CHAPITRE VINGT-TROISIÈME
Complot dei tours Notre-Baroe. — Pour(iuoi les journaux anglais en ont parlé d*ayance. — Obsenrations sur la tactique des accusés politiques. — Considère, chef du complot. — Noms des hommes arrêtés dans les tours Notre-Dame. — Procès. — Condamnation de quelques-uns.
Vers la fin du mois de décembre , je fus instruit qu'une bande d'individus se proposait d'incendier les tours Notre-Dame, et de faire de cet événement le signal d'un soulèvement dans Paris.
L'extravagance de ce projet me faisait douter de sa réalité : je ne comprenais pas l'utilité d'un pareil moyen pour exciter le peuple à la révolte ; cet acte de vandalisme ne pouvait être, selon moi, que l'œuvre d'un fou, et non pas une conception de conspirateurs.
Cependant une personne digne de toute confiance m'ayant assuré qu'on lui en avait parlé d'une manière sérieuse, je pris des mesures pour en prévenir l'exécution , qui , d'après les renseignemens donnés , devait avoir lieu le 2 janvier.
Des forces suffisantes , disposées par mes soins, protégèrent, ce même jour, les abords de la cathé^ drale. Nul doute que, si le moment choisi pour ce crime insensé n'avait pas été retardé, les auteurs n'eussent pu tenter de le consommer.
Il m'a paru nécessaire de donner ces premiers détails, pour expliquer comment un journal anglais, le Times, a pu recevoir et publier une lettre écrite de Paris , le 3 janvier, dans laquelle il était dit (( que la police avait empêché une attaque pro- » jetée pour la veille, deux janvier, et dont Tincen- » die des tours de Notre-Dame devait être le si- » gnal. »
Cette publication dans une feuille étrangère prouve qu'une indiscrétion avait été commise : par qui? je l'ignore; mais elle a servi de texte à tant de commentaires, à tant d'allégations hasardées , que j'ai du expliquer ici la raison toute simple de cette publicité anticipée*
Des explications non moins claires^ non moins catégoriques, ont été fournies pendant le piX)cès relatif à ce crime; mais elles n'ont pas empêché les journaux et les avocats de persister dans leurs dires, et d'attribuer à des manœuvres de police l'attentat commis par leurs cliens.
C'était le thème obligé pour la justification de tous les auteurs de crimes politiques: on argumentait sans cesse pour établir la présomption que la
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police avait connu , ou du moins soupçonné , les projets des coupables ; et de là on tirait la conséquence que la police avait tout fait, puisque avant le moment de l'exécution du complot elle en avait au quelque chose. Le plus monstrueux attentat se trouvait légitimé sous la plume des écrivains de parti , par la répétition fréquente de ce même argument y et lorsque la culpabilité d'un accusé était tellement évidente qu'on ne pouvait pas essayer une dénégation , on croyait avoir trouvé une raison victorieuse en disant aux jurés : « C'est la police » qui a tout fait ; elle a donné l'idée du crime , elle » en a facilité l'exécution; ce qui le prouve, c'est » qu'elle est intervenue juste au moment fatal pour » arrêter les malheureux victimes de ses machi- » nations. »
Toutes les mauvaises actions étaient ainsi excusables et excusées, il ne devait en rester dans le public qu'un sentiment universel de réprobation contre Vinfâme police.
Il faut convenir que ce système de défense était commode , en ce qu'il pouvait s'appliquer à toutes les causes ; il dispensait de bon sens , de logique , déplaçait les rôles , puisque l'organe de l'accusé devenait accusateur ; et puis on y trouvait l'avantage d^arrondir quelques belles périodes, de lancer contre la police quelques grandes tirades capables d'émouvoir les lecteurs et les juges.
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lion qui, j'espère, pour le bonheur de mon pays, ne se présentera jamais.
Supposons donc, comme raisonnement, que la i^publique soit imposée à la France, ne serait-il pas curieux de consulter les dossiers de ceux qui auraient contribué à son établissement? Groitron qu'on n'y trouverait pas bientôt les titres des bons fatrioUi à la reconnaissance publique , et rémunération de leurs droits aux récompenses qu'ils ne manqueraient pas de réclamer? Certes, alors, ils se prévaudraient hautement des mêmes actes pour lesquels j'ai dû sévir contre eux, et qu'ils prenaient tant de soin de nier en face de la justice : non seulement ces mêmes faits seraient compris dans leurs états de services, mais encore beaucoup d'autres qui sont restés ignorés.
Je ne saurais trop le redire , les républicains et les légitimistes nous ont donné mille fois le spectacle de ces métamorphoses effirontées. Il en a été de même à l'égard des accusés du complot des tours Notre-Dame : toutes les manœuvres dont je viens de parler ont été mises en usage pour les soustraire à une condamnation et pour calomnier la police; mais , plus tard , les frères et amis ne se cachaient plus pour les féliciter, pour exalter leur courage et leur patriotisme. Qu'on veuille bien lire tout ce que les journaux de l'époque ont publié sur cette affaire, et l'on se convaincra que le tableau présenté par
moi de ces roueries, de ces contradictions, est resté beaucoup au-dessous de la réalité. Ensuite, qu'on lise le numéro du journal la Tribune , du 9 avril 1833, on y verra que les républicains revendiquent éux-mémes, au profit de Considère, l'honneur d'avoir été le chef de la conspiration des tours Notre^ Dame.
Ce serait peut-être ici le cas de répondre aux déclamations reproduites systématiquement, dans toutes les circonstances analogues, sur de prétendus agens provocateurs ; mais cette discussion épisodique m'écarterait beaucoup trop du fait qui m'occupe : je me réserve de la traiter dans un chapitre spécial.
