‹ Mémoires de M. de La Rochefoucauld, duc de Doudeauville$h6$iDe la Seconde Restauration à la mort de Louis XVIII, 1815- septembre 1824Chapitre 74 sur 93 · LETTRE DE M. DE VILLÈLE · texte numérisé non relu

LETTRE DE M. DE VILLÈLE

» 8 septembre 1823.

« Mon cher Sosthènes, je ne puis laisser partir madame du Cayla qui, plus aimable que vous, est venue dîner avec nous en famille, ce que vous avez refusé, sans vous dire combien je suis peiné de ce refus.

« Vous avez tort, cent fois tort; et c'est très-vilain d'avoir tort en amitié.

a Que vous ai-je fait? vous seriez bien embarrassé de le dire. Quant à vous, je le disais bien et avec raison : vous cherchez, je le répète, à vous brouiller avec moi, sans motifs; et vous avez tort, mille fois tort, car jamais personne ne rendit plus justice à votre cœur, à vos services, à vos qualités; jamais personne ne vous fut plus sincèrement attaché que

« Jll. DE VlLLÈLE. »

P. S. « Venez me voir, si vous ne voulez pas que, malgré tout ce qui m'accable, j'aille vous chercher moi-même. »

M. de Montmorency, ainsi que je l'ai dit, avait pris généreusement son parti de sa retraite des affaires. Tenant au pouvoir surtout parce qu'il lui donnait le moyen de servir la France, et de prouver son dévouement au roi, il l'avait abandonné aussitôt qu'il avait reconnu l'impossibilité de conserver dans le ministère l'unité indispensable au bien qu'il voulait faire. Pour se rendre compte à lui-même des motifs qui avaient dirigé sa conduite, l'bonorable duc Malbieu employa le premier temps qu'il passa dans la retraite, à écrire son passage aux affaires étrangères, jusqu'au moment où il quitta le ministère racontant — cl ce n'était pas la partie la moins intéressante de son récit — ce qu'il avait vu et fait au congrès de Vérone. M. de Montmorency voulut bien me donner lecture de ces mémoires, qui, s'ils étaient publiés un jour, ne pourraient manquer d'augmenter l'estime que son beau caractère avait inspirée à la France; c'est là le sentiment que j'exprimai après l'audition de cet écrit, me plaçant pour l'entendre au point de vue de celui qui l'avait fait, et m'abstenant de porter un jugement sur la ligne qu'il avait cru devoir suivre. Madame de Montmorency, par sa tendresse pour son noble époux, et, disons-le aussi, par amour pour la France, car elle croyait que ses destinées ne pouvaient être placées en de plus dignes mains, madame de Montmorency rêvait encore sa rentrée aux affaires. Elle voulut me consulter à ce sujet, dans celle lettre :

HHM

1HB

« 22 septembre 1823.

« Je m'étonne toujours, mon cher Sosthènes, que des honnêtes gens comme vous et moi — soit dit sans trop d'amour-propre — aient souvent une opinion différente sur des choses de haute importance : or, voici ce que m'a fait penser la lecture que nous avons écoutée ensemble.

« Si M. de Villèlc a des vues aussi bonnes et aussi loyales que vous le dites, et que je le suppose ; s'il est vrai qu'un sentiment de jalousie l'ait maîtrisé au point de lui faire désirer, à quelque prix que ce fût, la retraite de M. de Montmorency, il peut facilement être éclairé par l'explication franche de la conduite et du plan du duc Mathieu, et tendre la main à son ancien collègue. Ces deux hommes si bien faits pour s'entendre, ne peuvent-ils se rapprocher; et, unis, être encore ensemble d'une grande utilité à leur pays? Que Ton examine de sang-froid et sans partialité le fond de leur système; il est loin d'être aussi différent que quelques personnes semblent le croire. Esprit, talent, amour du bien, attachement sans bornes à la royauté et à la légitimité, voilà ce qui leur est commun. Tous deux veulent l'honneur de la France : ils le soutiendraient envers et contre tous, et lui donneraient à tout prix la dignité dont elle a besoin. Ils ont fini par se trouver d'accord sur le point le plus important (à un mois près). Qu'en dites-vous? Peut-on établir une union sur des bases plus essentielles; et n'y a-t-il pas moyen de s'entendre, quand on a le même langage sur les lèvres, et les mêmes sentiments dans le cœur? Il ne faut pour cela qu'imposer silence

aux passions malheureusement inséparables de notre pauvre humanité! »

Je crus nécessaire, pour faire tomber ces illusions, de répondre par la lettre suivante :

« 23 septembre 1823.

