CHAPITRE XIII
Assemblée législative en 1792. — Observations générales. — Caractère des différents partis. — Effets produits par la maniéré dont ils se plaçaient dans la salie. — Les Girondins. — Vergniaux. — M. de Narbonne, ministre de la guerre.
L’Assemblée législative se réunit sous les plus tristes auspices. Nommé par Seine-et-Mame , je lus un des membres de cette Assemblée et peut-être y exerçai-je quelque influence. Le roi , après le retour de Varennes , avait été enfermé aux Tuileries , interrogé par des commissaires de l’Assemblée constituante, et rétabli sur son trône, en jurant de maintenir la Constitution. Cette Assemblée était toute nouvelle, remplie d’avocats, de procureurs , d’hommes de lettres , de prétendus philosophes. Elle ne pouvait faire le bien; elle était destinée au mal , surtout par l’informe et ridicule loi fondamentale qu'elle était chargée de maintenir.
Beaucoup de membres de l’Assemblée constituante étaient revenus de leurs erreurs ; s’ils ne s’étaient pas exclus euxmêmes des élections , deux cents au moins d’entre eux auraient été réélus , et la seconde assemblée n’aurait été ni si folle , ni si atroce ; elle aurait eu en elle-même des éléments de salut pour la couronne et la famille royale. Trente ans après , quand nous faisons encore de nouvelles folies , nous ne pouvons concevoir cette fatale détermination de l’Assemblée constituante. Elle fut en partie l’ouvrage de la tourbe des hommes médiocres, certains de n’être pas réélus et jaloux de ceux qui devaient l’être.
Dès le premier jour de l’Assemblée législative j’eus l’occasion de manifester mes sentiments dans la déplorable discussion sur la manière dont le roi serait reçu le lendemain dans l’Assemblée. Je puis dire que je fis tout à coup changer la détermi-
nation probable de l'Assemblée par des observations très-simples et conformes aux moindres convenances. C’étaient un tumulte , un tapage , des cris , des trépignements qui durent apprendre à la France combien notre caractère national est propre aux discussions législatives, et que des folies et des fureurs allaient être les fruits immédiats des théories insensées de l’Assemblée constituante.
Dès ce premier jour, les royalistes portèrent les yeux sur moi ; je fus troisième, président. M de Pastoret, qui , par ses ouvrages et sa conduite , s'était acquis une grande réputation , fut le premier président.
Je m’honore d’avoir été l’un des membres les plus zélés du coté droit. Des histoires écrites dans les temps du Directoire et du Consulat, lorsque la France avait encore le titre de république, n’ont pas montré le côté droit de cette Assemblée menacé sans cesse par les factieux et soutenant toujours les principes de l’ordre social. Les royalistes de cette chambre étaient dans la situation la plus affreuse , obligés souvent de faire des concessions demandées par les ministres , mais jamais soutenus par eux. Souvent même leurs projets et leurs discours étaient contrariés par des maladresses ministérielles inexplicables. J’en citerai bientôt un exemple.
Mais ce qui , dès les premiers jours , rendait surtout déplorable la situation du côté droit , c’était le parti mitoyen , qu’on appelait le ventre. Ce parti pensait comme nous , mais il n'osait s'asseoir auprès de nous. Le côté gauche, terminé par la partie appelée la montagne , était si rempli, les députés y étaient si pressés , si entassés les uns près des autres , dans la partie occupée par le ventre, qu’ils semblaient nous regarder comme des hommes dangereux et éviter avec le plus grand soin de s'asseoir auprès de nous. Ou ne peut concevoir les conséquences qu’avait cette manière constante de se placer, dans une assemblée dont les membres honnêtes et pleins de probité étaient en même temps d’une faiblesse de caractère inconcevable. Plus les
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hommes faibles 6’eutassent les uns auprès des autres, plus ils se communiquent leur faiblisse; elle devient contagieuse. Tel homme du ventre qui pâlissait aux appels nominaux, quand il entendait prononcer son nom , aurait voté différemment et avec fermeté s’il avait pris la résolution de s’asseoir dans le côté droit. Des membres qui s’asseyaient quelquefois dans le côté droit se mettaient parmi les ventrus lorsqu'ils prévoyaient que, dans une question importante, on voterait à l’appel nominal ; ils sentaient qu’ils ne pourraient se livrer à leur faiblesse au milieu d’hommes qui prononçaient avec fermeté le vote inspiré par leurs sentiments et commandé par leur opinion. Cela prouve que , s’ils avaient pris une fois la résolution de rester du côté droit , ils y auraient voté courageusement , comme les membres dont ils auraient été entourés. Mais, parmi ceux qui s’asseyaient au centre , plusieurs n’y restaient qu'afin de l’entraîner quelquefois dans les débats du côté droit. Tels étaient MM. Lacuée. Bigot de Préameneu, et surtout Pastoret, dont la réputation et les lumières conservèrent un grand ascendant sur le centre. Le côté droit obtint souvent , par lui , les suffrages de cette partie de la chambre.
