‹ Mémoires de M. Gisquet, écrits par lui-mêmeChapitre 13 sur 67 · AU RÉDACTEUR DB LA TRIBUNE · texte numérisé non relu

AU RÉDACTEUR DB LA TRIBUNE

i< Monsieur,

h Nous vous prions de vouloir bien accueillir M dans votre journal la réponse suivante aux asr }} sertians émises samedi dernier par M. deLametb n à la tribune de la chambre des députés.

» M. Charles de Lameth, grand conteur d'his- )) toires, a rappelé, on ne sait trop à quel propos, ;> plusieurs faits qui jusque alors n'avaient pas eu » l'occasion de se produire au grand jour, mais aux- » quels se rattache pourtant un certain intérêt, )) ne fût-ce que par la date de Tépoque à laquelle » ils se sont passés.

» Ces faits une fois soulevés, il importe qu'ils » soient rétablis dans leur intégrité, car il est aisé » de voir qu'ils se lient intimement à la phase la » plus critique et la plus désastreuse de la révolu- » tion de juillet. M. Charles de Lameth les a pré- » sentes comme il lui convenait : nous allons les » présenter à notre tour comme ils se sont passés.

» Le combat des trois jours avait cessé, l'armée » de Charles X était en fuite. Les troupes qu'il fai- » sait venir à marches forcées de divers points sur » Paris s'imprégnaient dans leur route de l'esprit » de la population; elles déclaraient faire cause » commune avec la nation. La royauté était ren- » versée; l'opprobre d'un joug imposé pendant » quinze ans par l'étranger se lavait dans le sang » des martyrs des barricades : le 29 juillet avait » vengé Waterloo.

» Tout-à-coup le bruit se répand que des hom- » mes qui n'avaient voulu s'associer en aucune » façon au mouvement populaire lorsqu'il s'agis- » sait de lui donner l'impulsion, ni s'y mêler lors-

» que l'issue était encore douteuse , que des hom- » mes qui s 'étaient séparés d'un petit nombre de » leurs courageux collègues pour s'y tenir à l'écart » pendant la crise, se ravisant tout- à-coup, se rap- )) pellent ou plutôt s'imaginent qu'ils sont les re- » présentans de la nation, investis du droit de la » guider au milieu des é vénemens ; ils veulent, dit- ^> on , au nom d'une constitution abolie par le fait » d'un mandat empreint de fraude , car, de l'aveu » même des membres d'alors, si on avait révisé n toutes les élections, on nen eût pas trouvé trente

» de valailes (expressions de Labbey de Pom-

» pières), ils veulent s'arroger le droit de consti- » tuer la nation française et de lui octroyer une » cliarte.

» Au premier bruit de cette tentative que nous » regardions comme usurpatrice et criminelle, les » soldats de juillet s'émurent ; quelques-uns encore » n'avaient pas déposé les armes. Us se rendent au » lieu où ces hommes étaient rassemblés; l'un d'eux, » celui que M. Charles de Lameth a signalé comme » le plus jeune, laisse son fusil à l'un de ses amis M et pénétre dans l'enceinte.

» Le premier qu'il rencontre est M. de Lameth ; « Vous, monsieur, dit le jeune homme vous, qui » avez vu des révolutions, vous savez que la nation » ne perd jamais ses droits, et sans doute vous ne » vous regardez plus comme député. » M. de La-

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M meth tonma le dos sans répondre ; il allait, à oe » qu'il a dit, chercher un caporal et quatre homn mes pour m^tre le jeune homme en lieu de su- » reté ; mais il ignorait que le jeune homme avait D derrière lui cinquante de ces amis de la vérité » qui se sont fait décimer dans les trois jours, et qui n réclament l'honneur d'avoir les premiers crié aux » armes en présence des gendarmes de Charles X.

M Le jeune homme s'adressa ensuite à M. Duris- M Dufresne, qui lui dit : « ^ous n avons pas de n mandat, nous le prenons dans la nécessité et sous i> notre responsabilité. »

M On voit que, dès cette époque, l'illégalité de la M diambre des députés était sentie, l'absence du » mandat était reconnue et avouée; et si depuis M un éloquent logicien a présenté cette vérité dans h tout son éclat, le bon sens du peuple l'avait devi- » née avant lui, et les actes l'avaient scellée.

