CHAPITRE VIII
Les modes à mon arrivée en France.
Au moment où j’arrivai en France, je fus bien frappé des modes nouvelles. Nous en recevions quelques-unes dans la colonie, mais elles ne pouvaient être imitées entièrement; le climat s’y opposait II exigeait des vêtements et une coiffure différente, et qui , plus simple , plus naturelle , était plus élégante. Trèspeu de femmes portaient de ces corsets qui détruisent tant leur santé et qui les déparent , sans qu’elles s’en doutent. Au moment où j'arrivai , on portait encore beaucoup de rouge et des mouches ; l’excellent goût de la reine n'avait pas encore . pu les faire disparaître. Au-dessus du front s’élevaient des cheveux bien crêpés , bien roides , bien graissés et bien poudrés. Cette coiffure était à angles droits , saillants et rentrants , et avait un air menaçant , comme une fortification. Pour accompagner ces bastions on mettait des deux côtés , et sur le cou de grosses boucles bien roides, bien graissées et poudrées', bien tenues par des broches de fer, et qui avaient le charme de salir sans cesse le cou. Au-dessus des fortifications dont j’ai parlé on plaçait un coussin de taffetas noir, rempli de crin. Ce coussin , qui perdait promptement sa propreté primitive , était attaché à la fortification par de longues épingles de fer ; il était destiné à recevoir toutes les broches de fer qui devaient attacher le nombre immense des ornements qui relevaient toute cette coiffure , des rubans , des fleurs , des nattes en cheveux , des boudins en cheveux , et un attirail difficile à décrire composé de faux cheveux. Les cheveux de derrière, bien graissés aussi , et encore plus poudrés que le reste, étaient relevés ,
tantôt en plusieurs nattes ou tresses, tantôt eu un chignon volumineux qui faisait peur à tous les meubles et à tous les habits qui en approchaient. Comme tous ces cheveux du derrière de la tête avaient une irrégularité choquante dans la partie d’en haut , on fourrait , dans l’espace qui se trouvait entre le coussin et les cheveux , de grandes cocardes de crêpe ou de taffetas , pour cacher ce vilain commencement de nattes, de tresses et de chignon volumineux. La poupée ainsi coiffée avait du rouge sur les joues et quelques mouches. Le bon ton voulait que le rouge fût très-épais , qu’il touchât les paupières inférieures des yeux. Cela, disait-on, donnait du feu aux yeux. On tenait tant à ce rouge que toutes les femmes avaient dans leur poche une boîte plus ou moins riche , dans laquelle étaient les mouches , le rouge , le pinceau , et surtout le miroir. Plusieurs dames renouvelaient, sans façon, à leur aise, leurs belles joues rouges partout où elles se trouvaient.
J’oubliais de dire qu’une mode impérieuse força bientôt toutes les femmes à substituer une poudre rousse à la poudre blanche ; elle produisait une saleté abominable sur le front , le cou et les épaules. Tout cet échafaudage était surmonté d’une touffe de plumes blanches plus ou moins élevées.
La mode vint alors d’avoir des voitures à l’anglaise; l'impérial intérieur était très-bas , en sorte que les dames d’une taille élevée étaient forcées de se mettre à genoux dans la voiture pour ne point briser leurs plumes. J’ai vu une dame qui non-seulement était à genoux dans la voiture , mais encore passait sa tête par la portière. J’étais assis auprès d’elle. Quand une femme ainsi panachée dansait dans un bal , elle était contrainte à une attention continuelle de se baisser lorsqu’elle passait sôus les lustres , ce qui lui donnait la plus mauvaise grâce qu’on puisse imaginer. On assurait dans ce temps que , lorsque l’impératrice Marie-Thérèse vit un portrait qui retraçait la reine de France , sa fille, ainsi coiffée , elle poussa un gémissement et se mit à pleurer.
