‹ Mémoires de M. Gisquet, écrits par lui-mêmeChapitre 30 sur 67 · CHAPITRE VINGT-DEUXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE VINGT-DEUXIÈME

La famille royale ya habiter les Tuileries : le fossé des Tuileries. — Société des Amis da peuple. — Procès. — Yioleoce de langage des principaux membres. ^ Sections de républicains.

Jusqu'à la fin de septembre 1831 , le roi et sa famille avaient continué d'habiter le Palais-Royal; mais les travaux de réparations et d'embellissemens faits aux Tuileries étant terminés, ce palais devint, comme précédemment, la demeure du chef de l'État.

Ce changement d'habitation était désiré par les bons citoyens, et surtout par le ministère et les autorités; car les émeutes commençaient à prendre le caractère de la révolte. 11 était aussi pénible qu'inquiétant de voir la résidence royale exposée à l'efTerAescence d'une foule animée par des sentimens de haine contre la nouvelle royauté, et dont les vociférations retentissaient jusque dans l'enceinte du palais.

Le séjour des Tuileries offrait l'avantage d'être à

l'abri d'un coup de main : c'était au moins faii'e disparaître un sujet de crainte, au moment où tant d'autres causes d'anxiété appelaient la sollicitude du gouvernement.

Le roi avait eu l'heureuse idée d'opérer aussi Un changement nécessaire dans la distribution du jardin. Au moyen des dispositions nouvelles, la circulation du public cessa d'avoir lieu sous les croisées des appartemens; de plus, une tranchée fut ouverte et prolongée autour du château , dans toutes les parties d'un accès trop facile. La prudence commandait ces précautions, et l'art qui a présidé aux travaux a su les rendre utiles sans nuire à l'agrément de la promenade.

Personne ne peut encore avoir oublié combien ces précautions exercèrent la verve acrimonieuse des hommes de parti; combien de critiques, de sarcasmes furent publiés à l'occasion du fossé des Tuile-ries, devenu fameux par de spirituelles caricatures et d'intarissables quolibets.

De telles censui^es pouvaient paraître fort innocentes; mais reproduites chaque joui^, elles avaient l'inconvénientde fournir aux ennemis de l'ordre un moyen de peindre sous de fausses couleurs le caractère et les intentions du roi, et de jeter la défiance dans l'esprit des masses.

Le 3 octobre 1 831 , on présenta à la chs^mbrc des députés le projet de loi sur la liste civile. Je ne par-

MiMOIABS DE M. GISQUBT. 859

lerais pas plus de ce fait que de beaucoup d'autjq^ étrangers aux matières dont je m'occupe, s'il n'afiit pas servi d'occasion et de texte, pendant pluàeurs mois, à une polémique irritante, ayant toujours pour but de désaffectionner la population, et de présenter«la royauté comme s'engraissant des mtwTê dupeuipUf phrase obligée, en pareil cas, sous h plume de tout écrivain radical.

Malheureusement alors, comme depuis, ces déclamations ont égaré bien des hommes , trop peu éclairés pour distinguer ce qu'il y avait de captieux dans le langage des factions.

On recherchait et l'on ne manquait pas de saisir tout prétexte d'exciter des mécontentemens ; des mandataires officieux, s'attribuant le droit de parler au nom du peuple, demandaient au gouvernement des choses qu'ils savaient bien ne pas pouvoir être accordées; mais un refus pour eux était une bonne fortime, puisqu'ils y trouvaient matière à de nouvelles déclamations. C'est ainsi qu'ils présentèrent, le 1 4 novembre, une pétition k la chambre pour demander la translation des cendres du marédbal Ney au Panthéon.

Dans ces circonstances, la sociéié des Amis du feuple continuant d'agir par tous les moyens à sa disposition sur l'esprit public, fortifiait ses rangs de nombreux affiliés, et multipliait les publications où ses doctrines anti-monarchiques étaient exposées

360 MÉMOIRES DE M. GISQCET.

sans déguisement; elle tenait de fréquentes séances, et là, des hommes éloquens et passionnés cherchaient à communiquer à la foule leur fanatisme politique.

Les écrits publiés par cette société furent saisis, et donnèrent lieu à un procès jugé en cour d'assises le 12 janvier 1832. Un verdict d'acquittement rendu par le jury étonna le pouvoir, et il faut avouer qu'à cette époque, les jurés faisaient souvent preuve d'une indulgence qui encourageait les mauvaises passions.

Les plaidoyers prononcés dans cette affaire par les principaux membres de la société des Amis du peuple ^ étaient violens et séditieux ; la cour royale condamna, pour ce délit d'audience^ les sieurs Raspail etBonnias à quinze mois de prison et cinq cents francs d'amende chacun; Blanqui jeune à un an de prison et deux cents francs d'amende ; Gervais de Caen etThouret à six mois de prison et cent francs d'amende chacun.

L'exaltation des républicains était montée à un tel point, qu'ils faisaient parade de leur haine, et proféraient publiquement des menaces contre leurs adversaires. Comme ils l'ont dit eux-mêmes, ils conspiraient sur la place publique. Aussi M. Thou-

^ C'étaient alors MM. Raspaîl, Thouret, Bonnias, Plaigool, Habert, Trélat, Juchault, Delaunay, Barbier, Chaigneau, Gervais de Caen, Blanqui jeune, Billieux, Prévôt et Rival.

ret, après sa condamnation, et au moment de quitter la salle, crut-il pouvoir s'écrier : « Nous avons encore des balles dans nos cartouches ! »

On ne doit pas s'ëtonner que cette association dangereuse ait fait des prosélytes déterminés : je pourrais même dire des séides.

Leur nombre s'était déjà assez accru pour qu'il s'établit parmi les républicains plusieurs subdivisions sous des titres diflérens. Des sections se formèrent d'individus moins éclairés, par conséquent moins bons juges des difficultés, et plus impatiens de réaliser leurs projets.

On me signala quelques-unes de ces sections dès le mois de novembre 1 831 , comme ayant conçu un plan exécrable, plusieurs fois remis en délibération depuis cette époque, par des hommes qui méritaient plutôt la qualiûcation de bandits que celle de républicains. Heureusement les chefs de parti, quelle que fût leur résolution, n'ont jamais permis l'exécution de ce plan. Il s'agissait de mettre le feu simultanément à divers quartiers de Paris, et d'assassiner quelques dépositaires de l'autorité publique.

Les arrestations faites par mes ordres dispersèrent la plupart de ces sections indépendantes; mais il en survécut un certain nombre, notamment une composée d'hommes audacieux^ qui ne m'était pas encore connue.

Page 1