D Mous passons à une autre série de faits, dans j» laquelle M. deLameth a trouvé l'art d'envelopper M Benjamin Constant.

M Que Benjamin Constant ait regardé la session » des députés de 1830 comme une usurpation » manifeste, et leurs actes comme attentatoires à la A souveraineté du peu{^ , dans cette opinion il » n'est rien qui ne BC»t en parfait accord avec les ji principes pditiques qu'il avait antérieurement N professés; qu'ensuite il ait vu avec douleur k

MÉMOIRES BE M. «iSQUVr. iSi

n tourbe aristocratique des élus à 4,000fr. de oon- H tribution s'arroger, de leur autorité privée, le D droit de n'accorder au resle de la nation que la B doee de liberté conciliable avec le maintien des A privilèges qu'ils tenaient de la Charte octroyée , n là encore il n'est rien que de trés-natureL Si n même Benjamin Omstant avait désiré que quel- D que événement ramenât à l'accomplissement de A leurs devoirs de citoyens ces hommes profondén ment égarés par leur égoïsme et par leur aversîom n pour toute égalité réelle, il n'y aurait pas lieu n d'en être surpris: mais que, par de sourdes me- » nées, il ait ameuté contre eux: cette jeunesse qui » n'appréciait pas moins son talent que son patriontisme, tandis qu'ostensiblement il leur aurait n offert la sauve-garde de son inunense popularité; A en dépit de M. de Lameth, voilà ce que la can lomnie ne saurait accréditer.

» Non, Benjamin Clonstant ne fut point Tinstîn .gateur du mouvement dirigé le A août contre les » députés sans mandat! Quand il se répandit que M trois cents individus, dont on avait souffert la n réunion au palais Bourlxm, s'arrogeaient le pous voir de donner à ia naticfn une constitution que s la natûmne pouvait tenir que d'elle^nème ; quand ji on sut qu'ils avaient l'exorbitante prétention de il rendre définitive une œuvre qui ne devait au » plus être que provisoire, il n'y eut qu'un senti

» ment dans Paris : celui que les trois cents indi- » vidus, dans l'inlérêt de ce qu'ils nomment leur » position sociale, trahissaient la cause de la révo- » lution. Alors, un petit nombre de ceux qui avaient » fait cette révolution ( les autres avaient été lancés » sur Rambouillet, parce qu'on redoutait leur pré- » sence dans la capitale) résolurent de protester )i contre une telle violation du principe révolution- » naire ; et tandis que plusieurs de leurs camarades » cherchaient à convertir ce princij^e tel qu'ils » l'entendaient ( le lieutenant-général ), ils tentèrent » une démonstration dont le résultat ne répondit » pas pleinement à leur attente.

» Ce fut sur la place du Panthéon que quatre » combattans de juillet, qui depuis fort long-temps » n'avaient eu aucune espèce de rapport avec Ben- }} jamin Constant , commencèrent le mouvement » dont M. de Lameth a parlé à la tribune. L'homme » grand, gros, mais plus vieux j qui dit le lendemain » à M. de Lametli la même chose que le jeune homme » lui avait dite la veille, était l'un des quatre. De- » puis le point de départ jusqu'à leur arrivée de- » vant le palais Bourbon, ils trouvèrent sur leur » passage un tel assentiment et tant de sympathies » pour leur démarche, dont un cri très-laconique » expliquait suffisamment le motif, que dans un si » court trajet plus de cinq mille personnes se joi- » gnirent à eux.