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Après cette tète ainsi empanachée venait un corps bien serré , bien gêné , et qui formait le pain de sucre autant qu’il était possible ; car cette forme de pain de sucre était la véritable merveille. Il descendait le plus qu’on pouvait, de façon qu’il usurpait trois ou quatre pouces sur les cuisses. Or vous savez, mais ces dames ne savaient pas , que la beauté de la taille générale des femmes est dans la longueur proportionnée des cuisses et des jambes. Voyez toutes les belles statues , tous les tableaux de Raphaël et des autres grands peintres. Cette beauté de proportions ne fut pas ignorée sous le Consulat et sous l’Empire. Les femmes avaient adopté alors un costume qui fut constamment approuvé et suivi par nos plus grands peintres. J’ai vu dans la galerie de Saint-Cloud un portrait de la reine avec la tête à la mode , le corps démesurément long , et des cuisses si courtes que cet ensemble faisait peine à voir à toute personne douée d’un peu de goût naturel. C’est une chose singulière que d’entendre presque toutes les femmes parler de ce qu’elles appellent la taille ; elles en font une partie à part, dans laquelle elles comprennent la gorge, l’estomac, la poitrine, le ventre, et elles vous disent : « 11 faut bien marquer la taille, il faut serrer la taille. « Et ce mot, qu’elles ne comprennent pas , revient à chaque instant. Elles ne savent pas que par ce mot les artistes et tous les hommes instruits ont toujours entendu l’ensemble de la personne. Ainsi , quand Voltaire a dit de Louis XIV qu’il avait une riche taille , il entendait toute la personne , dans de belles proportions bien agencées ensemble, et non pas ce que les artistes appellent le buste et que les femmes appellent taille. Ce que les femmes appellent la taille , et qu’elles considèrent comme une partie du corps, n’est point, à proprement parler, dans la nature. La nature a dessiné le corps humain d’un seul trait , qui , partant du cou, trace les épaules, et descend, par un contour onduleux, jusqu’à la cheville du pied , en rentrant et ressortant suivant que l’exige la beauté des formes. Changer ce beau contour
en grossissant les parties , en rétrécissant d’autres , est le dernier excès du mauvais goût. On ne peut impunément contrarier ainsi la nature; on est roide, gêné ; on choque les yeux délicats ; il en résulte de grands inconvénients. Supposez une jeune personne bien portante , qui croît et grandit; comme il faut que toutes les parties qui constituent ce que vous appelez la taille soient également pressées dans ce corset, l’embonpoint , qui s’accroît tous les jours insensiblement , étant plus contraint dans les parties supérieures que dans le ventre, qui , malgré qu’on en ait, s’étend autant qu’il lui est nécessaire, il en résulte qu’il grossit dans une proportion plus forte que les autres parties. De là cette grosseur du ventre des jeunes filles, qui fait le désespoir de leur mère , et ensuite le désespoir de ces mêmes jeunes filles devenues grandes. Celles qui sont d’une taille courte ressemblent à des magots de la Chine, malgré tous leurs efforts pour cacher cette imperfection ; d’autaut plus que l’action du corset , s’opposant à l’ampleur naturelle du ventre, le force à tomber sur les cuisses ; et, s’il était permis de pénétrer dans les mystères de l’hymen et de l’amour, on dirait combien de mariages, d’inclinations, formés d’après les traits d’un beau visage, et qui semblaient devoir être protégés par d’autres beautés extérieures, ont produit tout à coup l’effet le moins attendu , en inspirant un dégoût dont n’ont pas été maîtres des hommes ainsi trompés involontairement. Quelquefois les femmes , qui ne s’abusent point sur cette situation toujours croissante , cherchent à la diminuer ou à l’arrêter, et malheureusement ne font que l’augmenter; car. la contrainte est le seul moyen qu’elles puissent employer. Ajoutez l’impossibilité de se nourrir autant qu’il serait nécessaire et de bien digérer les aliments , quand l’estomac et le diaphragme sont ainsi comprimés. L’effet produit par ces corsets sur le ventre est aussi produit sur la gorge; ils ne lui laissent pas son libre accroissement , la déplacent, et mettent en avant ee que la belle nature place de côté. On peut remarquer cet effet dans
tous les nombreux et beaux portraits de Van-Pyck ; c’était alors la rage des corsets ; il avait trop de goût pour peindre les poitrines telles qu'elles sont dans ces portraits, si ces vilaines formes n’avaient pas frappé ses yeux. M. de BulTon a parlé du mal produit par ces corsets, mais inutilement. En 1835, un journal essaya de prouver les maux réels produits par ces corsets , et joignit à son article une gravure qui les représentait ; ce fut inutilement. Les femmes répondent toujours par ce mot imbécile : C’est la mode. On ne peut se promener, on ne peut marcher dans les rues , sans remarquer une baleine audacieuse et souvent une lame de fer placée au bas du ventre , et qui , avançant de deux pouces dans l’endroit même où le ventre s’incline , conduit par plus étranges observations.
