme, aller où on a la bonté de s'apercevoir que nous ne sommes pas allés. Trois grosses affaires m'ont retenu jusqu'à onze heures'et demie du soir dans mon cabinet, à la suite d'un conseil qui n'avait fini qu'à six heures et demie.
« Ce soir, j'en ai deux qui, j'espère, me permettront
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de sortir à neuf heures ou neuf heures et demie. S'il ne me survient pas d'autres nécessités, je serai trop heureux d'exécuter mon projet d'hier.
« Je n'ai pas de nouveaux amis : les anciens se refroidissent et sont prêts à m'abandonner, puisqu'ils commencent à être injustes à mon égard": voilà la morale de tout ceci. Je saurai jusqu'au bout être invariable dans la ligne du plus complet dévouement à la cause que nous servons, de la plus scrupuleuse fidélité à ceux à qui je suis redevable d'aussi puissants secours; croyez que, loin d'en souffrir, je serai bien soulagé le jour où, après avoir heureusement fait tous mes efforts pour supporter le fardeau qui m'est attribué, on trouvera convenable de l'essayer à des personne plus capables de le porter.
« Je finis sans rancune, sans être fâché ni blessé, mais je vous assure, avec un sentiment pénible; parce que je n'ai pas mérité le reproche que vous m'adressez; et que, de votre part, l'injustice ne peut que m'affliger. Toujours, et malgré tout, -de cœur à vous.
« Jh. de Villèle. »
On a pu voir quel était le secours actif que nous prêtions à M. de Villèle, cl si j'avais changé à son égard .
L'affaire du duc de Bellune n'était pas la seule cause de division qui régnât dans le ministère. Une sourde mésintelligence existait entre M. de Villèle et M. de Chateaubriand ; ce dernier devint, dans le conseil, un chef d'opposition auquel se réunissaient toutes les oppositions extérieures du libéralisme, et d'exagération royaliste mécontente. Les uns et les autres
cherchaient à culbuter le président du conseil -que le roi, sans cesse éclairé et soutenu par madame du Cayla, regardait toujours comme indispensable à la tête des affaires. Ce tiraillement intérieur ne pouvait se prolonger beaucoup sans des inconvénients très-graves : M. de Villèle le reconnaissait; mais comprenant toutes les conséquences d'une rupture avec le nouveau ministre des Affaires étrangères, il hésitait; et, selon son habitude, il attendait que le roi lui forçât la main en quelque sorte, et tranchât lui-même la question. Au moment où M. de Chateaubriand s'était mis à la tête d'une opposition contre M. de Villèle, je fis part à l'amie 1 de cet homme illustre des craintes que j'avais pour l'avenir. Je voyais, en effet, entre les deux ministres tous les symptômes d'une brouille qui devait nuire à l'un et à l'autre; et, selon moi, il n'y avait qu'un moyen de prévenir un coup d'éclat. C'est ce que j'expliquai dans la lettre suivante.