« te serais entièrement de votre avis, chère maman, si je pouvais supposer comme vous, que la jalousie seule eût causé une rupture qui m'a fait un si profond chagrin; mais il me semble qu'entre les deux hommes qu'il s'agirait de rapprocher, il existe, à tort ou à raison, des idées absolument opposées, une manière de voir et d'agir tout à fait différente. Or, si chacun restait convaincu, dans sa conscience, qu'il avait, et qu'il a encore raison; si les événements même avaient justifié la manière de voir et de penser de l'un d'eux; si celui qui eût dû se laisser diriger a voulu diriger l'autre; et si cet autre n'a pas voulu et ne veut pas recevoir cette direction, il en résulterait une dissidence que je déplore d'autant plus qu'elle serait irrémédiable, car elle a ses racines dans la conscience de tous les deux; et ils ne pourraient se retrouver ensemble, qu'au prix du sacrifice de leurs convictions; j'avoue que je ne les crois pas d'humeur, ni l'un ni l'autre, à fairedes concessions sur ce chapitre.

« Voilà ce qui m'afflige profondément.

« En outre, chère maman, vous parlez, je crois, d'un point tout à fait faux, c'est-à-dire que vous semblez croire que M. de Villèle et mon beau-père étaient du même avis, à un mois près.

« Ils voyaient d'une manière tout à fait différente, je le répète et je ne suis pas chargé, Dieu merci , de décider qui avait tort ou raison. Cet écrit m'a fort intéressé, il est vrai, mais il m'a prouvé aussi, je l'avoue avec douleur, qu'il n'y avait pas de rapprochement politique possible entre deux hommes consciencieux bien décidés chacun, surtout M. de Montmorency, à ne jamais faire aucune concession.

« Je sais, ma chère maman, que cette conclusion vous fera de. la peine; mais je suis loyal et sincère avant tout, et quand il s'agit de dire les vérités, je crois qu'il faut employer résolument le mot qui sert.

« Recevez, etc. »

Tous ces petits ennuis domestiques, les sacrifices de tout genre que j'avais faits pour atteindre le but placé devant mes efforts, le rapprochement du roi et de Monsieur, et le maintien de leur bonne intelligence, reçurent, à cette époque, une bien douce et bien glorieuse récompense. Le roi me remit le signe qui, aux premiers jours du monde, annonça à la terre que la colère du ciel était désarmée; et que le grand mot de réconciliation avait été prononcé dans les conseils d'en haut : je reçus de Louis XVIII une branche d'olivier faite en baleine et d'un travail exquis 1 . J'écrivis aussitôt à madame du Cayla :

1 Le roi fil graver sous le vase ces paroles si précieuses pour moi : « Vicomte de la Rochefoucauld, vous voyez devant vous un frère qui « vous parle de son bonheur, et un roi de sa reconnaissance. Je vous « connais trop bien pour vous rien offrir; mais que cette branche d'o- « livier soit, pour vous et les vôtres, un témoignage des services que « vous avez rendus au roi, à sa famille et à votre pays! »

MES MÉI01RES.

« Paris, 21 octobre 1825.

« Mon bonheur, chère comtesse, égale ma surpriseet ce dernier sentiment le cède encore à la reconnaissance.

^ « Qui me vaut une marque de bonté si précieuse? C'est, je crois, votre amitié qui a fait valoir les services que j'ai pu rendre dans le sens de cette heureuse union. Savoir qu'on a compris, et qu'on apprécie mon zèle pour le service du roi, et pour le succès d'un accord désiré par tous ceux qui, dans leur cœur, réunissent avec amour tous les membres de la famille royale, dans l'intérêt du pays : voilà ma plus belle récompense. Si je suis parvenu à faire un peu de bien dans ce sens, je tâcherai de faire encore mieux; et mes efforls n'auront de bornes que mon dévouement et ma gratitude!