Les jacobins , qui étaient habiles dans l’art qu’on appelle avec raison la tactique des assemblées , avaient remarqué l’effet des appels nominaux et eu profitaient souvent. C'était un spectacle déplorable que de voir sur les visages la terreur qui se manifestait à l’instant où il fallait prononcer le oui ou le non. Si on avait voté, alors comme à présent, par boule noire ou blanche, les lois auraient été bien différentes, et la mort du roi n’aurait été votée que par un petit nombre de députés ; mais il faut convenir que la plus cruelle critique qu’on ait pu faire du caractère national est d’avoir cru nécessaire d’établir un vote secret par boule noire et blanche. Ce scrutin secret, dans les délibérations et dans les élections, fera nécessairement tomber les honnêtes gens dans un état de dégradation dont rien ne pourra les tirer. J’ignore si ces belles idées ont été inspirées
par l’abbé de Saint-Pierre, qui reproche à Louis XVI de n’avoir pas adopté la méthode du scrutin perfectionné.
La nation française a tant de belles qualités qu’on peut insister sans l’offenser sur le défaut dominant de son caractère. Les honnêtes gens possèdent, au souverain degré , le courage de la résignation; ils souffrent avec fermeté l’emprisonnement, la ruine de leur fortune , une condamnation injuste et la mort ; mais ils n’ont pas le courage qui s’expose à toutes ces choses. Ils ne peuvent les envisager d’avance sans pâlir ; iis peuvent seulement s’élever au-dessus d’elles quand elles viennent les assaillir. Aussi faudrait-il , en modifiant et perfectionnant les lois actuelles , y faire entrer tout ce qui sera capable de protéger la faiblesse des honnêtes gens , et les mettre toujours dans une position à parler et à agir avec une liberté entière, et sans crainte des factieux. Mais cela est-il possible?
Cette faiblesse a créé le parti qu’on appelait les ventrus. Cette dénomination leur fut donnée dans l’Assemblée constituante parce que la plupart se retiraient toujours à l'heure du dîner, quoique le reste de l’Assemblée restât en séance pour s’occuper de ehoses importantes. Les révolutionnaires profitèrent de ces départs , et dirigèrent les délibérations de façon que les décrets étaient portés après la sortie d’un grand nombre de ventrus , à qui la chose la plus importante ne pouvait faire retarder l’heure d’un repas impatiemment attendu. Ce sont eux qui ont fait tous les malheurs de la Révolution. Toutes les fois qu’il existe deux partis bien prononcés, un parti royaliste et un parti démocratique , une masse d’hommes qui se place entre eux, qui tantôt soutient l’un et tantôt secourt l’autre , est un parti criminel ; il n’agit ainsi que par faiblesse. 11 ne manque pas de beaux prétextes pour colorer sa pusillanimité de l’apparence du bien public , mais il faut juger de sa conduite par le résultat. Ces hommes pensent dans le fond de leur âme comme les royalistes ; s’ils s’unissaient franchement à eux , ils leur donneraient la majorité , et la querelle serait
finie ; mais ils n’ont pas assez de courage ; ils craignent les démocrates , qui , dans tous les temps et dans tous les pays , ont été persécuteurs et cruels. Ils ne peuvent pas non plus s’unir à ce parti : leurs principes les en empêchent. Leur indécision rend la lutte plus longue et plus terrible. Les factieux brisent toutes les barrières ; ils menacent , ils emploient la violence , et alors la plus grande partie des ventrus se joint à eux. Lorsque Solon condamnait à mort tout homme qui dans une sédition ne prenait point parti , il avait observé sans doute que le plus grand nombre faisait toujours intérieurement des vœux pour l’ordre et pour les lois , et que les factieux ne triomphaient que parce que le plus grand nombre n’avait pas la force de manifester son opinion. Il cherchait un remède à cette faiblesse ; mais malheureusement sa loi était inexécutable.