Un habile médecin frémissait en me parlant des effets cruels de ces corsets sur les jeunes personnes. Au reste, il faut se réjouir de ce que les femmes , en se donnant par leurs corsets une taille roide , se privent ainsi du plus dangereux des attraits, de cette souplesse élégante qui , dans d’autres pays , est le plus séduisant de leurs charmes ; puisqu’elles ont tant d’autres moyens de plaire, il faut les féliciter de perdre la grâce que donne la souplesse. On ne peut les comparer, comme autrefois, à un roseau flexible ; tant mieux pour leur tranquillité.
Après tout cet attirail venait la chaussure. Le soulier, bien pointu , avait un talon épais d’un pouce et demi de haut. On a déjà dit que les femmes ainsi chaussées ressemblaient en marchant à des pigeons pattus. Toute la partie depuis le cou de pied jusqu’à la pointe était nécessairement ployée ; c’était sur elle seulement que les femmes marchaient. Cette chaussure les forçait à jeter le corps en arrière , afin de le tenir en équilibre en luttant contre la pente naturelle qui le portait en avant. Sans cet effort pour le reporter en arrière la petite poupée serait tombée sur le nez. Je puis vous assurer que tout cela , avec de grands ou petits paniers sur les côtés , formait un personnage bien ridicule. Si vous en doutez , consi-
dérez un peu une gravure ou un tableau de ces temps. Tout cela n’empêchait pas que les femmes ne fussent alors très-aimables ; elles ne l’étaient point par leurs ajustements et leurs coiffures, mais par une politesse délicate. Elles avaient hérité du ton de la cour de Louis XIV ; elles cultivaient l’art de plaire et le savoir-vivre, que Boileau conseillait même aux hommes de son temps. L’amabilité des femmes amenait l’urbanité des hommes ; c’était un échange continuel d’égards et de politesse , et la société française était recherchée par les étrangers. Des villes même de province , telles que Lyon., Dijon et Grenoble , avaient cette réputation. Je sais bien qu’à côté de cette société on trouvait à Paris des hommes qui prétendaient donner l’exemple du bon ton, qui affectaient l’esprit dans tous leurs discours, qui le faisaient servir à fa malice , à la méchanceté même , et qui- cherchaient à immoler à leurs plaisanteries des hommes honnêtes ; mais ils trouvaient souvent des personnages d’une espèce différente , dont le maintien et les paroles leur faisaient sentir leur petitesse et les en faisaient rougir. Ce mauvais ton faisait ressortir davantage les charmes de la bonne société, où les bienséances accompagnaient toujours le ton simple et noble qui la distinguait.
