‹ Memoires de m. le Comte De Vaublanc avec avantpropos et notesChapitre 14 sur 51 · MEM01BES · texte numérisé non relu

MEM01BES

Après la conclusion de la paix avec l’Angleterre , le roi voyagea dans la Normandie; il voulut voir Cherbourg et les travaux de son port, d’une si grande importance qu’on ne peut trop gémir de ne pas les voir achever. 11 est bien déplorable que la marine française ne trouve pas un port de sûreté dans la Manche. Quand l’illustre maréchal de Tourville soutint ce fameux combat de la Hogue, où quarante-cinq vaisseaux français combattirent, pendant deux jours, plus de quatre-vingts vaisseaux anglais, forcés, après des pertes inévitables , d’entrer dans le mauvais port de la Hogue , combien il dut regretter de ne pas trouver ailleurs dans la Manche un port où ses vaisseaux fussent en sûreté.

Dans ce voyage , Louis XVI fut comblé des acclamations des peuples; elles étaient sincères, parce que, dans ces contrées maritimes, on sentait vivement la gloire et les avantages de la paix qui venait d’être conclue. C’était en 1786. Au milieu de ces acclamations si justes et si méritées, si une voix s’était écriée : Dans quatre ans, ce peuple t’accablera d’outrages dans ton palais , cherchera la reine pour l’égorger, enfoncera le poignard dans son lit, heureusement abandonné par elle, massacrera des gardes fidèles qui s’exposeront pour la sauver. Tu seras aussitôt conduit en triomphe dans Paris, pour y vivre esclave des factieux et monter deux ans après sur l’échafaud. Et tout cela sera l’ouvrage d’une assemblée que tu auras convoquée toi-même, qui mêlera continuellement les louanges les plus viles à ses noirs attentats , et qui sera emportée par le délire d’une science imbécile

Après quatre ans de séjour en Amérique , j’étais avide de voir nos comédies et nos tragédies. Je jugeais les acteurs d’après mon goût naturel , et non d’après ce qu’on appelait le goût public. Dans le tragique , je les trouvais tous bien mauvais , excepté Talma, qui commençait à paraître. La première fois que je vis mademoiselle Raucourt, je crus que sa manière de déclamer était une mauvaise plaisanterie, qu’elle avait parié

de faire les gestes extraordinaires qui m'étonnaient. En effet, quelle fut ma surprise de la voir, dans la sublime imprécation de (Camille contre Rome, en disant ce vers :

Que l'Orient contre elle à l'Occident s'allie,

tendre à sa droite une main , tendre l’autre à sa gauche , et les unir ensemble par un mouvement singulier, qui semblait unir l’Orient et l’Occident. A cet autre vers,

Et de scs propres mains déchirer ses entrailles ,

elle portait ses mains sur son rentrent lui imprimait un mouvement d’autant plus désagréable qu’il était alors d’une grosseur un peu démesurée. Je vis mademoiselle Fleury, dans le beau rôle d’Andromaque, le défigurer par une pantomime de cette espèce. Rien de plus frappant que la réponse d’Andromaque à Céphise , quand celle-ci ose lui conseiller d’épouser Pyrrhus. Ne croyez pas que cette actrice adresse cette belle réponse à Céphise : elle s’en garde bien ; c’est au public qu’elle va répondre. Elle regarde les loges , range bien sa longue robe pour qu’elle ne la gêne pas , et crie aux habitants des loges :

Songe , songe, Céphise, à cette nuit cruelle Qui fut pour tout un peuple une nuit éternelle !

A ces mots :

Ensanglantant l'autel qu'il tenait embrassé ,

elle fit le geste d’embrasser ; et quand elle vint à ce vers :

Et traîné sans honneur autour de nos murailles ,

elle appuya longuement sur ce mot traîné , et , reculant d’un pas , en repoussant sa longue robe , elle fit avec ses bras un geste cireufaire, pour exprimer autour de nos murailles. Ce dégoûtant spectacle mettait les loges dans un enthousiasme impossible à rendre. Et voilà ce qu’on appelle le goût de Paris, de ce peuple barbare qui n’a d’oreilles ni pour la musique, ni

MEMO! UES

pour la poésie, qui préféra les pièces de Pradou à celles de Racine, qui ne veut que du bruit dans la musique et la déclamation , dont les musiciens amateurs , dans le moment où j’écris, font retentir à grands coups les bois du piano pour faire croire qu’ils ont du génie.