Tant que cette espèce de parti mitoyen existera , le gouvernement représentatif sera un poison corrosif pour la France. Un journal a dit avec raison , en parlant d'un ouvrage sur l’Angleterre et sur ses partis politiques : « Nous ne voyons en « Angleterre aucune trace de ce qu'on a nommé le ventre dans « les assemblées politiques de la France ; on n’y connaît point « l’art de survivre à tous les partis , en les trahissant succes- <r sivemeut et en se joignant toujours au plus fort contre le « plus faible : on s’élève ou l’on tombe avec ses amis. »
Lord Castlereagh , dans la session de 1817 de la chambre des Communes, a eu occasion de parler de cette malheureuse maladie politique; il a terminé son discours par ces mots : « Je « profite de cette circonstance pour déclarer que , dans ces <■ derniers temps , l’Angleterre a dû sa puissance et sa gloire « à la division constante de cette Chambre en deux partis « franchement et loyalement prononcés. » Bien des Français n'en croiront pas leurs yeux en lisant cette phrase ; ils ne pourront concevoir qu’on puisse attribuer à l’esprit de parti la gloire d’un pays ; ils croiront encore moins à cet esprit franc et loyal , dont ils n'ont pas même d'idée. Us ont anathématisé le.
tu.
mot parti ; ils se croient d’une probité délicate et parfaite en témoignant de l’horreur même pour le mot ; c'est qu’ils se sentent intérieurement incapables d’avoir l’énergie et la franchise qu’exige l’esprit de parti. Dans un temps de troubles ou de révolution , les honnêtes gens , incapables d’avoir cet esprit, sont les hommes les plus inutiles ou les plus dangereux : Jes plus inutiles s’ils restent chez eux , les plus dangereux s’ils sont membres d’une assemblée.
Dans un pays où l’on a franchement et loyalement cet esprit de parti, il en résulte, parmi d’excellents résultats, celui-ci surtout : les chefs de parti ont une estime mutuelle les uns pour les autres. On ne peut imaginer combien cette estime mutuelle sert à réunir les partis quand la situation de l’État le demande , ou à les empêcher de pousser les choses trop loin.
J’ai toujours pensé que tous nos maux sont venus de cette déplorable source , la faiblesse des ventrus Dans la session de 1818, la chambre des Députés était divisée en quatre partis. Sans doute ceux qui forment des troisième et quatrième partis s'applaudissent beaucoup des opinions subtiles et déliées qui les conduisent à ces divisions. Oh ! le malheureux don que l’esprit , quand il conduit à de pareils résultats ! Si c’est l’esprit qui conduit les Français à diviser et subdiviser ainsi les partis dans une assemblée , qu’on les déclare spirituels tant qu’on voudra ; mais qu’on avoue qu’ils sont , de tous les peuples , le moins propre à produire le bien dans des assemblées délibérantes.
