‹ Mémoires de M. Dupin (volume 2)Chapitre 12 sur 122 · INAUGURATION DE LA STATUE DE GUTTEMBERG · texte numérisé non relu

INAUGURATION DE LA STATUE DE GUTTEMBERG

voyait le chef-d'cstwre de l'ouvrier; et derrière, les maîtres-ouvriers marchaient en corps. Plus de quarante professions déâlèrent ainsi. Plusieurs avaient établi sur des chariots attelés de quatre ou même de six chevaux les instruments de leur état. — On voyait une forge avec une enclume, et déjeunes forgerons qni battaient une barre de fer rouge aux diverses stations;— un moulin, qui faisait farine chemin faisant; et une boulangerie avec un four, d'où sortaient, à courts intervalles, des petits gâteaux que l'on offrait aux spectateurs ; — puis , toute une iniprimerie dans laquelle on composait et on tirait, sur des feuilles volantes qu'on distribuait à l'instant, des vers faits pour la fête. — A la fin, on voyait des groupes alsaciens avec les costumes de chaque localité : les femmes dans des chars, les hommes sur de superbes chevaux, des chariots diversement ornés, et, dans l'un d'eux, dix-huit femmes sur deux rangs avec un maître coq empaillé et planté sur le devant de la voiture , ce qui excitait un rire fou.

Mais ce qui a surtout frappé, c'est la danse des tonneliers, exécutée par vingt-quatre jeunes gens de seize à dix-huit ans, en pantalons blancs, vestes bleues et petits bonnets bleus à ganse d'argent, tenant chacun des deux mains un demi-cercle plié en arc , dont ils se servaient pour exécuter des passes, avec une souplesse et une régularité semblables à celles des plus gracieux ballets de nos opéras.

Tout cela était entremêlé de musique, de fanfares; c'était bien la fête du peuple, la fête de tous. Ajoutons que c'était aux frais de tous, car chaque corporation s'était chargée de ce qui la concernait

Le soir, un banquet de six cents couverts a été servi

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dans le magniGque local de la halle au blé , dont la nef principale offre un parallélogramme de 100 pieds de long sur 50 pieds de large , avec les entresols dont les fenêtres cintrées faisaient l'ofiBce de tribunes et étaient remplies de dames élégamment vêtues.

Divers toasts ont été portés :

Au Roi, par le lieutenant général commandant la division militaire ;

A Gutteniberg^ par M. le maire de la ville de Strasbourg ;

Atuc personnes invitées, par M. Lichtmann, procureur du Roi près le tribunal de Strasbourg.

Tous ces toasts ont été reçus avec de vifs applaudissements.

(( Cédant aux invitations de ceux qui l'entouraient , M. Dupin, qui était placé à la table du centre , s'est levé pour répondre à ce dernier toast.

» A ce moment, tous les convives des autres tables se sont levés spontanément, et se sont groupés en carré autour de la table où était M. Dupin, qui s'est exprimé en ces termes:

u Messieurs , en remerciant Thonorable citoyen qui vient d*adresser des paroles si flatteuses aux dcpulations et aux étrangers appelés (\ cetle réunion, permettez-moi de prendre ma revanche et de porter un toast en Thonneur de la ville de Strasbourg et du magistrat qui représente si dignement cette antique et noble Cité !

n Habitants de Strasbourg, les sympathies qui nous ont attirés parmi vous n'ont pu que s'accroître par le spectacle ravissant des fêtes dignes de Tanliquilé dont nous avons été les heureux témoins, et par les sentiments si patriotiques, si vrais, si unanimes, qui ont éclaté dans cette mémorable solennité.

r> Xous nous sommes associés de cœur et d'Ame à la grande pensée qui dominait tous les esprits, à l'émotion qui animait tous les ordres des citoyens, dans les honneurs civiques décernés par la commune de Strasbourg à l'immortel inventeur de l'imprimerie.