« Vous vous chargerez, n'est-ce pas, aujourd'hui même, de dire tout ce que je sens? Puisez dans votre propre cœur; qu'il soit mon interprète, et je croirai avoir été entendu.

« Vous comprendrez l'impatience où j'étais hier soir de ne pouvoir parvenir à vous conter tout cela.

« A vos pieds tous mes plus (endres hommages, et à ce soir. »

La branche d'olivier qui m'avait élé donnée par le roi, fut aussi l'heureux présage du retour de la paix publique. Quelques jours après, nous apprîmes que la guerre était finie en Espagne.

Les corlès s'étaienl transportées à Cadix, entraînant Ferdinand à leur suite. Après avoir tenté de nouveau les voies d'accommodement, et proposé une dernière fois aux cortès de rendre la liberté à leur captif, en promettant amnistie pleine et entière pour tous ceux qui avaient pris part à la révolution, le duc d'Angoulême avait mis le siège devant Cadix. La prise du Trocadéro ' et de San-Pietri sont de beaux faits d'armes qui ont décidé la victoire. Cadix a fait sa soumission, et le roi d'Espagne a été délivré !

On ne marche pas de Bayonne à Cadix; on ne prend pas Pampelune,San-Sébastien et Barcelonne sans quelque gloire.

La campagne d'Espagne fut bien conduite, et parfaitement réglée.

Un journal a résumé d'une manière piquante les différentes phases de celte expédition, en meltant en regard toutes les fausses nouvelles que le parti libéral faisait courir à l'aide de ses journaux; et les démentis que la conduite de l'armée et de ses chefs donnait immédiatement à ces sinistres annonces. J'insère ici cette pièce, qui résume en quelques pages les principaux faits de la campagne et les efforts de la tactique révolutionnaire au dedans :

Le Journal du Commerce. — « On évalue à quarantecinq mille hommes le nombre des troupes constitution-

• Le prince de Carignan, depuis roi de Sardaigne sous le nom de Charles-Albert, voulant effacer par sa bravoure le souvenir des fautes de sa jeunesse, fut le premier à se précipiter dans la baie de Cadix, où sa grande taille le faisait remarquer.

408 mes mémoire;s.

nelles rassemblées de l'autre côté de la Bidassoa. A leur tête sont, dit-on, des officiers qui, ayant servi dans les armées françaises, peuvent avoir une grande influence sur les dispositions de nos soldats. Dans cet état de choses, on regarde le passage du fleuve comme impossible, à moins qu'on ne veuille l'acheter par des sacrifices qui font toujours gémir l'humanité; et qui pourraient, d'ailleurs, compromettre, dès la première affaire, le succès de la campagne. »

Le major général. — « L'armée française a passé la Bidassoa, le 7 avril, au cri de vive le roi! Un coup de canon a suffi pour mettre en fuite cette bande de transfuges qui avaient espéré corrompre la fidélité de nos soldats. Les voltigeurs du 9 e léger les ont poursuivis, la baïonnette dans les reins, et ont fait mordre la poussière à plusieurs d'entre eux. Un régiment espagnol, placé sur les hauteurs, n'a point pris part à l'action; et est resté tranquille spectateur de la honteuse défaite de ces transfuges, ».

Le Courrier français.— «le passage de la Bidassoa ne prouve rien en faveur des opérations ultérieures de la campagne. A peine entrée en Espagne, l'armée française sera arrêtée par les places de Saint-Sébastien, de Pampelune et de Logrono, dont il est impossible que l'on puisse faire le siège. »

Le major général. — « La place de Logrono a été enlevée de vive force, le 18 avril, par la division du général Obert. Deux divisions forment le blocus de Saint-Sébastien et de Pampelune; et l'armée, qui est passée devant ces places, continue sa marche en avant.» Le Pilote. — « La prise de Logrono ne signifie absolument rien. Il est de fait, au contraire, que plus

■■■MMMii

on prendra de places, el plus il faudra laisser de garnisons pour les garder. Cette division affaiblira l'armée, qui, d'ailleurs, étant inquiétée sur ses derrières par les guérillas qui s'organisent, se trouvera ainsi dans l'impossibilité de rien entreprendre contre Burgos. »