}} Parvenus à l'entrée extérieure de la salle des » séances, l'homme grand, mais plus vieux, somma M un huissier d'aller appeler V homme plus jeune qui » était dans une des tribunes • — De la part de qui ? » demanda l'huissier. — De la part de cinq mille » de ses amis. — Cette réponse, fidèlement rendue, » circula assez promptement dans la salle pour je- » ter l'épouvante parmi les trois cents, et faire dès » ce moment ajourner indéfiniment le vote de rhé- » redite de la pairie. Alors, c'eût été pitié de voir la » plupart de ces prétendus représentans, entre les- » quelsM.Berryer, entourant Lafayette, Benjamin >) Constant, Labbey de Pompières, leur prendre les » mains, se pendre à leurs habits, les invoquer, les » supplier de les couvrir de leur popularité : tous i) se croyaient perdus. Ce fut pendant cette scène » de comique terreur que, M. de Lameth venant » du dehors, Vhomme gros et grand échangea avec » lui quelques paroles qui l'amenèrent à convenir » qu'en efiiet ses collègues, pas plus que lui, n'ai) vaient plus aucune mission, et à promettre de n faire son possible pour les convaincre de cette vé- » rite. A cette heure M. de Lameth était moins » rassuré qu'aujourd'hui.

» Bientôt parut, tout en émoi, sur les marches du » péristyle, M. Girod de l'Ain, qui saisit par le bras » f homme gros et grand. — Vous connaissez Mon- » tebello ? lui dit-il. — Oui. — C'était un brave.

iU MÉHOIEES DE M. GISOIHBT.

w n'est-ce fias? — Oui. — Eh bien ! sa fille est mon n gendre. — Eh ! que m'importe ?

J0 M. Girod de l'Ain était dans un trouble inoon- » cevable* S'apercevant qu'il avait mai rencontré » dans son allocution, il battit en retraite.

I) Un second orateur lui succéda : c'était le vé* M nérable Labbey de Pompiéres, qui fut écouté avec A recueillement* Du ton de sa franchise ordinaire, M il raconta qu'il y avait dans la chambre %me treni> taine de patriotes bien déterminés à soutenir les droits A» du pev^e. cr Qu'ils nous suivent à l'hôtel de ville^ n » intennompit l'homme grand et gros. » Mais le dén puté patriote fit un signe de la main, et il ajouta: ir JNous ne sommes qu'une trentaine ; mais cette n minonité est bien forte, car nous avons derrière n nous la nation. 2»

» Après ce discours, il n'y eut qu'une acclaman lion et un cri dans le rassemblement : Vive Lab" » bey de Pompières l àla porte les marnais députés i » Leur expulsion allait inlaillifalement avoir lieu ; n Benjamin Constant se présenta : on fit silence, et A) pendant qu'un petit homme juché, la cravache Ji à la main, sur les épaules d'un Auvergnat, Tin* » terrompait à chaque phrase par ces mots : Mais il ootif n'eus pas consUtuis! il prononça une haran- Ji gue dans laquelle il énuméra avec son habileté ]» ordinaire tout le mal que les trois cents n'avaient » pas eu le temps de faire; il réclama pour leurs

MÉMOimCS BE «. «ISQUET. 15S

n détibératîmis la plus grande liberté. « Quelles » que soient leurs décisions, dit^l, vous devez d^au- •f tant moins vous en alarmer, qu'elles seront évii> demment réformées dans un congrès national : le m peu{de, soyez-en sûr, sera consulté. — En as- » semUées primaires ? — Oui. — Mais vous faites M un roi ? n II ne répondit pas»

M Le peuple sera consulté, reprit-41 aisuiie ; la n chaiid)re m'a autorisé à vous le promettre for- » meUement : nous ne ferons rien sur quoi l'on ne » puisse revenir ; car, nous le reconnaissons aussi M bien que vous, nous ne sommes que les manda- » taires de la circonstance, c'est-à-dire les hommes » de la nécessité du moment, comme le sont les » membres de votre gouvernement provisoire. » M Benjamin Constant ayant t^miné, ce fut au tour » de Lafiayette à se faire entendre. — Le gâoéral » assura que sa considération personnelle était » eomprofluse par une démarche qui ne lui semj» blait pas suffisamment motivée. « Mes amis, dit- M il, je voBS en <x>njure, retirez-vous ; nous veiUe- B rons sur vos intérêts. » Et il prit, au nom deses Il collègues, le même engagement que son hon<H*a- » bie ami. Tous les doutés qui osèrent se montrer, Ji n'importe le coté où ils avaient siégé, se confour B dirent en protestations semU^les.