Ces ventrus du Corps législatif ont fait un mal incalculable. S’ils s’étaient réunis au côté droit, l’autorité royale aurait triomphé. Dans les débats passionnés , les deux partis ne faisaient autre chose que se disputer et s’arracher les suffrages du centre. Les révolutionnaires l’emportaient toujours , parce qu’ils employaient le grand moyen de l’appel nominal. Souvent une question décidée par assis et levé était ensuite décidée d’une manière toute différente à l’appel nominal : tant la crainte l’emportait sur le devoir ! . ■ j
Il est peut-être remarquable qu’en écrivant sur nos troubles je sois souvent conduit aux mêmes réflexions que le cardinal de Retz, qui a vécu dans un temps de factions « Les effets de la « faiblesse , dit-il , sont inconcevables ; je maintiens qu’ils « sont plus prodigieirx encore que ceux des passions les plus « violentes et leur ressemblent , plus souvent qu’on ne peut « l’exprimer. *
Ces hommes faibles avaient de singuliers principes; ils avaient établi , par exemple , que c’était une espèce de crime que de connaître , de voir les ministres du roi , et d’avoir dos entretiens avec eux. Ils mettaient leur honneur à être entièrement indépendants et à ne consulter que leur conscience; phrase banale , derrière laquelle se retranchent toujours les hommes faibles , et qui les dispense d’avoir cette loyauté et cette franchise qu’exige l’attachement à un parti. Je me souviens qu’un jour, en entrant dans la salle , je m’aperçus que plusieurs membres me regardaient d’un air tout particulier, que je ne pouvais m’expliquer; les uns me fuyaient, les autres me considéraient avee embarras. Enfin l’un d’eux me dit que le bruit s’était répandu dans la salle que j’avais passé toute la nuit chez M. de Narbonne, ministre de la guerre. On en donnait une preuve admirable : on m’avait vu , le matin , promener dans son jardin en pantoufles. La chose était fausse en ellemême ; mais conçoit-on que des homnfes qui se disaient attachés au roi pussent faire un crime à un député d’avoir des conférences avec un ministre du roi ? C’eût été une chose plaisante, si elle n’avait pas été aussi pitoyable, que de voir l’air étonné ou affligé dont me considéraient ces braves gens , qui mettaient leur gloire à n’avoir aucun rapport avec les ministres du roi. Qu’ils étaient contents d’eux-mêmes ! qu’ils étaient fiers de leur profonde sagesse et de leur courage à éviter l’air empesté de la cour ! Ils l’auraient respiré avec délices si elle avait été puissante ! Je ne sais comment définir cette espèce dé vertu niaise et sentimentale, enfantée par le siècle des lumières; on-
ue peut imaginer le niai qu'elle a fait : avec elle ne peuvent exister ces résolutions mâles qui combattent les factieux et repoussent l'anarchie.
M. de Narbonne était alors ministre de la guerre, et je crois que sa conduite personnelle augmentait ce désir de rapprochement manifesté de temps eu temps par les Girondins. C'est le seul ministre qui ait eu pour lui la majorité de l’Assemblée. M. Bertrand de Molleville parle , dans ses Mémoires, de l’enthousiasme et de l’espèce d'idolâtrie de l’Assemblée pour M. de Narbonne; mais sa légèreté naturelle ne lui permit pas d’en recueillir le fruit. Ii voulut dominer le conseil des ministres; il se brouilla ouvertement avec M. de Molleville. On trouve dans les Mémoires de celui-ci un long détail de leurs querelles. Il est évident que M. de Narbonne employa des intrigues et de petites finesses envers les généraux Luckuer, Lafayette et Rochambeau , et envers les ministres; mais tout cela n’empêche pas que M. de Narbonne n'ait rendu de trèsgrands services au roi. Il était capable d’entraîner les choses et les hommes; qualité bien rare parmi nous, et le plus bel éloge qu’on puisse faire d’un ministre.
Malheureusement, il avait laissé prendre sur lui une trop grande influence à M®* de Staël , qui voyait tout avec passion et voulait faire de M. de Narbonne un premier ministre, afin «l’être avec lui maîtresse des affaires. Je suis étouué que M. de Molleville n’ait point parlé dans ses Mémoires d'une note qu'elle fit insérer $ans le Journal de Paris, et qu’elle avait écrite elle-même. Elle y disait que la nature du gouvernement représentatif exigeait qu’un ministre principal eût une influence absolue dans le conseil ; et elle citait des exemples pour prouver que ce ministre , en Angleterre , étendait son pouvoir jusque sur les hommes qui approchaient de la personne du roi et qui lui étaient les plus chers. Il était évident que l’article était fait en faveur de M. de Narbonne, et que c’était lui qui devait être le ministre principal.
