I. te
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Quelle était aloi^ la disposition des esprits en ce qui pouvait se rattacher à mes fonctions?
La population en France se divise , sous le rapport des sentimens politiques, en cinq fractions principales ;
• Premièrement, toutes les familles nobles qui goûtaient autrefois les douceurs de la féodali (cet de l'aristocratie ;
Secondement , le cltrgé ;
Troisièmement, la bourgeoisie ;
Quatrièmement, les ouvriers ;
Cinquièmement, les gens saris profession , classe nombreuse, surtout à Paris, composée d'hommes presque sans asile, dont les penchans vicieux ont secoué le frein des lois et de la morale ; en un mot, ce que M. Guizot appelle avec raison le capul mor^ tuum de la société.
Examinons rapidement la situation de ces diverses classes à l'égard du gouvernement de juillet.
La première (les nobles), celle qui a le plus souffert de nos innovations révolutionnaires , qui s'^st vue dépouiller de ses privilèges, d'une grande partie de ses biens, qui a été décimée pendant la terreur, qui a gémi dans l'exil, qui a perdu le prcsù^ et tous les avantages attachés aux titres nobiliaires et aux souvenirs historiques; cette classe^ enfin, au préjudice de laquelle s'est organisée la société telle qu'elle existe maintenant, ne peut pas
avoir des sentimens de bienveillance pour un ordre de choses né d'une nouvelle révolution.
Bix-huii cent trente a consacré les principes de quatre-vingUieuf , les a implantés à jamais dans nos lois> dans les mœurs nationales; dès lors il a confirmé, consommé la ruine morale de Tancienne. aristocratie.
Ce serait mal connaître le cœur humain , ce serait exiger F impossible, que de demander à ces familles de laflection et du dévouement; elles ont, elles doivent avoir conservé des regrets et des sympathies pour Tancien régime et pour la restauration, qui s'efforçait de le rétablir.
Ainsi donc, en thèse générale, les nobles ne peuvttit être que mal disposés pour le nouveau gouvernement; ils ne peuvent pas l'aimer : plus la naissance avait placé le duc d'Orléans près du trône, moins ils lui pardonnent de l'occuper. Louis-Philippe est dans leur pensée un usurpateur; il est de* venu solidaire des principes de nos révolutions; conséquemment, tout ce qui recommande sa dynastie à l'attachement des classes moyennes est un motif de réprobation aux yeux de la vieille noblesse.
Cette disposition naturelle des esprits dans cette caste déchue ne va pas, pour le plus grand nombre, jusqu'à des actes d hostilité , jusqu'à un état permanent de conspiration : la plupart des
grandes familles concentrent en elles-mêmes leur mécontentement, et, sans se rallier au pouvoir, observent les lois du pays ; mais il y a dans tous les partis des hommes passionnés, entreprenans, qu'aucune considération ne retient, et capables de tout compromettre pour satisfaire leur animosité ou leur ambition : de tels hommes sont dangereux, surtout lorsqu'ils possèdent tout à la fois du talent, de l'énergie, de la fortune, qu'ils ont l'habitude des intrigues. Ces conditions se trouvaient presque toujours réunies chez ceux qui soudoyaient ou dirigeaient les soulèvemens légitimistes dans le midi de la France et dans les départemens de l'Ouest.
Paris n'était pas à l'abri de leurs tentatives ; j'aurai bientôt l'occasion de le prouver. C'est à Paris qu'ils recrutaient des instrumeus pour seconder l'exécution de leurs desseins ; l'argent rendait facile le succès de ces enrôlemens, et ils y préparaient même un mouvement qui devait, dans leur attente, assurer le rétablissement de la branche ainée.
Telle était la situation des choses, quant à la noblesse légitimiste , lorsque je pris possession de la préfecture.
La deuxième classe (le clergé) partage, à peu de chose près, les mêmes affections que les familles nobiliaires. Individuellement, le plus grand nombre des ecclésiastiques actuels n'a pas éprouvé les persécutions de l'ère républicaine; individuellement.
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ils n'ont aucun reproche à faire, aucune perle à déplorer, aucune réparation à prétendre; mais le clergé constitue un corps ; par cela même il a une tendance à augmenter ses prérogatives^ et les souvenirs du passé, lui retraçant Tinfluence excessive que les gens d'église ont si long-temps exercée sur les destinées de la France, inspirent des regrets aux hommes revêtus du caractère sacerdotal.