» Le discours de Benjamin Constantavait jetéde n l'hésitation dans les esprits : cehii de Lafayette

» acheva de les ébranler. En vain rhomme gros et » plusieurs patriotes qui n'étaient pas convaincus » essayèrent de donner à cette scène le seul dénoue- }) ment qu'elle dût avoir pour le bonheur du pays. « Si nous ne les chassons pas dés ce soir, criaient les M plus clairvoyansy il ne sera plus temps demain. » » Mais les voix si puissantes de Lafayette et de » Benjamin Constant avaient tout amorti. Puis il » commença à se manifester une violente opposi- » tion de la part de la valetaille du Palais-Royal et » d'une nuée d'agens de police, qu'on était allé » chercher en toute hâte pendant que l'on parlc- » mentait. On se sépara en criant : Aux armes !

» C'était en effet en armes qu'il eut fallu revenir » le lendemain ; mais durant trois jours le sang » avait coulé, et nous ne nous souciions pas d'al- » lumer une sorte de guerre civile au sein de Paris, » ne fût-ce que pour un quart d'heure.

» Aujourd'hui il nous reste le regret d'avoir » reculé devant un sacrifice nécessaire ; on pouvait » affranchir la patrie d'un système d'administra- » tion non moins déplorable et plus avilissant que » celui qui a pesé sur elle pendant quinze années. » Benjamin Constant et Lafayette détournèrent le )) coup, et la calomnie est leur récompense. Ils » croyaient à la sincérité de certaines promesses, à }} une loyauté qui n'existait pas. Nous eûmes le tort » de les croire : puisse le pays les absoudre, et nous

» aussi y de cette confiance qui a eu des suites si » funestes!

» Nous vous saluons fraternellement.

» Signé : le plus jeune, Ferdinand Flocon; le plus vieux, Lheritier (de l 'Ain). »

Iln*est plus permis, quand on a lu cette lettre, d'ignorer comment les républicains de 1 830 entendaient la liberté. Ce n'est pas ainsi que la comprenaient Lafayette, Benjamin Constant et Labbey de Fompiéres, qui, par l'ascendant de leur popularité, prévinrent des excès dont les suites pouvaient être incalculables.

Us savaient, ces véritables patriotes, que la république, avec ses principes radicaux, est une chimère dans un pays comme le nôtre, où il existe tant d'inégalités de position, tant de préjugés, tant de droits acquis, fortifiés par une longue existence d'un gouvernement monarchique; tant d'ignorance, de misère, de vices, à côté de l'intelligence, de la richesse, de la vertu ; enfin tant d'élémens hétérogènes qui s'entrechoquent en quelque sorte sur tous les points du pays! Comment serait-il possible de les soumettre au même niveau social?

Ils savaient aussi, ces grands citoyens, que beaucoup de ces hommes qui se déclaraient partisans de la république étaient encore moins jaloux d'étendre la limite de nos droits que de conquérir ou

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d'usurper, au milieu d'une conflagration générale, le bien-êlre, la fortune, la considération qu'ils n ont pas la patience d'attendre de leur mérite, du fruit de leurs travaux, ou qui sont incompatibles, pour quelques-uns, avec leurs mauvaises inclinations.

Quand ces illustres députés n'auraient pas été convaincus que nos inégalités sociales, toujours renaissantes, sont inconciliables avec les théories de nos républicains, le souvenir des sanglantes orgies de 93, qui menaçaient de se reproduire dans la sédition comprimée par eux, aurait suffi pour leur faire redouter ce mode de gouvernement*

Benjamin Constant, Lafayette, Labbey de Pompiéres n'ont pas voulu de la république ; c'eût été vouloir ressusciter le régne de la terreur. On doit à leur salutaire intervention la retraite des agitateurs. Cette démarche de quelques hommes égarés pouvait-elle donner une opinion favorable de la république qu'ils prétendaient imposer au pays? et si ks citoyens étaient condamnés à subir le joug du despotisme, ne préféreraienirils pas, au pis-aller, la tyrannie d'un seul à celle de plusieurs milliers de furieux?