M. de Narbonne avait tout employé pour obtenir la majorité de l’Assemblée en sa faveur. Il faisait la cour à deux femmes qui avaient beaucoup d’influence sur les Girondins et sur une douzaine de députés qui suivaient la bannière de Fauchet, évêque du Calvados. 11 a écrit, pendant qu’il était en Angleterre , qu’il avait donné de l’argent aux Montagnards. M. de Narbonne n’a point réussi , parce qu’il employait l’intrigue et la linesse. Ces petits moyens peuvent réussir dans un temps calme et dans une cour où il n est question que de changer, sans aucun danger, quelque ministre, onde culbuter un favori ; mais dans des temps de révolution , où des factieux attaquent avec fureur et impétuosité , que peuvent la finesse et l’intrigue ? A peine suffirait toute la force du caractère le plus élevé. Dans le moment où je revois ces lignes , en 1818, je vois des hommes d’esprit qui ont une grande opinion de la finesse et des intrigues. Cela doit être surtout parmi nous, qui, pleins de valeur, manquons de courage d’esprit et de force de caractère. Cependant, dans le dernier siècle, deux Français qui avaient eu une grande part aux troubles de la Fronde , le cardinal de Retz et le duc de La Rochefoucault , ont laissé des monuments de leur profond mépris pour la finesse de l’esprit et du caractère. Je parlerai de ce défaut dans un autre endroit de ces Mémoires, quand je retracerai les tristes jours où la finesse a fait le plus de mal au trône des Bourbons.
Cet amour et cette estime de la finesse , qui est un des défauts du caractère français, entraînèrent M. de Narbonne dans des combinaisons d’intrigues ourdies plus encore par une femme que par lui. Le résultat fut la dislocation entière du ministère dont il faisait partie. C’est cette malheureuse manie d’intrigues qui , pendant la Restauration, a divisé et subdivisé sans cesse le parti royaliste. Le cardinal de Retz avait fait la même observation. « La subdivision , dit-il , est ce qui perd « presque tous les partis, particulièrement quand elle est « introduite par cette sorte de finesse qui est directement op-
« posée à la prudence ; et c’est ce que les Italiens appellent « commœdia in commœdia. »
Lorsque l’Assemblée apprit, par une lettre du roi, qu’il avait ôté le portefeuille de la guerre à M. de Narbonne, il y eut un cri presque général d’indignation et de mécontentement. Brissot en profita pour demander un décret d’accusation contre M. de Lessart ; il l’obtint facilement. Ce malheureux ministre aurait pu se dérober aux suites fatales de ce décret; il eut le triste courage de se soumettre à son sort. Homme de bien s’il en fut jamais , il n’avait pas la moindre idée de ces hommes qui cherchent le mal et vivent dans le mal comme dans leur élément. Conduit dans les prisons d’Orléans, il fut traîné après le 10 août à Versailles, où il fut massacré. M. de Lessart eût été un excellent ministre dans les temps ordinaires. On ne pouvait avoir plus de probité et d’amour de ses devoirs , et servir son roi avec plus de zèle et d’affection ; mais combien ces qualités sont insuffisantes dans les jours terribles d’une révolution !
11 eut ce courage de résignation qu’ont montré tant de Français ; il se mit tranquillement dans la main de ses ennemis. On a dit avec raison, dans tous les temps, que l’homme réunit en lui les disparates les plus étranges ; la Révolution a prouvé qu’il en est de même de notre caractère national. Le peuple le plus léger s’est jeté plus avidement qu’aucun autre dans les abstractions de la métaphysique et dans leur ridicule application à l’art de gouverner. Le peuple le plus hardi dans la guerre, le plus impétueux à l’attaque, a été incapable d’aller au-devant du danger pendant la Révolution ; mais il a envisagé avec résignation le péril quand il y était jeté , et la mort même quand il y était condamné. Cela ne viendrait-il pas de ce qu’à la guerre le tempérament agit beaucoup plus que la tête , dans le guerrier qui frémit d’attendre le danger, et qui , dans son impatience , se précipite au-devant de lui, tandis que, au contraire , dans les circonstances imminentes d’une révolution , la force seule de l’esprit peut inspirer la résolution de se jeter dans le
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péril? A la guerre, le péril est présent , et c’est souvent, en apparence au moins , un moyen de le diminuer que d’aller audevant. Dans les affaires, le moment du péril n’est pas encore arrivé; il faut le faire naître d’avance, le rendre instantané, pour le dominer et s’en rendre maître, tandis qu’on en sera écrasé si on le laisse arriver avant d’avoir pris tous ses avantages. Cette résolution de créer dès maintenant le péril pour le rendre moins terrible qu’il ne le serait un jour, mais en préparant tous les moyens de succès , sans rien laisser au hasard , cette résolution demande une tête forte , qui ait longtemps réfléchi sur les événements humains. En outre , il faut se montrer dans les périls de la