Le major général. — « Burgos a été occupée, le 22 avril, par le corps d'armée sous les ordres du général Vallin. »

Le Journal de Paris. — « La prise de Burgos est d'un faible avantage pour une armée que la population espagnole doit voir avec répugnance, et qui ne pourrait se maintenir en Aragon qu'autant que Sarragosse serait en son pouvoir; mais il ne nous paraît pas possible qu'on se rende maître de cette place importante. »

Le major général. — « Sarragosse a capitulé. Le corps d'armée du général Molitor y est entre le 25 avril; et la population de l'Espagne, convaincue que nous venons lui apporter le repos et le bonheur, court partout au-devant de nos soldats, et les accueille par des démonstrations de joie et d'amitié qui prouvent combien elle déteste le joug sanglant des révolutionnaires.»

Le Constitutionnel. . — « Tous ces avantages ne peuvent avoir aucune influence sur les événements ultérieurs de la guerre d'Espagne. Pour arriver sous les murs de Madrid, il faut franchir les défilés de Somo-Sierra, et ce passage défendu par l'Abisbal, à la tète d'une armée aguerrie, arrêtera la marche des troupes françaises, et rendra impossibles les opérations qu'on veut diriger sur la capitale de la Péninsule. »

Le major général. — « L'armée française a traversé sans obstacle, le 19 mai, les montagnes de Somo-

Sierra, chassant et dispersant devant elle les corps qui voulaient s'opposer à son passage. L'Abisbal, reconnaissant enfin l'inutilité d'une plus longue résistance, a abandonné la cause des révolutionnaires, et se retire en France. »

Le Courrier français. — « Nous nous attendions depuis longtemps à la défection du traître L'Abisbal, mais son abandon ne change rien à la face des choses.' On ne peut s'applaudir d'aucun succès, tant que Madrid ne sera pas au pouvoir des Français; et il est de toute impossibilité qu'on puisse s'emparer de cette place, défendue par le brave Zayas, général expérimenté, qui paraît déterminé à s'ensevelir sous les ruines de la ville qu'il est chargé de protéger.»

Le major général. — « S. A. R. monseigneur le duc d'Angoulème a fait son entrée à Madrid le 24 mai. Les prouesses du général Zayas se sont bornées au massacre de quelques femmes, et des paisibles habitants de cette ville, qui avaient été au-devant de leurs libérateurs. »

Le Journal du Commerce. — a La prise de Madrid n'est que la première époque de la guerre d'Espagne. U n'y aura réellement rien de décidé, tant que les cortès occuperont la capitale de l'Andalousie, et pourront, de celte place, diriger les mouvements des divers corps, commandés par les généraux constitutionnels. » Le major général. — a Le 12 juin, les cortès se sont enfuies de Séville, entraînant à Cadix le roi et la famille royale. Le 18, le général Bourmont est entré dans cette place, après avoir chassé Lopez-Banos qui la gardait, et lui avoir fait un assez grand nombre de prisonniers. »

Le Journal de Paris. — « Nous le répétons, l'occupation de toutes ces places ne fait qu'affaiblir une armée déjà peu nombreuse, et qui n'aura bientôt plus quinze mille hommes à opposer aux forces des généraux constitutionnels, et notamment de Morillo qui tient encore une grande partie de la Galice, et empêche ainsi la jonction du général Bourck avec les autres corps de l'armée française. »

Le major général. — « Le 10 juillet, Morillo a reconnu la régence de Madrid, et s'est réuni avec trois mille hommes aux troupes sous les ordres du général Bourck. »

Le Pilote. — « La défection de Morillo, n'est qu'un homme'de moins dans le parti constitutionnel. Il reste trente mille hommes à Ballesteros, et ce général, incapable d'une pareille lâcheté, est connu par son attachement à la constitution des cortès. Ballesteros ayant des forces aussi considérables, il paraît impossible qu'on parvienne à le réduire. »

Le major généra!. — «Ballesteros a suivi l'exemple de Morillo : ce général qui n'avait guère, plus de sept mille hommes avec lui, a capitulé entre les mains du général Molitor. »

Le Constitutionnel. — « Hé! qu'importe la défection de quelques hommes sur lesquels on n'a jamais beaucoup compté! La grande question de la guerre doit se décider devant Cadix; et il est impossible de rien entreprendre contre cette place tant qu'on n'occupera pas Chiclana, Sainte-Marie et Port-Royal. »