Cette pétition factieuse de cinq mille individus, dont les principaux coryphées ont signalé la lettre qu'on vient de lire,, est un acte trop significatif pour avoir besoin de commentaire.

MÉMOIEES DB M. GISQUBT. ISO

Les chefs de ce mouvement se félicitent de ce que ks vociférations d'une foule tumultueuse aient jeté répouvante parmi lesdéputés... c'est donc à leurs yeux une action méritoire? Puis ils terminent en exprimant le regret d'avoir reculé devant un scieri'' fice nécesMtre.

Mais ce sacrifice nécessaire^ c'était dcmcdu sang ; c'était le massacre de deux ou trms cents doutés , consommé par cinq mille bourreaux! Et, en supposant qu'on eût voulu se borner à chasser les mandataires de la France , ne sait-on pas ce qui peut advenir quand on a excité les passions , déchaîné la fureur des masses?

On aurait inévitablement vu se renouveler quelque horrible scène du drame révolutionnaire ; se ruant au milieu de nos législateurs , comme jads les ^oi^urs au sein de la c(mvention , les nouveaux terroristes auraient immolé peut-être quelque autre Ferraud, pour donner j au bout d'une pique, sa tête sanglante à baiser au président de l'assemblée !

Vainement dira-t-on que telle n'était pas la pensée des meneurs y qu'il y a exagération de ma part... qu'on médite la lettre de MM. Flocon et Lhéritier... Us s'ailligent de l'effet produit par les discours modérés des députés influens : ce Plusieurs pa^ triâtes qui n'étaient pas concaincus, disent-ils, essayé" rent en vain ds donner à cette scène le seul dénauemeni

160 MÉMOIRES DE M. GISQCET.

qu'elle dût avoir... » Ceci est clair, je crois; et, pour qu'on ne se méprenne pas sur ce qu'ils entendent par ce dénouement , ils ajoutent : « Les plus clairvoyans criaient : Si nous ne les chassons pas ce soir, il ne sera plus temps demain. » Puis ils laissent échapper comme une exclamation douloureuse ces paroles : « Jlfat^ les voix puissantes de Lafayette et de Benjamin Constant avaient tout amorti. »

On n'envahit pas en foule l'enceinte d'une grande assemblée sans commettre quelques violences ; on ne met pas à la porte trois cents députés sans qu'il s'y rencontre des hommes courageux qui résistent... et l'on prévoit les conséquences.

D'ailleurs, s'il restait le moindre doute sur les intentions, ce qui suit est très-explicite : « On se sépara en criant : Aux armes! C'était en effet en armes quil eût fallu revenir le lendemain ; mais durant trois jours le sang avait coulé...» Je m'arrête; ce n'est point leur faute s'il n'a pas coulé davantage , sjils n*ont pas pu donner à cette scène le seul dénouement quelle dût avoir.

Et ce sont les mêmes hommes regrettant , d'après leur aveu, d'avoir été forcés de reculer devant un sacrifice nécessaire ; ce sont eux qui voulaient imposer à la France un gouvernement de leur choix!

Grâces mille fois soient rendues aux généreux citoyens de qui la voix puissante a préservé la nation d'un grand crime et d'un grand malheur!

MÉMOIRES DEM. GISQUBT. 161

Mais les séditieux qui ont essayé de chasser les irais cents individus dont on avait souffert la réunion j comment eussent-ils justifié leur audace sacrilège? Quels étaient leurs droits j leurs titres à la confiance du pays, et de qui tenaient-ils leur mandat?

Si la Providence avait permis que cette criminelle démonstration eût produit son effet, les meneurs, ne pouvant rien par l'autorité de leurs noms, de leur caractère , se seraient trouvés , après avoir provoqifé un immense désordre, dans l'impuissance de le contenir, si toutefois leurs prévisions n'allaient pas jusqu'aux dernières conséquences de leurs excitations.