guerre, ou être déshonoré : cette crainte a toujours agi fortement sur le caractère français ; mais, dans une crise politique, je peux sans déshonneur ne pas m’exposer à la haine ou au poignard des méchants ; je suis entièrement libre de mes actions ; je puis proclamer que la prudence exige mie conduite circonspecte et mesurée ; je puis blâmer les résolutions viriles des hommes forts, que j’appellerai de mauvaises têtes ; je puis me retirer derrière ma conscience, et là je suis inattaquable. Aussi dans aucun temps et chez aucun peuple on n’a tant parlé de prudence et de modération qu’en France pendant la Révolution. La multitude innombrable des hommes faibles se complaît à vanter la prudence d’autres hommes aussi faibles qu’eux. De là naissent des réputations qui n’ont d’autres sources qu’une infinie médiocrité. De là aussi ces formules d'éloges : « Il ne blesse personne ; il « ne dit pas un mot qui puisse choquer, qui soit capable d’exas- « pérer les esprits ; il fait entendre ce qu’il pense , mais il ne « le dit pas ouvertement ; il défend les principes, il n’attaque « pas les personnes. Continuez ainsi, pratiquez vos doucereuses « maximes. Quel fruit en avez-vous retiré jusqu’à présent ? Vous « n’avez pas osé profiter de vos avantages, quand vous en avez « eu , et vous avez toujours, par votre faible défensive, fortifié « le parti attaquant. » J’imprimais ces dernières lignes en 1820.
• Il y avait cependant des moments où un grand nombre de ventrus se réunissaient au côté droit ; on le remarqua lorsque la chambre reçut avec honneur les soldats du régiment deChâteauvieux qui avaient le plus contribué à l’insurrection de la garnison de Nancy. MM. de Jaueourtet de Gouvion entraînèrent une grande partie du centre. Ainsi , malgré la faiblesse des ventrus, il eût été possible de les réunir plus souvent au côté droit , sans une maladie incurable du caractère français. Nous savons obéir à l’autorité ; nous avons même montré , pendant la Révolution , que nous pouvions porter aussi loin qu’il est possible eette disposition à l’obéissance ; mais nous ne pouvons nous donner à nous-mêmes des chefs, les soutenir, les grandir, les fortilier, leur permettre d’élever une bannière et b suivre loyalement sur leurs pas. Bien loin de là, nous sommes envieux des talents, jaloux des succès, et, quand un homme se montre un peu supérieur, nous nous écrions bientôt : « Croit-il donc nous dominer? » Aussi a-t-on vu, dans toutes les assemblées , des orateurs qui avaient obtenu des succès être forcés de se condamner à un silence plus ou moins long, avant de reparaître à la tribune. Mais , en revanche , nous aimons , nous chérissons les talents médiocres , qui ne peuvent exciter notre jalousie ; une ligue secrète se forme en leur faveur. Si un député lit avec peine son ennuyeux discours, s’il rougit , s’il paraît embarrassé, on l’applaudit tacitement, on levante, on l’inscrit sur la liste des hommes sages et prudents qui n’excitent point de haine. S’il établit son opinion sur une obscure métaphysique, s’il a des pensées fines, déliées, imperceptibles, surtout des oppositions de mots , c’est un génie , un grand homme. Comme ce genre de talent ne menace pas une assemblée de la dominer, nous nous plaisons à le vanter et à l'agrandir. Si le centre avait été capable de prendre et de suivre constamment des chefs, MM. de Pastorct, de Cessac et Bigot de Préameneu, qui siégeaient dans cette partie, lui auraient imprimé une direction noble et utile.
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.le suis persuadé que, si les royalistes faiblesse fussent assis de notre côté , les Girondins auraient eu une conduite différente de celle qui leur a donné une si malheureuse célébrité. Telle fut leur position dans cette Assemblée qu’ils y subirent le joug des jacobins- Ceux-ci étaient nommés les Montagnards parce qu’ils siégeaient dans une des extrémités de la salle , au sommet des gradins du côté gauche. De là ces Montagnards semblaient dominer leur nombreux parti , et de ce sommet partaient leurs féroces vociférations ; de là aussi ils parlaient hautement, et quelquefois arrogamment, aux Girondins , qui siégeaient immédiatement au-dessous d’eux ; ils les invitaient à parler dans de certaines questions et les excitaient de manière à être entendus des tribunes. Les Girondins , qui voulaient avant tout être populaires , n’avaient pas la force de résister à ces espèces de sommations, qui étaient appuyées par le peuple des galeries. Lorsque le Girondin se déterminait à prendre la parole , pendant le temps qu’il mettait à se porter à la tribune, il était salué par les applaudissements du peuple. Il y montait, enivré de ces acclamations, bruyants avantcoureurs des applaudissements qu’il allait mériter. Il déclamait avec la force des mouvements que tout ce tapage excitait en lui ; il allait souvent au delà de ses propres sentiments , et souvent, en sortant de la salle, il rougissait de ce qu’il avait dit.