Je vis aussi Damas , avec ses jambes et ses épaules de Crispin, oser s’appeler Hippolyte; et, dans la belle déclaration qu'il adresse à la jeune Aricie , où se peint un amour timide qui s’échappe avec peine de son cœur, je l’ai entendu hurler de toute sa force :

Mes seuls gémissements font retentir les bois ,

Et mes coursiers oisifs ont oublié ma voix.

'A ces beuglements , les applaudissements , les trépignements de pieds furent si violents que je tremblai pour la voûte et les fondements de la salle. Si ce n’est point là de la barbarie dans les arts , qu’on me dise où je pourrai eu trouver,

Larivc lui-même, qui souvent était heureux dans sa déclamation , se conformait quelquefois à ce goût de hurlement. Je l’ai vu dire ainsi le fameux : Qu'il mourût ! Après avoir entendu ces mots : Que vouliez-vous qu'il fU contre trois? il fit une pause, serra les dents, ferma ses poings mis en avant , leva la jambe droite comme s’il voulait donner un coup de pied à son interlocuteur, et, de ce même pied , frappant la terre avec force, il cria enfin le Qiiil mourût ! dans un véritable accès de fureur. Ma fille et moi nous ne pûmes y tenir, et nous nous retirâmes, au bruit des applaudissements forcenés.

Il est évident que l’acteur n’avait pas compris la sublimité de ce mot ; il doit partir rapidement et sans effort d’une âme magnanime, qui ne conçoit pas qu'un guerrier puisse faire autre chose que mourir dans une telle circonstance. Je sais bien que cette noble simplicité ne plairait pas aux bons Parisiens ; mais malheur au poète et à l'acteur qui se conforment à leur goût.

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Longues années après les temps dont je parle , mademoiselle Duchesnois donna de nouveaux exemptes de cette manière détaillée et imitative. Dans le rôle de Phèdre, à ce vers .

Pourquoi , trop jeune encor, ne pûtes-vous alors

Entrer dans le vaisseau qui le mit sur nos bords ?

elle fit un geste très-expressif pour exprimer faction d’entrer, et allongea le mot entrer tant qu’elle put, en appuyant surtout sur la première syllabe.

J’ai vu Montvel, sur le théâtre de Saint-Cloud , dans le rôle de Mardochée , dire avec une grande colère ces beaux vers :

Au seul son de sa voix la mer fuit, le ciel Iremblc;

B voit comme un néant tout l’univers ensemble.

Bonaparte fut frappé d’un ton de colère si ridicule et le témoigna quand il fut rentré dans ses appartements. Il n'aimait pas ces cris ; il le dit à Talma la première fois qu’il l’entendit exprimer ainsi les fureurs d’Oreste ; mais ce fut M. Brifaut , de l’Académie française , qui réussit par ses conseils à lui ôter le goût de ces cris forcenés. Talma s’en corrigea , et prononça depuis ce jour ces vers terribles, qui marquaient un commencement d’aliénation d’esprit, avec un accent concentré qu’on ne pouvait entendre sans frémir.

Les acteurs ont toujours eu une idée bien fausse sur le ton que l’on doit donner aux passions énergiques. Dans le rôle d’Aehille , ils croient qu’ils doivent avoir toujours les accents de la colère et souvent pousser des cris de fureur. La colère d’un homme fort, et qui sent sa force, se montre bien plus par tes expressions que par les éclats de la voix. Ce sont les enfants qui poussent des cris quand ils sont en colère. J’ai entendu prononcer avec fureur oes vers :

D’Iphigénie encore je respecte le père.

Peut-être , sans ce nom , le chef de tant de rois

M'aurait osé braver pour la dernière fois.