Au lieu de faire un roi, on devait, disent-ils, recourir aux assemblées frimaires ; mais quel pouvoir les aurait convoquées? Et, cette difficulté à part, en attendant leur réunion et le résultat de leurs délibérations, puisque, selon les signataires de la lettre , tout mandat , toute autorité antérieure aux trois jours étaient frappés de nullité , que seraient devenus les services publics? Qui aurait veillé sur l'administration, protégé les propriétés, la vie des citoyens? Qui aurait formé et commandé nos armées en cas de guerre? Enfin qui aurait osé faire un acte quelconque dans l'intérêt de la chose publique?

Les chefs de l'émeute, qui sans doute ne voulaient pas laisser de si grands intérêts en souf-

iSA MÉMOIRES BE M. GISQUET.

france , ni mettre par là toute la société en péril y n'ont qu'une réponse logique à faire : « Nous aurions pris les rênes du gouvernement. »

Très-bien; mais c'eût été une usurpation, et, d'après leurs propres doctrines y la nation aurait dû les punir, puisqu'en attendant les effets des o^semblées primaires j ils se seraient attribué une partie de la puissance souveraine qui n'appartient quau peuple.

D'ailleurs, où sont les garanties offertes par eux, dignes d'être préférées à celles de nos prétendus reprisenians? kàxsi^iUm'&y si l'on veut, que le mandat de nos députés fût vicié, quoiqu'ils eussent été élus, non par Charles X, mais par les citoyens, quinze jours auparavant : n'eussent-ils exercé, comme on l'a dit, qu'un pouvoir de transition et d'impérieuse nécessité, croira-t-on que ces hommes honorables, presque tous placés dans de hautes conditions par leurs services, leur fortune et leurs talens , n'eussent pas autant d'aptitude que les premiers venus à reconstruire un gouvernement, et qu'ils ne dussent pas, en définitive, inspirer autant de confiance au pays que MM, Flocon et Lhéritier?

Je me suis appesanti à dessein sur les impressions que fait naitre la lecture de leur récit, parce que je crois ce document de nature à révéler les intentions du parti républicain, et à vouer à la juste réprobation de toute âme honnête les odieux

moyens qu'il employait. J'y trouve de plus l'avantage de pouvoir, dès à présent , faire comprendre les motifs pour lesquels j'ai, plus tard, lutté avec tant d'énergie et de persévérance contre les efforts de cette faction.

Simple citoyen, je l'aurais combattue, la regar-» dant comme l'ennemi le plus dangereux pour notre pays et pour nos libertés ; à plus forte raison, ai-j[e dû me servir, pour réprimer ou paralyser ses manœuvres, de toute la force du pouvoir dont j'étais dépositaire*

Telle nous la voyons aux premiers jours de son existence, telle je l'ai retrouvée pendant l'exercice de mes fonctions : toujours les mêmes appels à la force brutale ; toujours les mêmes excitations ; tonjours les mêmes prétextes d'intérêt public ; toujours la même tendance à préconiser les mauvaises passions utiles à sa cause, à exalter les hommes les plus abjects poiu* s'en faire des instrumens; tou-jours, enfin, le même système d'outrages, de ca lomnies, prodigués aux citoyens les plus dignes de l'estime publique.

Qu'on ne s'étonne donc pas de la constance de mes efforts pour ruiner le parti des républicains , et de la haine qu'ils m'ont vouée.

Bien qu'on doive reconnaître et admirer la dis*» cipline instinctive du peuple, réprimant partout le désordre, lesu^aits durant les trois jours; quoi-

Itk MÉMOIRES DE M. GISQUET.

qu'il y ait eu à peine interruption dans Faction gouvernementale, puisque des autorités nouvelles ont succédé immédiatement à celles qui venaient d'abandonner leurs fonctions ; et qu'un lieutenantgénéral du royaume , proclamé le 31 juillet , eût remplacé le pouvoir tombé Tavant-veille ; il n'en a pas moins éclaté des tentatives audacieuses qui pouvaient amener les plus funestes résultats. Telles sont celles dont je viens de parler, qui ont eu lieu les 3 et 4 août, et que MM. Lhéritier et Flocon racontent dans leur lettre avec une incroyable ingénuité.

