‹ Mémoires de M. de La Rochefoucauld, duc de Doudeauville$h6$iDe la Seconde Restauration à la mort de Louis XVIII, 1815- septembre 1824Chapitre 85 sur 93 · M ME DONNAIT QUELQUES RENSEIGNEMENTS SUR LA SITUATION DE L'ESPAGNE · texte numérisé non relu

M ME DONNAIT QUELQUES RENSEIGNEMENTS SUR LA SITUATION DE L'ESPAGNE

« 23 mai 1824.

a Non, cerlainement, mon cher comte, je n'avais pas oublié votre aimable promesse ; mais je craignais que vous n'eussiez tout autre chose à faire. Je vous remercie d'avoir été de parole, et surtout d'avoir dicté à mon intention une note pleine d'intérêt. Je vous demande que ce ne soit pas la dernière, et j'y attache du prix : elle est écrite avec une impartialité, et une sagesse dont j'ai été heureux de faire la connaissance. Quand on voit les choses de plus près, on y arrive forcément; et qui veut juger ce malheureux pays de loin, et sans le connaître, ne peut que se tromper. Que de temps il faudra pour ramener ce peuple qui n'a plus d'énergie que pour le mal, à des idées plus justes et à une situation meilleure ! Quelle persévérance ! que de difficultés ! On dit toujours et l'on répèle à satiété : Ce sont les hommes qui manquent; telle n'est jamais mon opinion; mais c'est souvent un seul homme qui manque pour maîtriser les événements, pour lutter contre les obstacles avec ce caractère qui ne les recon-

naît que pour les vaincre, el entraîner ensuite ses semblables.

« Tâchez donc d'étendre vos correspondances du côté de Madrid, et de bien savoir aussi ce qui s'y passe. Tous les détails sont curieux et importants.

« Vous me demanderez ce que l'on fait à Paris, c'est toujours à peu près la même répétition : on s'aime, on se déchire, on se plaint, on s'envie, on se déteste, on court après le plaisir, on passe à côté du bonheur, on se prend corps à corps avec la peine, et la lutte n'est presque jamais douteuse : la peine vous terrasse. « On a de soi une excellente opinion; on veut le bien à tout prix; et chacun en conscience se dit : « Moi seul je puis le faire; » de là se trompant de but, on arrive presque toujours au mal, prenant l'égoïsme pour guide, et l 'amour-propre pour béquille. On se trompe, on se heurte, et pourtant l'on ne se rencontre pas souvent, car deux personnes ne vont pas au même but; et c'est là le danger, à moins qu'une main forte et vigoureuse ne vienne enfin fixer toutes les incertitudes. Nous arriverons bientôt, j'espère, à ce résultat si nécessaire au repos de tous.

« Si nous frappons à la porte des députés, nous y voyons un Benjamin 1 de plus; les uns, fiers de l'avoir repoussé, les autres se félicitant de l'avoir admis, criant à la partialité, les premiers à la faiblesse, les derniers, en fort petit nombre, se frottant les mains de joie, et quelques-uns de l'extrême droite se disant bien bas à l'oreille: C'est un frère, c'est un auxiliaire. « Si nous nous arrêtons quelques instants au châ-

1 Allusion à l'introduction de M Benjamin Constant dans la Chambre des députés.

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teau , nous voyons chacun s'y portant fort bien, malgré bruits et propos.

« Ce n'est pas sans un profond respect, et sans le salut d'usage que nous arriverons à la Chambre haute. Nous y trouvons tous les pairs en présence; et, sous les figures les plus impartiales, toutes les passions enjeu, les intrigues s'agitant à perdre haleine, les ambitions se glissant avec l'espoir d'être moins aperçues ; beaucoup de masques qui ne sont pas des figures, des protestations qui ne sont que des grimaces ; on se regarde, on s'attend, on désire, on espère, on craint, on travaille; et cependant on commence à perdre courage, car on peut bien regarder la parue du ministère comme gagnée; c'est l'opinion du moins qui paraît probable; et d'autant plus fondée, que l'exagération commence à comprendre qu'elle n'atteindrait en rien son but, celui de renverser M. de Yillèle; et plusieurs, en y réfléchissant, reculent avec raison devant l'idée de se mettre en opposition aussi ouverte avecie roi et Monsieur, qui se sont prononcés hautement en faveur d'une loi qu'ils regardent, en conscience, comme très-importante pour le pays '.

« D'autres, qui ne sont pas pour la loi, mais qui voient qu'on en veut à M. de Villèle, et qu'une question aussi importante est devenue toute personnelle au président du Conseil, qu'on voudrait renverser par tous les moyens, se sont décidés à voter pour. De tout cela, il sortira une majorité d'amalgame assez bizarre; mais, dans cette belle discussion, tel se promet de se couvrir de gloire et y laissera peu d'éclat; tel autre

« J'étais loin d'être sans inquiétude; mais je croyais important de ne pas le laisser soupçonner.

compte batlre à plaie coulure M. de Villèle, et sera peut-être fort étonné lui-même de son peu de succès. M. de Villèle est si convaincu de la bonté de la mesure, et son esprit est en général si clair, qu'il doit apporter de grandes lumières dans la discussion.

« Si les physionomies pouvaient aussi bien se retourner que de vieux habils, il faut convenir que les doublures seraient bien curieuses.

« Adieu, mon cher Castellane, je commence à m'apercevoir que j'ai causé longtemps avec vous, et je crains fort que vous ne l'ayez découvert avant moi.

« Croyez à ma sincère amitié, et parlez de moi à ceux qui ne m'auraient pas oublié.

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