Les dire avec fureur est un contre-sens choquant. Achille, en disant ces mots, connaît trop toute sa force et tout ce qu’il peut pour ne pas savoir que ces paroles suffisent. Aussi ditil presque aussitôt après ces vers :

Je ne dis plus qu’un root; c’est à vous de m'entendre.

Presque tous les acteurs avaient un autre défaut qui me paraissait insupportable : ils avaient pris l’habitude de débiter quelques vers avec lenteur, et tout à coup ils en précipitaient sept à huit avec rapidité , sans qu’on pût savoir quelle raison ou quel sentiment inspirait la lenteur ou la rapidité. C’était une mode : c’est tout dire.

Aujourd’hui je vois la même chose dans la musique : on court rapidement , on gémit lentement , on pousse des soupirs dans la musique instrumentale. On se fait à peine entendre, et tout à coup, sans raison, sans motif, on fait un tapage effroyable. Il en est de même du genre de déclamation dont je parle. Le Kain cependant leur avait laissé un exemple qu’ils n’auraient pas dû oublier. L’acteur Beaubourg, qui faisait avant lui le rôle de Néron , disait à Burrhus avec fureur ce vers , en parlant d’Agrippine , sa mère :

Répondez-m'en vous dis-je, ou, sur votre refus,

D'autres me répondront et d’elle et de Burrhus.

Le Kain ne mit pas de fureur dans l’expression d’un vers si expressif par lui-même.

Après avoir écouté les conseils de Burrhus , il s’arrêta et dit ces vers avec une méchanceté froide et concentrée. Les spectateurs , accoutumés aux cris de Beaubourg , furent étonnés et gardèrent le silence ; mais, une minute après , et comme avertis par le sentiment qu’ils éprouvaient , ils couvrirent l’acteur d’applaudissements. J’ai mis autrefois une partie de ces observations, sans les signer, dans un feuilleton du Journal des Débats.

Je me rappelle qu’après avoir vu la tragédie du Roi Léar j'allai dans une maison où j’étais invité à souper. Il y avait beaucoup de monde. On ne parla que de cette tragédie et de la manière dont elle avait été jouée. Plusieurs personnes exaltèrent beaucoup le jeu et la déclamation de Montvel, qui faisait le roi Léar; j’osai énoncer un avis contraire. M. de Chabanon , de l’Académie française , que je connaissais beaucoup, me fit une profonde révérence dérisoire et me dit : « Vous pouvez vous flatter d’être seul de votre avis. » Je lui répondis : « 11 n’est pas question de savoir si je suis seul de cet avis, mais si cet avis est bon. Je soutiens que l’acteur ne s’est pas même douté du rôle qu’il faisait. » Grand brouhaha de presque touts les hommes. « Parbleu! c’est un peu fort, ajouta monsieur l'académicien; voyons un peu comment vous nous prouverez cela. — Je soutiens , répliquai-je avec fermeté , que le roi Léar, dans toute la tragédie, n'est ni fou, ni imbécile. 11 est accablé de ses malheurs, des persécutions qu’il éprouve ; sa tête en est fatiguée douloureusement; mais tous ses sentiments, toutes ses pensées sont nobles et respirent la tendresse pour sa fille qui lui reste fidèle. Dans le moment où il se cache pour se dérober à des recherches, il entend des voix qui lui font craindre qu’on ne saisisse sa fille , et il s’écrie, en se montrant : Me voici, me voici ! Moutvel a dit ces mots avec l’accent d'un imbécile , et non d’un hommequi exprime un sentiment très-noble. — C’est vrai ! c’est vrai ! » s’écrièrent plusieurs dames, parce quelles sentent mieux que nous ce qui est naturel, le distinguent très-bien de tout ce qui est faux, et aussi parce que j’étais jeune, et parce qu’un jeune homme arrivant d’Amérique , résistant à des hommes compassés et un peu pédadogues, les amusait beaucoup.

Je pourrais citer d’autres exemples semblables. D’où vint ce faux goût des acteurs? De ce qu’ils ne peuvent pas se borner à ne voir dans les plus beaux rôles , même ceux de Racine , que ce qu’ils renferment effectivement. Ce n’est pas assez pour eux; ils veulent voir et exprimer au delà, et cet au delà

enfanté par eux est bien choquant , quoiqu'il fasse trépigner le ' parterre.