Le Major général. — « Chiclana, Sainte-Marie et Port-Royal sont occupés par les troupes du général Bordesoulle. »

Le Courrier français. — « On ne peut vraiment pas considérer comme des avantages l'occupation de .quelques points qui n'ont pas été défendus ; c'est sur l'importante position du Trocadéro que toutes les forces des cortès sont réunies; et' non-seulement la prise de cette position nous paraît impossible; mais nous doutons même qu'on se décide à l'attaquer. »

Le major général. — « Le Trocadéro a été enlevé le 51 août. »

Le Journal du Commerce. — « Nous n'avons jamais dit positivement qu'il était impossible de se rendre maître du Trocadéro, mais à quoi peut aboutir l'occupation de cette position? Cadix pourra toujours être ravitaillée par les petites barques qui se glisseront dans la rivière Sainte-Marie, sous la protection du fort San-Pielri. »

Le major général. — « Le forlSan-Pietri a été pris le 20 septembre par la marine française. »

Le Pilote. — « Malgré tout ce qu'on peut dire, nous persistons à croire que la cause des cortès est loin d'être désespérée. Riégo est sorti de Cadix. Après avoir fait prisonnier par subterfuge le traître Ballesteros, il s'est mis à la tête des troupes que ce général avait sous ses ordres ; il se porte sur Jaën et de là en Catalogne, où Riégo doit être invincible. »

Le major général. — « Riégo a été complètement battu parle général Bonnemains; obligé de fuir presque seul, il a été arrêté à Arguillos par trois paysans, et conduit, le lo septembre, dans les prisons de la Caroline. »

Le Constitutionnel. — « La lenteur des opérations de l'armée française, qui a mis cinq mois à conque-

rir l'Espagne, justifie toutes nos prédictions. Nous le répéterons toujours : rien ne sera terminé dans la Péninsule tant qu'on ne sera pas maître de Cadix et de l'île de Léon. »

Le Courrier français. — « Oui, c'est dans les murs de Cadix que doit se décider la grande question de la guerre; mais, tant que cette place sera au pouvoir des cortès, il n'y aura rien de changé en Espagne. »

Le Journal du Commerce. — « Sans doute, d'après l'opinion des marins les plus expérimentés, il est démontré qu'on ne peut rien entreprendre contre Cadix ni contre l'île de Léon par la voie de terre. Une flotte nombreuse pourrait seule opérer avec avantage ; mais il semble impossible maintenant qu'avec le petit nombre de vaisseaux qu'il y a devant Cadix, on puisse bombarder la ville et la forcer à capituler. Les cortès, d'ailleurs, paraissent déterminées à s'ensevelir sous les ruines de cette nouvelle Numance, à moins cependant qu'elles ne se décident à se sauver à Ceuta ou aux îles Canaries, si ce dernier asile de la constitution de 1 812 était en danger. » .

Le Pilote. — « 11 est maintenant prouvé qu'on a attendu trop longtemps pour attaquer Cadix. Nous voici arrivés au moment de l'équinoxe, et l'expérience constate qu'à partir du 1 er octobre il souffle, dans la baie de Cadix, des vents impétueux qui obligent les plus gros vaisseaux à prendre la haute mer. Il est donc probable que les cortès profiteront de l'éloignement de la flotte du contre-amiral Duperré pour se retirer avec la famille royale dans quelque lieu sûr où elles pourront tenir leurs séances, et aviser aux moyens de recommencer utilement la guerre au printemps prochain. »

Le Journal de Paris. — « Yous parlez on ne peut mieux : je n'ai rien à ajouter. Oui, sans doute, l'équinoxe... les vents du 1 er octobre... il est impossible que la délivrance du roi, le renversement de la constitution de 1812 et la réduclion des cortès de Cadix aient lieu avant quelques mois... Alors nouvelle création de rentes, nouvelle émission de bons royaux, le crédit altéré et la ruine des capitalistes... »

Le major général. — « Le roi a mandé, le 28 septembre, qu'il était libre, et qu'il se rendrait le lendemain au quartier général de l'armée française. »