Il reste donc démontré qu'une suspension accidentelle et momentanée de l'action régulatrice suiBt pour encourager certaines ambitions, pour produire des perturbations fàcbeuses. Ainsi, Ton a vu dans le même temps des hommes se placer d'eux-mêmes à la tête d'administrations supérieures, se nommer préfets, généraux, de leur autorité privée, et en exercer les fonctions.

D'autres faits viennent à l'appui de cette remarque. 11 s'est trouvé un individu, par exemple, qui, le 31 juillet, ayant rassemblé des ouvriers sans travail, d'honnêtes citoyens animés d'un zèle louable, et un ramas d'aventuriers, forma spontanément de cette bizarre agglomération le régiment des volontaires de la Charte.

Cet homme, bien entendu, agissait d'abord pour son compte, et il s'en déclara le colonel. Une orga-

nisation large fut donnée au régiment, qui eut son état-major j ses officiers de tous grades j nommés par le colonel improvisé; bref, tout fut fait en vingt-quatre heures.

Quel était celui qui avait levé, organisé ce corps, pour en prendre le commandement? un homme sans aucune consistance , un ancien garçon tailleur, qui n'avait pas même combattu pendant les trois jours ; du reste, homme résolu, entreprenant, quoiqu'il sût à peine écrire, un condamné en police correctionnelle pour escroquerie, en 1816\ le sieur Buchoz-Hilton ! Un nommé Tournier, faiseur d'affaires de bas étage , devint son lieutenant-colonel.

Le régiment des volontaires de la Charte, composé de plus de dix-huit cents hommes, s'installa primitivement à Picpus ; il s'établit quelques jours après dans les casernes de Rueil et de Courbe voie • Informé de l'existence subreptice de ce corps, le maréchal Gérard, ministre de la guerre , ordonna et n'obtint que difficilement sa dissolution. 11 voulut bien accorder quelques grades aux hommes de mérite et de bonne foi qui en faisaient partie, et en forma le noyau du 66* régiment d'infanterie de ligne.

Il va sans dire que Tournier et Buchoz-Hilton

' Voir la Gazette des Tribunaux du 31 août 1834.

furent écartés ; ce dernier parvint depuis à une dégoûtante célébrité , par les moyens ignobles qu'il employa pour se venger et par ses démêlés avec la justice.

Mais la création d'une force armée, qu'avaient pu y jusqu'à un certain point^ moUver les ciix^nstances, et l'usurpation facile des grades et des emplois, n'étaient pas les seuls actes reprochables : il avait fallu nourrir, habiller, équiper ce régiment. Les officiers ne s'étaient point refusé des armes de luxe, des épaulettes, de brillans uniformes, etc., et l'argent manquait... Alors on avait frappé sur les marchands, sur les fabricans , des réquisitions arbitraires, illégales. Peut-on rien refuser à celui qui demande une fourniture avec une escorte de dix4iuit cents hommes? Il est vrai que le fournisseur recevait, en échange de sa marchandise, un bon de M. le colonel Buchoz-IIilUm.

Les détails de cette aflhire me sont bien connus ; c'est moi qui, en ma qualité de membre du conseil municipal, ai présidé la commission chargée j^ar M. Odilon-Barrot, alors préfet de la Seine, de vérifier ces réquisitions, de liquider la dépense. Plusieurs milliers de pièces me sont passées par les mains, et la ville de Paris a eu à payer, pour indemnités, une somme d'environ 90,000 francs.

On peut maintenant juger , par les illégalités commises en un si court espace de temps, des excès

de toute nature, des déprédations énormes sur lesquels on aurait eu à gémir si quinze jours seulement s'étaient écoulés sans qu'on reconstituât le pouvoir. L'incapacité, l'audace pouvaient s'emparer des administrations, et les exploiter sans contrôle; dix , vingt régimens comme celui de la Charte, se seraient formés sur le modèle existant; et jusqu'où auraient pu aller , dans ce cas, les exactions et les désordres?

D'ailleurs, ces forces ne dépendant pas d'un centre commun dautorité, n'auraient pas manqué de seconder les factions, de se vendre aux ambitieux; et elles seraient devenues l'occasion et l'instrument

de la guerre civile On frémit quand on pense

aux déchiremens qui ont menacé le pays.

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