Le complot avorté le 2 janvier n'avait pas été abandonné : le 4 de ce même mois, vers quatre heures de l'après-midi , un homme que je ne connaissais pas, et que je n'ai jamais revu , entra dans mon cabinet, tout tremblant, tout effaré, pour m'annoncer qu'une troupe d'individus se dirigeait à l'instant même vers les tours Notre-Dame, avec l'intention de les incendier; qu'ils comptaient sur le soulèvement et la coopération de six régimens et de seize cents républicains. J'adressai à la hâte quelques questions à cet homme pour apprendre d'autres détails, et pour m'assurer de sa sincérité; il me répondit sans aucune hésitation , et me fit remarquer qu'il était tellement certain de son fait , que lui-même était un des conjurés; qu'il venait de
quitter ses camarades, parce qu'au moment d'agir il avait manqué de résolution, et voulait, en me donnant cet avis, éviter le châtiment qui menaçait ses complices.
Je fis rassembler et partir sur-le-champ le petk nombre de sergens de ville et d'agens qui se trouvalent à la Préfecture; et, tandis que le révélateur était dans mon cabinet, j'entendis sonner le bourdon de Notre-Dame.
A leur arrivée à l'église, mes agens apprirent que déjà le gardien des tours était monté au premier coup de tocsin pour en connaître la cause : les s^*gens de ville se précipitèrent dans TescaUer; des gardes municipaux les accompagnaient. Avant d'arriver à la plate-forme, ils entendirent la détonnar tion d'une arme à feu que les conjurés venaient de tirer sur le gardien ; ils trouvèrent l'escalier barri* cadé. Après avoir franchi l'obstacle, ils furent eux-mêmes accueillis par plusieurs coups de pistolet Déjà la charpente de la tour du midi était en feu. Une lutte inégale s'engagea, les agens de la force publique arrêtèrent six des perturbateurs , et éteignirent l'incendie. On saisit sur les conjurés des briquets, des matières combustibles, un bonnet rouge, des pistolets, des cartouches, et un assez grand nombre de proclamations en forme de placards, qu'ils jetaient par dessus les galeries pour appeler le peuple à la révolte au nom de la répubi ique.
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Les investigations auxquelles on se livra apprirmt que sept individus étaient montés, et comme il n'y en avait que six en état d'arrestation, on continua les recherches; mais, protégé par Tobscurité et par les nombreuses pièces de charpente qui se croisent dans les tours, le septième n'avait pu être découvert, lorsqu'à huit heures et demie du soir, une poutre placée à une assez grande hauteur s'enflamma sans qu'on en pût voir la cause. Cette circonstance indiqua la retraite du dernier complice, dont on ne parvint à s'emparer qu'avec peine. C'était le nommé Considère, l'un des hommes les plus dâerminés, et qu'on peut regarder comme le chef de la bande ; un huitième complice fut ensuite arrêté à son domicile.
Voici leurs noms : Considère, Brandt, Degaune, Aitdouin, Migne, BomscUon, Siriot et André. Quand on ks eut amenés à la Préfecture, l'un de ces indi« vidus, que je crois être le sieur André , montra du repentir, et chercha, par la franchise de quelques aveux, à mériter l'indulgence. On le conduisit auprès de moi ; il se jeta à mes pieds , et demandait grâce en pleurant. U me parut vraiment digne de compassion par son inexpérience et sa jeunesse.
Quant à Considère, il prit, dans ses réponses au commissaire de police, la qualité à'émeutier, décla- Têaai ne savoir signer.
L'espoir qu'ils avai^it eu d'être secondés dans
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leur attentat par des amis politiques n'était peutêtre pas dénué de fondement. Avant que Tincendie des tours ne fût complètement éteint, on vit déboucher dans les rues de la Cité plusieurs groupes de républicains se dirigeant vers le parvis Notre- Dame. Mais déjà la force armée occupait en nombre suffisant les points principaux de ce quartier, et le bruit de l'arrestation des coupables circulait dans le public.
Les républicains furent à l'instant dispersés par les sergens de ville, qui en arrêtèrent douze, parmi lesquels figuraient les sieurs Wagner, Barré, Chancel et Pelvilain, biçn connus par leurs opinions démagogiques.
Quant aux huit accusés principaux, on les jugea en cour d'assises le 21 mars 1 832; une condamnation de cinq années de prison fut prononcée contre les sieurs Considère et Brandt ; on appliqua deux années de la même peine au nommé Deganne.
Après sa condamnation, Considère, qui, pendant le cours des débats, avait montré un caractère inflexible et tenu un langage injurieux jusqu'à la brutalité , apostropha le président de la cour en ces termes : « On fen donnera, va ! des cinq années de » prison et des frais l Je te paierai sur la caisse de » Louis-Philippe ! »
Voilà donc quel était le moteur principal d'un complot destiné à détruire le gouvernement mo-
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narchique , pour y substituer la forme républicaine ! Voilà quels hommes se prétendaient les interprètes des vœux du peuple, se chargeaient de démolir nos institutions et de réédifier un nouvel ordre politique! Voilà à quels réformateurs des abus du siècle, à quels défenseurs de nos libertés , à quels modèles de civisme la France pouvait être livrée, si le succès avait couronné leurs entreprises! Ils procédaient par l'incendie et le meurtre; c'étaient là les présages de leurs moyens de gouvernement. L'audace et le courage ne leur manquaient pas; mais ces hommes, qui se posaient en mandataires du peuple, en législateurs du pays, ne savaient pas même signer leur nom ! !