Le Courrier français. — « Cette nouvelle est bien laconique! on ne nous dit pas à quelles conditions; mais, on a beau cacher la vérité, elle se fera connaître, comme on a connu la lettre du duc d'Angoulème et la réponse du roi et, en général, tout ce dont on n'a pas parlé. »

Le major général. — a Les négociations sont rompues : les hostilités vont recommencer. »

Tous les journaux libéraux (avec joie). — a Eh bien ! avions-nous raison de dire que la nouvelle était incomplète et prématurée? On négociait avec les cortès : elles n'étaient donc pas si abattues, ces cortès, puisqu'elles négociaient ! Enfin, voilà une nouvelle heureuse pour nous ! »

Le Journal de Paris. — « Les circonstances deviennent très-graves. »

Le Journal du Commerce. — * « C'est une affaire manquée ! »

Le Pilote. — a Voilà pourtant où les ultras conduisent la France! »

Le Constitutionnel. — « Certes, on n'accusera pas

l'opposition d'avoir manqué de prévoyance, elle a toujours dit. ôju'on n'aurait jamais le roi, et sans le roi, il est impossible de rien finir. » *

Le major général. — « Le roi d'Espagne et la famille royale sont arrivés, le 1 er octobre, au port Sainte-Marie. »

Tous les journaux libéraux. — « Mais vous n'avez pas Cadix, et sans Cadix »

Le major général. — « Cadix a fait sa soumission le 5 octobre, et nos troupes y sont entrées le même jour. »

Tous les journaux libéraux.— « Cependant la

Seu d'Urgel.... »

La France entière qui écoutait. — « Ah! pour le coup, si vous n'êtes pas encore contents, vous êtes bien difficiles : Vive le Roi! Vivs le duc d'Angoulême! Vive Tannée ' ! »

Le retour du duc d'Angoulême et son entrée à Paris ont été un véritable triomphe.

Une ordonnance du roi avait autorisé le ministre des finances à procéder à la vente de 23 millions de rentes 5 pour cent consolidés, pour suffire aux dépenses de la guerre d'Espagne. A l'adjudication, la soumission de MM. Rothschild ayant été la plus élevée, et surpassant même le minimum fixé par le ministre des finances, l'emprunt a été adjugé à celte maison; la soumission Rothschid portait le plus haut prix

I Toutes ces citations sont extrêmement curieuses, en prouvant à quel point ce prétendu libéralisme est peu français.

II en a toujours été ainsi : c'est un masque que prennent des ambitieux afin d'arriver au pouvoir.

qu'ait encore atteint la rente. Une des lettres de M. de Villèle que j'ai citée, fait allusion à cette heureuse opération.

Ainsi une armée victorieuse, un état de finances florissant, les sinistres prédictions du parti libéral démenties, l'opinion publique ramenée au royalisme, ainsi que le prouvaient des élections partielles, la situation était en réalité sensiblement améliorée. Les grandes difficultés avaient été aplanies; mais il en surgissait d'autres du sein même de la victoire. Quand l'ennemi est à terre, on se laisse aller au succès, on s'endort; ou bien la guerre civile éclate; car il y a guerre civile dans les opinions, et dans les partis comme dans les nations.

Dans le conseil des ministres, les divisions s'étaient éveillées; le maréchal Victor ne pouvait rester ministre de la guerre. Il s'était montré au-dessous de sa position, puisque l'on avait été obligé de subir les marchés Ouvrard. M. le duc d'Angoulême, poussé par le parti du général Guilleminot, qui déjà avait supplanté le duc de Bellune à l'armée d'Espagne, avait grande envie d'en faire aussi, au ministère de la guerre, le remplaçant du maréchal. Il fut décidé que Monsieur ferait sentir lui-même au maréchal la nécessité de donner sa démission. Le duc de Bellune était trop homme d'honneur pour hésiter un seul instant. On eut l'idée de l'envoyer à Vienne; mais ce fut impossible, à cause de son titre. Le maréchal était difficile à remplacer pour l'armée; et l'on crut que le baron de Damas, aide de camp de Monseigneur, serait un choix qui ne pourrait lui déplaire. On pensa un instant à mettre Monseigneur à la tête de l'armée, et à placer

sous ses ordres une espèce d'intendant ; mais le roi craignait que le prince ne se montrât trop favorable à la partie de l'armée qu'il venait de commander, et qu'il ne lui sacrifiât les autres troupes. Le baron de Damas avait quitté l'Espagne mécontent, et il apprit sa nomination dans une de ses terres. Son caractère est plus distingué peut-être que son esprit, mais c'est un homme d'honneur, plein de noblesse, d'une loyauté à toute épreuve, franchement religieux, et incapable d'aucune intrigue.