Nécessairement ils préféreraient ce qui était pour eux le bon vietix temps, c'est-à-dire cette forme de gouvernement semi-théocratique , où les congrégations religieuses possédaient des biens immenses, et se procuraient toutes les jouissances sociales sans rien produire ' ; où de simples abbés joignaient à leurs goûts mondains le bénéfice de quelque riche sinéciu*e ; où Ton prélevait des dîmes au nom du ciel ; où l'on vendait chèrement des indulgences ; où la créduUté superstitieuse excitait tant de gens à dépouiller leurs familles pour enrichir l'égUse et les monastères; où l'autorité presque absolue d'un évèque allait jusqu'à excommunier les roiset dé lier les peuples de tout devoir d'obéissance ; où enfin les dignitaires de l'Église, usurpant le pouvoir temporel, réunissaient aux immunités de leur position l'avantage d'administrer les affaires publiques, sans craindre la répression des abus.
^ JTeneicepte, bien entendu, les Bénédictins et quelques ordres religieux qui ont rendu d'immenses services è la science.
Cet état de chosçs , on en conviendra , est biai regrettable pour les membres du haut clergé qui en profitaient; plus il est l'objet de leur convoitise, plus ils éprouvent d'éloignement pour nos institutions modernes.
La restauration avait quasi réalisé ce retour vers les siècles de prospérités cléricales. Conunoit admettre que le clergé, et surtout les princes de l'Église , ne préférassent point la légitimité, sous laquelle leurs espérances s'étaient réveillées et avaient grandi , à la nouvelle monarchie, qui n'a pu s'asseoir que sur les ruines de ces mêmes espérances ?
Si Ton partage mon opinion sur la noblesse et le clergé^ Ton avouera que, même en leur reconnaissant toute la bonne foi , toutes les vertus, tout le patriotisme possibles, ils sont, l'un et l'autre, par la force des choses, les ennemis naturels de nos institutions populaires et du gouvernement qu'elles ont fondé.
Et qu'cm veuille bien ne pas m'opposer des exemples contraires ; ce seraient d'heureuses exceptions, que je suis loin de contester dn reste, et dont je me réjouis dans l'intérêt général , mais avec la triste persuasion que ces exemples ne seront pas contagieux.
Je n'hésiterai pas même à dire que, si mes prévisions étaient démenties par l'événement, les résultats en seraient funestes à la nouvelle dynastie :
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«lie pecdrah, dans l'esprit des masses^ une somme de force inGniment supérieure à celle que lui ap« porterait une telle réconciliation ; elle se priverait de milliers d'appuis utiles , dévoués , pour la conquête de quelques amis douteux. Le pays, qui se glorifie de la base révolutionnaire sur laquelle repose le trône de Louis-Philippe^ verrait peut-être arec ombrage, avec inquiétude, désavouer son origine; il n'y aurait plus cette même communauté de principes, cette solidarité d'intérêts qui resserrent les liens et nourrissent une confiance réciproque.
Enfin, j'irai jusqu'à supposer la possibilité d'une fusion sincère et complète des vues, des sentiment de la noUesse et du clergé ^ avec ceux du chef de i'!Étal,et jedirai que ce serait là un grand malheof; car la royauté se verrait entourée des mêmes hom^ mes, des mêmes écueib qui ont perdu la restaurais tioB*
La troisième classe (la bourgeoisie) est trop nom^ kreuse, se compose de trop d'élémens, pour que je piMaeen offrir la statistique ; ce travail, d'ailleur% serait superflu : tout le monde comprend ce qu'est kl bourgeoisie; elle représente l'immense majorité de la population ; c'est là ce qu'on a jadis qualifié de iierâ^èat ; mais tiers-état dont les rangs se sont considérablement accrus , dont la force et le coo^ «ours ont décidé et décideront désormais toutes les grandes, questionst d'intérêt national.
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La bourgeoisie, par son origine , participe de la classe inférieure ; mais par la richesse, les talens , les arts, les sciences, l'industrie et le commerce, elle s'élève aux sommités sociales , et se confond souvent avec les anciennes illustrations. La bourgeoisie a hérité de tout ce que les titres nobiliaires ont perdu depuis un demi-siècle , sous le rapport de l'influence et de la considération ; aussi la première subdivision de la classe moyenne est-elle devenue dans nos mœurs actuelles une espèce d'aristocratie nouvelle.
Mais elle présente ces différences remarquables avec l'ancienne , qu'autant celle-ci pesait sur le pays, autant la première est utile : c'est elle qui donne à tout le mouvement et la vie; qui, par de vastes entreprises et des œuvres de génie, a doté la France d'une gloire paisible , plus efficace pour le bien-être de nos populations que la gloire acquise par les armes. Elle se distingue encore de l'autre aristocratie en ce sens que, pour y parvenir, il ne faut ni faveurs ni parchemins ; le travail, la haute intelligence, les grands services rendus à la chose publique, voilà les seuls titres de noblesse estimés de nos jours : il appartient à tous d'y prétendre.