Si je veux parler delà toilette des hommes dans ces temps , je présenterai des tableaux aussi bizarres. Ils avaient des coiffures à l’oiseau , en cabriolet, à la grecque, en marrons. La grecque était surtout remarquable ; les cheveux poudrés , frisés, et surtout crêpés, s’élevaient sur la tête. Les procureurs et les avocats aimaient cette coiffure. Il résultait de la quantité de poudre que recevait la tête que les chambres , les cabinets en étaient salis. Lorsque la coiffure était finie, on la poudrait à la grande houppe et de loin ; il fallait se mettre alors sur le palier de l’appartement , et c’était l’escalier qui recevait tous ces nuages de poudre. Il arrivait souvent que, lorsqu'on poudrait ainsi un élégant eu l’environnant d’un nuage de poudre , un autre élégant tout habillé montait ce même esca-
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lier, s’arrêtait tout à coup devant le nuage poudreux , et demandait grâce au poudreur. II fallait non-seulement suspendre l’opération , mais encore attendre un moment , afin que toute la poudre fût tombée et dissipée. Mais, malgré cette suspension, l’homme habillé eu recevait encore beaucoup trop ; il la remarquait avec douleur sur ses habits.
D’autres élégants, et c’étaient les plus merveilleux, avaient un cabinet particulier destiné à cet usage. Quand l’échafaudage de la coiffure était achevé , le coiffeur, armé de sa longue et grosse houppe de soie, rempli d’un noble enthousiasme, lançait de toute sa force la poudre la plus fine en l’air, contre le plafond. L'élégant se plaçait de manière à recevoir sur sa tête cette poudre, fine, lorsqu’elle retombait du plafond. L’artiste, animé par le succès , recommençait avec vigueur le jet de la poudre jusqu’à ce qu’il fût content de l’effet de cette lieige blanche ou demi-blonde. Le poudré sortait triomphant do son cabinet, sûr du succès. que lui préparait dans les salons et dans les coulisses une tête si bien poudrée. Cela s’appelait poudré en frimas ; d’autres disaient poudré aux œufs, et je ne sais pourquoi. On ne manquait pas de mettre une grande quantité de poudre dans les cheveux de derrière, quoiqu’on les enfermât dans une bourse de taffetas noir, qui d’abord fut très-grande , diminua ensuite peu à peu , et devint très-petite. Elle prit alors le nom élégant de crapaudt L’élégant ainsi paré portait à sa montre de longues chaînes d’or où pendaient des breloques, parmi lesquelles une petite clochette annonçait sou arrivée.
Cette nécessité. de la frisure et de la poudre nous donnait dans les rues un spectacle amusant : c’était d’y voir à chaque pas des perruquiers , bien blanchis par la poudre, courant de toutes leurs forces , la housse et le peigne à la main , pour aller chez leurs pratiques qui les attendaient. Malheur à l’homme habillé qui les rencontrait ! il était couvert de poudre du côté qui recevait le elioc, et de là des reproches, des injures et
des menaces. On avait un autre spectacle dans les maisons : c’était celui des hommes qui attendaient impatiemment leur coiffeur. Ils étaient souvent pénétrés d’une cruelle douleur en ne voyant pas arriver l’artiste sans lequel ils ne pouvaient sortir.
Les hommes portaient d'énormes boucles d’argent, si grandes qu’elles rasaient le parquet des deux côtés; elles blessaient souvent les chevilles, et, si le coup était violent , c’était une vraie blessure. Elle se renouvelait souvent par des coups successifs , et produisait une plaie douloureuse. Je l’ai éprouvé, et, après avoir souffert courageusemént ces effets de notre divinité, la mode, je fus forcé d’y renoncer, et de souffrir, avec un courage plus difficile , les sarcasmes des hommes d’esprit sur mes petites boucles. Mais comme j’ai toujours eu la manie , blâmable sans doute, de ne jamais suivre entièrement la mode, au point d’en être souvent remarqué , j’avoue que je mis quelque vanité dans mes petites boucles. Un présent de ces larges boucles fut envoyé par un de nos princes au prince lïenri de Prusse , et le grand Frédéric s’en moqua beaucoup ; il dit que nous mettions à nos souliers les boucles de nos harnais de carrosses. Il rit beaucoup aussi de nos habits de velours et de satin, et il avaitbien raison ; tout cela annonçait une nation dégénérée. Joignez-y tout ce que j’ai dit sur notre nouvelle discipline militaire ; car toutes ces choses vont ensemble, dans une monarchie qui s’élève ou dans un gouvernement qui s’abaisse.