Je me rappelle que Ducos, l'un des Girondins, vint un jour à l’extrémité opposée de la salle où j’étais placé , et parla à l’un de mes collègues, membre du côté droit , de je ne sais quelle affaire ou nouvelle insignifiante. 11 me dit ensuite quelques mots de civilité , et, comme je lui témoignais mon étonnement de ce qu’il osait paraître un instant au milieu de nous, il me dit ces propres mots , en poussant un soupir : « Ah ! « vous êtes libres, vous ; vous votez comme vous voulez ! — Je « vous entends, lui dis-je ; il ne tient qu’à vousd’être aussi libre « que nous » Il ne me répondit pas, et nous quitta pour aller
reprendre sa place ordinaire. C’eût été pour lui une marque d’un grand courage que de rester seulement un quart d’heure avec nous ; il aurait couru le risque de se dépopulariser aux yeux des jacobins, et , par conséquent, du peuple. Conserver sa popularité était la grande faiblesse et la principale occupation des hommes de ce parti ; mais il a fallu , bientôt après, perdre cette vaine chimère qu’ils avaient adorée, et en la perdant monter à l’échafaud. %
J'ai dit que les Girondins étaient sous le joug des Montagnards ; une circonstance assez remarquable me confirma dans cette opinion. Je revenais un soir du comité diplomatique; je me trouvai avec Vergniaux. Il me prit sous le bras, ce qui me parut assez singulier, car nous ne nous étions encore vus qu’avec une froide politesse. Je vis bientôt qu’il désirait me parler. Je me laissai conduire par lui; il me fit faire trois ou quatre tours de la place Vendôme, en me parlant toujours avec le plus grand embarras ; il eut beaucoup de peine à venir à ce qu’il voulait me dire. J’avais parlé , le matin même, contre la proposition d’une amnistie que la Montagne voulait accorder aux scélérats qui avaient rempli de cadavres la glacière d’Avignon. Personne ne demandait la parole après moi; les Montagnards dirent à Vergniaux de me répondre, le pressèrent, et même le poussèrent. Cela produisit un mouvement qui fut remarqué de toute l’Assemblée. Il se rendit à la tribune avec beaucoup d’embarras ; il fit ce que faisaient toujours ceux du parti révolutionnaire : il déclama , et il obtint le décret d’amnistie ; mais il sentit bientôt qu'il avait arraché de l’Assemblée un décret honteux pour elle autant que pour lui. 11 en éprouvait des regrets cuisants ; il avait besoin d’épancher son cœur, d’expier en quelque sorte sa faute , en l’avouant à celui qu’il se repentait d’avoir combattu le matin. Il s’enhardit peu à peu , et il m’avoua sans détour ce qu’il éprouvait ; il me fil entendre qu'il était enchaîné par un parti auquel il s’était livré et dont il ne pouvait secouer le joug. Je lui racontai ce que m’avait
dit son ami Ducos pou de jours auparavant ; je lui parlai de l’abîme vers lequel nous marchions , et nous fûmes d’accord dans nos cruelles terreurs. Je fus persuadé , encore plus que je ne l’étais , que Yergniaux parlait toujours contre son opinion. Depuis l’horrible catastrophe du 10 août, je me suis reproché souvent de n’avoir pas renoué des conversations de la même espèce avec lui et de n’avoir pas cherché à lui faire quitter le parti des Montagnards ; mais je me disais bientôt que cette tentative n’aurait eu aucun succès. Vergniaux avait le plus grand de tous les défauts : il était faible ; il était d’ailleurs dominé par une femme qui avait adopté chaudement le parti et les opinions révolutionnaires.