Toutes les réformes, toutes les améliorations sociales ont profité à la bourgeoisie; elle est donc attachée par intérêt à la conservation de ses conquêtes. On ne pourrait ni rétrograder vers le passé, ni
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mettre en vigueur les utopies républicaines , sans porter atteinte aux avantages de sa position ; et Ton ne pourrait non plus adopter une forme de gouvernement militaire sans mettre en péril la fortune dont elle dispose.
Faut-il rappeler qu'une partie de cette fortune est d'une nature périssable , qu'elle subit une dépréciation proportionnée à la gravité des événemens politiques? Il en est principalement ainsi des rentes sur l'État^ de la valeur des charges, des études, des fonds de commerce, des établissemens industriels, etc.
En déGnitive, la classe intermédiaire dont je m'occupe est celle dont la prospérité est plus intimement liée au maintien de la sécurité générale et associée aux vicissitudes du pouvoir actuel.
Aussi, c'est elle qui constitue sa véritable force; c'est en elle qu'on trouve des sympathies puissantes pour la royauté de juillet ; il y a de part et d'autre un même besoin de consolider l'œuvre des trois jours.
Un changement quelconque dans la forme du gouvernement inquiéterait cette partie nombreuse de la population ; elle ne pourrait qu'y perdre sous le rapport des droits politiques et sous le rapport du bien-être matériel ; elle défendra donc avec énergie l'ordre légal et le trône qui la protègent , tant
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qu'on ne s'écartera pas des principes qui lui servent de base.
La quatrième classe (les ouvriers) se trouve en quelque sorte dans les mêmes conditions que la précédente; sans jouir des mêmes avantages, elle a un égal besoin d'ordre et de confiance; elle professe un même attachement pour des institutions qui garantissent son avenir ,. qui ouvrent une libre carrière aux hommes intelligens et laborieux.
Les ouvriers voient tous les jours sortir de leurs rangs ceux qui, par leur mérite, parviennent dans les régions plus élevées ; ils comprennent que la stabilité de l'état de choses qui nous régit peut favoriser des chances de succès et assurer la juste récompense due à leurs travaux; mais ils n'ont pas , comme les classes aisées de la bourgeoisie, la crainte de compromettre, par une plus large extension des principes libéraux, une fortune toute faite, une position heureuse ; ils pensent, an contraire, que plus Ms auront de chances de concourir à la discussion des intérêts publics , et phis ils verront s^eflFacer k ligne de démarcation entre eux et la classe moyenne.
De même que le tiers-état a profité de la sup- {uression des privilèges de la noblesse lorsqu'il fut enfin admis à participer, concurremment avec elle, à l'administration des affidres du pays, de même la dasse ouvrière profiterait aujourd'hui de tout ce que la bourgeoisie perdrait à son tour, si l'on fai-
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sait descendre aux droits potitiques quelques degiés de l'édidle sociale.
Gs obsenradûDS nous disent assez pourquoi, sans éiffe positiTeoMBl hostiles an gouvemement et à la bourgeoisie^ les ouvriers désirent un changement qui mettrait en pratique les théories d'une liberté iliiimtée, qui soumettrait le personnel et les actes du pouvoir aux capriees de la souveraineté popuhûre»
La cinquième classe (gens sans profession) ne présente, relativement au nombre, qu'une firactiofi minime de la population; mais en tenant compte des prédispositions qu'engendrent la paresse et la misère, en supputant les mauvaises passions qui y fermentent, c'est là surtout que git la force brutale qui menace de tout bouleverser.
Seize cents repris de justice, six mille voleurs et vagabonds, tel est le fond de cette lie sociale qui exploite le vice sous toutes ses formes.
Cette masse d'individus mal famés se recrute incessamment et se grossit, dans les temps de troubles, des aventuriers, des hommes tarés, perdus de dettes et de réputation dans les départemens, et qui viennent chercher un refuge à Paris.
On peut encore , sans injustice, joindre à cette nomenclature quelques habitués de tabagie, de mauvais lieux, en un mot, les mauvais sujets de toute espèce; et, lorsque la tourbe impure a été
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mise en mouvement par les passions politiques^ il vient s'y réunir les hommes à imagination désordonnée, éprouvant le besoin d'émotions fortes , et qui les trouvent dans les drames de la rue , dans les commotions populaires.
En présentant cet aperçu de la population , je n'ai pas eu la pensée de rappliquer à tous les points de la France; mais j'y trouve, du moins , la physionomie fidèle de la population parisienne pendant les premières années qui ont suivi la révolution de 1830.