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B Cette association de sentiments , je la proclame au nom da barreau de Paris, dont je fus le bâtonnier, et qui dans les mauvais jours de la liberté a fourni de zélés défenseurs à la presse opprimée.

n Je la proclame au nom des députés de la France, qui, en 183(), ont inscrit Tabolition de la censure au rang de nos lois constitutionnelles.

r Je la proclame au nom de PAcadémie française , qui m'a fait rhonneur de ra*accréditer près de vous, et dont j'exprime fidèlement la pensée en disant que la gloire des lettres et des sciences est intimement liée à la liberté de la presse qui perpétue les découvertes utiles et propage les grandes renommées.

» Je le dis aussi comme membre de cette autre Académie qui, dans son titre comme dans ses actes, ne sépare point de Tétude et du progrès des sciences politiques le culte de la morale qui leur sert de guide et de sanction : — morale qui condamne le despotisme autant qu'elle réprouve la licence, et qui fonde le maintien de Tordre social sur l'exacte observation des lois et le respect religieux de tous les droits.

V L'Institut tout entier doit être fier de compter parmi ses membres le grand artiste (M. David) qui consacre par prédilection l'excellence de son talent à perpétuer la mémoire de nos gloires nationales. Son ciseau exprime avec une égale perfection la noble attitude d'un héros et le modeste génie d'un simple ouvrier ^.

» Messieurs, je crois me rendre en ce moment le fidèle interprète de tant d'illustres visiteurs, étrangers ou nationaux, en vous affirmant que nous conserverons affectueusement le souvenir de la cordiale hospitalité avec laquelle vous nous avez accueillis. \ous réunissons nos voix en chœur pour féliciter la ville de Strasbourg d'avoir doté le monde civilisé du plus puissant véhicule de la pensée humaine, et d'avoir allumé les premières lueurs d'un phare qui rayonne aujourd'hui sur tous les peuples de la terre. ry Honneur à Guttemberg ! Honneur i\ Strasbourg , berceau de l'imprimerie, avant-garde et rempart de la France! Strasbourg, à qui nous restons unis par des liens à jamais indissolubles : la patrie, la gloire et la liberté ! »

* C'eit à M. David qn*ett d& le bnste de Jein Roavet , inventenr dei floltagef , élevé tar le port de I* Yonne, faoboargde Bf thléhem, à Clamecy, en 1828.

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Le Journal du Bas-Rhin ajoute : a Chacune des y> phrases de ce discours a été accueillie par des ap- » plaudissements. A la fin, après ces mots prononcés ji avec une vibrante énergie : la patrie, la gloire et la n liberté! c'était un véritable enthousiasme. Les o£B- » ciers présents au banquet serraient la main de Tora* n teur : ces paroles avaient été à l'àme de tous. »

Quelques autres toasts ont encore été portés : Aux imprimeurs! Aux corporatiofis!

Un discours de M. Blanqui a été très-bien dit et très-bien accueilli.

A la fin , M. Dupin a demandé à porter un dernier toast :

inAla garnison de Strasbourg! à nos braves soldats ! Vous les avez vus se mêler aux fêtes des citoyens, comme on verrait les ciloyens eux-mêmes se mêler au besoin aux travaux et aux combats de la garnison. »

Les applaudissements ont recommencé, et la séance a été levée.

La ville entière était illuminée a giorno, comme disent les Italiens; et la magnifique flèche qui surmonte la cathédrale de Strasbourg dominait tous ces feux par le magique effet d'un feu d'artifice intérieur qui marquait toutes les dentelures de cette merveilleuse architecture : c'était vraiment de la féerie!

Tous les militaires se montrèrent très-reconnaissants des termes dans lesquels j'avais porté le toast à la garnison ; et le lendemain tous les principaux officiers des différents Corps, en grande tenue, vinrent me rendre visite à l'hôtel de ville, où j'étais logé.

L'accueil fut tellement sympathique de part . et d'autre, que j'ai voulu conserver leurs noms ; c'étaient :

Le colonel Poirot, chef d'état-major de la division^

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