Il fut aussi question de changer le ministre de la Maison du roi. Il y avait longtemps que ce portefeuille avait été annoncé à mon père.

A M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL DES MINISTRES

« 21 octobre 18"25.

« J'ai pensé, mon ami, que Dijeon pouvait vous savoir mauvais gré de ce qui s'est passé; j'avais, d'ailleurs, de bonnes raisons pour le penser, et, ne voulant pas le voir devenir votre ennemi, je lui ai écrit, ce matin même, un mot très-confidentiel, lui disant que vous l'aviez proposé au Conseil qui ne l'avait pas voulu par égards pour le maréchal. Je savais qu'il avait un peu de peine. Il me répond d'une manière parfaite; et, étant de service, il vous prie de le recevoir demain ou après-demain, de bonne heure, et de le lui faire dire.

« Je passe à la position présente. Vous avez dit et répété que le ministre de la Maison du roi ayant fait faute sur faute, il était impossible qu'il restât; vous savez qu'il a été souvent question de mon père à ce

sujet; je ne vous rappellerai pas les serments que vous avez faits à une personne qui, toujours fidèle à ses engagements, ne veut pas qu'on manque de mémoire quand le moment est venu de tenir une parole d'honneur qui lui a été donnée. Je vous somme donc, mon ami, au nom de l'intérêt du roi, de tenir cette parole : je sais tout ce qu'on a fait pour vous en détourner, mais seriez-vous-capable d'y manquer? je me persuade que non, et pourtant vous voilà encore tout comme.au premier abord de voire ministère, redoutant qu'on reconnaisse les moindres traces d'une influence qui vous a fait ministre, et qui est toute votre force. Pensezvous qu'on ne s'aperçoive pas des efforts que vous faites dans ce sens, et connaissez-vous au monde quelque chose de plus blessant et de plus indigne d'une âme généreuse, que de renier au jour du Iriomphe, l'appui qu'on implorait la veille, et qui vous a rendu maître de la position? rappelez-vous le.

« J'ai forcé mon père à accepter une place fort audessous de lui : il est temps de faire cesser cette position ; je ne calcule pas mes sacrifices; mais il doit être permis à mon père d'attendre une réhabilitation qui réponde à son dévouement; et, dans ce sens, la place de gentilhomme de la chambre est impossible.

« -Je vous demande donc positivement de terminer promptement cette affaire.

« Songez, que, jusqu'à présent, je n'ai fait que donner; et qu'aujourd'hui seulement et pour la première fois je demande, je ne suis pas habitué à prononcer ce mot; mais il s'agit de mon pays, du roi et de mon père; et je suis appuyé dans ma démarche par ma conscience et mon cœur.

HHI^HH

« Je me confie à votre amitié, à votre amour du bien.

« Le Moniteur m'apprendra si vous savez apprécier mon amitié, mon dévouement; et si j'ai eu tort ou raison de me confier à votre honneur. »

A MONSIEUR

« 28 oclôbro \S1ô.

«La vie a ses temps de tristesse et d'épreuve, et je pourrais compter ma vie par des jours de déception : mon caractère ne se décourage jamais, mais mon cœur a quelquefois besoin de s'épancher; et l'espoir d'être entendu m'est bien cher, surtout quand je m'adresse à Monsieur.

« L'ingratitude fait bien mal, mais je n'en poursuivrai pas moins l'achèvement d'une mission imposée par le ciel; jusqu'au jour où, comme un immense bienfait, il me rendra le repos possible.

« J'ai trouvé Villèle trop froid sur ce qoe la reconnaissance devrait lui faire sentir; je n'expliquerai pas ma pensée tout entière! Ne voyons que le bien, et aidons les hommes à le faire, en suppléant à ce qui leur manque!