11 y avait dans la société que je fréquentais un M. Richard, homme d’esprit et de bon goût; il nous récita un jour le rôle d’Agrippine d’un ton si ferme et si vrai qu’il nous attacha , et que nous étions suspendus à sa parole comme des enfants qui entendent réciter la Barbe-Bleue.

Je veux encore dire une chose qui m’attira beaucoup de reproches de personnes très-spirituelles.

Mademoiselle Bourgoin faisait le rôle d’Iphigénie en Aulide. Elle était alors jeune, jolie, bien faite, d’une taille svelte, parfaitement vêtue à la grecque; sa voix était agréable. Elle disait son rôle d’un ton doux , mélodieux , sans efforts , sans fatigue , et surtout sans aucun de ces hoquets convulsifs qui déchirent les oreilles délicates Je m’écriai : « Voilà une véritable Iphigénie. — Comment pouvez-vous dire cela ? II n’y a point d’art dans sa déclamation. — Eh ! messieurs , c’est précisément parce qu’il n’y a point d’art que je l’aime tant. Iphigénie pouvait être toute semblable à cette actrice , et surtout elle devait parler avec cette simplicité de Racine et ces convenances de son rang. Si elle avait mis de l’art dans scs gestes et dans son langage, je me serais enfui, et j’aurais couru réciter dans ma solitude ce beau rôle d’Iphigénie. »

Je n’ai pas assez vu Le Kain pour pouvoir en parler ;jedira» seulement que , dans les derniers temps où je l’ai vu , il était lourdement compassé , qu’il faisait des poses bien longues , et que tout était artifice en lui, depuis les pieds jusqu’à la tête. J’ai vu des lettres de M. de Vennes, homme de beaucoup d’esprit, dans lesquelles il se plaignait à Voltaire de ce que cet acteur faisait durer les pièces trop longtemps par ses pauses continuelles.

J’ajouterai encore que Larive imagina très-malheureusement, dans le rôle de Philoetète , qu’il devait représenter avec la plus grande vérité les souffrances corporelles de ce malheureux prince ; qu'il fallait donc se traîner sur la scène en poussant des

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cris douloureux , accompagnés de gestes et de mouvements plus douloureux encore. Ce n’était qu’une pantomime désagréable , et plus d’une personne en fut indignée. Au reste , je suis convaincu que tous ces hurlements , ces beuglements , ces efforts convulsifs , en accoutumant le spectateur à ce hideux spectacle , ont engendré insensiblement la tourbe des dramaturges , et toutes ces représentations que nous voyons depuis les dernières années de la Restauration.

11 me semble facile de prouver que la déclamation et le jeu des acteurs étaient bien différents sous Louis XÏV et du temps de Racine. On sait quel succès avait le comédien Baron , si célèbre dans son temps. Racine , après avoir fait répéter des rôles devant lui , dit à ce comédien : « Pour vous , Monsieur, je n’ai point de leçon à vous donner ; vous trouverez tout en vousmême. » Or il est impossible de penser que Racine , si vrai , si naturel dans ses ouvrages , ne le fut pas aussi dans sa déclamation. C’était lui qui imposait le ton aux acteurs tragiques de son temps -, ils devaient donc avoir un ton analogue à ses beaux ouvrages ; ils ne durent jamais beugler, ni transformer de si beaux vers en un langage forcené. En outre, Baron a beaucoup réussi dans les tragédies de Campistron ; elles ont eu un succès prodigieux , et jusqu’à cent représentations de suite. Baron , qui contribuait tant à ce succès , pouvait donner plus de force au faible langage de Gimpistron, mais il ne pouvait y trouver aucune matière à ces tours de force , à ces cris forcenés dont je viens de parler. Reviendrons-nous jamais à Racine pour le langage et pour le récit! Non, non, très-certainement , à moins qu’un prince , doué comme Louis XIV de l’instinct des choses grandes et nobles , ne témoigne , comme il l’a fait , le goût de ces belles choses et le dégoût des choses contraires.

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