« Je supplie Monsieur de faire agir toute son influence sur M. de Chateaubriand, et de lui témoigner son mécontentement sur le langage des journaux qui le défendent. Parmi ces journaux, la Quotidienne surtout a perdu toute mesure. Il importe que Monsieur, qui a tant de pouvoir sur l'esprit de Michaud, le rende responsable des attaques que son journal se permet. Que Monsieur ait toujours une égale confiance dans

M. de Villèle. C'est la clef de la situation. Dieu nous préserve d'un malheur! mais s'il venait à arriver; que Monsifatr daigne penser qu'il serait essentiel que M. de Villèle se montrât fort de cette confiance! C'est le moyen de prévenir toute secousse. Il serait indigne de moi de ne pas reconnaître le mérite de l'homme dont j'ai tant à me plaindre, malgré tout ce que j'ai fait pour lui. Je ne vois que mon pays et le prince pour lequel mon cœui'senlira jusqu'à la mort amour et respect. »

La retraite du maréchal Victor, duc de Bellune, avait fait une grande sensation dans le parti des ultras. La Quotidienne avait même passé à l'opposition. Toutes ces colères et tous ces dépits devaient surtout, on s'en doute bien, retomber sur moi; et je fus prévenu par quelques amis que j'allais être le point de mire de tous ces ressentiments; voici ce que je répondis à ces avertissements officieux :

« On n'a rien à redouter, quand on-n'a qu'une seule ambition, ctelle d'assurer le bonheur de ses concitoyens et de servir le roi! Rentrer dans la retraite avec l'intime conviction qu'on n'a jamais eu que ces deux grands mobiles, le roi et le pays, dans tout ce qu'on a fait et tenté de faire, ce n'est pas une chute, c'est le repos. L'homme qui s'est trouvé mêlé aux affaires publiques supporte, dit-on, avec peine la solitude; c'est qu'il se trouve face à face avec sa conscience. Je ne suis pas dans ce cas-là : je puis revenir avec calme sur tous mes actes, car ils ont été inspirés par des intentions aussi pures que désintéressées. Je plains ceux qui les méconnaissent, et je ne leur en veux pas. »

La Chambre des députés fut dissoute par une ordonnance royale du 20 décembre.

Une promotion de pairie, promotion toute militaire, avait eu lieu à la suite de la campagne d'Espagne. Une autre promotion, composée en grande partie d'hommes considérables et influents dans la majorité royaliste de la Chambre des députés, prépara à la Chambre des pairs le terrain que M. de Villèle voulait faire à la septennalilé, et aussi à la diminution de l'intérêt de la dette publique.

Alors qu'on s'occupait beaucoup des élections au ministère de l'intérieur, je fis passer cette petite note à M. de Villèle :

« Il est extrêmement important, pour le succès des élections, de composer la liste des électeurs sur les rôles de 1824. .

« Les rôles de 1822 et 1825 ont été faits immutativement : ainsi les mutations de propriétés survenues en 1822 n'ont pas été opérées en 1825, et les rôles de celte dernière année comprennent des contribuables qui ne possèdent plus de propriété.

a Ceux de 1824 contiennent la dernière situation de chaque contribuable; ils doivent être consultés de préférence à ceux de l'exercice qui expire. »

Cette opinion prévalut; et immédiatement des ordres dans ce sens furent expédiés dans tous les départements.

' Malgré mes bons avis, une certaine froideur régnait entre moi et le président au conseil. J'ai constaté les efforts que nos ennemis communs faisaient pour nous mettre mal ensemble : on y avait un grand intérêt, car l'on croyait, à tort ou à raison, que toute la force

Si!?

de M. de Villèle était entre nos mains. Je résistais à

ces incitations, et pourtant j'avais quelques raisons

pour en voulojr au président du conseil; mais mon

ressentiment fut contenu et dissimulé avec cette

orce de caractère qu'on veut bien me reconnaître.

Une lettre adressée dans ce temps-là à celui que j'avais

servi avec trop de zèle pour ne pas être au fond piqué

de son oubli et de sa négligence trahit, à ce qu'il

paraît, ce sentiment pénible ; et voici comment il se

défendit des torts que je me croyais en droit de lui

reprocher.

Page 1