‹ Memoires de m. le Comte De Vaublanc avec avantpropos et notesChapitre 23 sur 51 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Moment dont on eut dû profiter. — Réaction contre les jacobins. — Moiè l'acteur. — Lettre de Lafayette contre les jacobins. — Le 20 juin. — Projet qui tend à faire sortir le roi de Paris. — Anniversaire du U juillet. — Approches du 10 août. — Lnc confidence.

Je suis cependant persuadé qu’il y eut , pendant cette horrible année 1792, un moment dont on aurait pu profiter en fa- • veur du roi. La haiue publique poursuivait les jacobins ; elle augmentait tous les jours. Plusieurs bataillons des gardes nationales de Paris étaient excellents ; la garde du roi était formée au nombre de dix-huit cents hommes ; l’armée de Lafayette déclarait ouvertement ses sentiments ; des bataillons de gardes suisses étaient à Paris et à Courbevoie; les révolutionnaires n’avaient à opposer qu’une populace lâche et sans armes. Si le roi eût été guerrier , s’il avait eu l’habitude de porter l’uniforme, de commander des troupes, et surtout de leur parler, il aurait écrasé sans peine les factieux. Ou fait tout des Français quand on sait les animer et leur imprimer un élan vigoureux; sanscela iln’en fautrienattendre. JeeroisqucLouisXVI et ses frères sont les seuls rois de France qui aient été élevés dans des habitudes entièrement pacifiques. 11 est aussi le seul qui ait cru pouvoir sacrifier son autorité pour le bien de son peuple. Jamais prince n’a plus mérité les récompenses éternelles que la religion promet au chrétien vertueux , et, cependant, il faut que son exemple apprenne à jamais aux rois qu’ils doivent avoir une conduite toute différente de la sienne. Sans le courage qui agit, le roi le plus vertueux ne peut rien pour son salut

Ce temps malheureux est bien la preuve de ce que j’ai déjà dit, en me fortifiant du duc de LaRochefoucault et du cardinal de Retz : que la finesse est le plus détestable de tous les moyens pour conduire les grandes affaires. On n'opposait que la finesse à toutes les attaques impétueuses des jacobins. Tout était dissimulation, les discours, les écrits, les démarches ; l’autorité n’agissait que par des voies détournées. On se perdit avec cent moyens de salut, parce qu’on poussa à l’excès la prudence , et que l’extrême prudence dégénère toujours eu petits moyens et en finesse. Je me suis trouvé dans toutes les grandes crises de la Révolution ; j’ai toujours vu les mêmes fautes produire les mêmes malheurs. Il en est des révolutions comme de la guerre ; quelque prudent que soit un général , il faut bien qu’il hasarde quelque chose. Il serait impossible autrement de gagner une seule bataille.

Nous étions tous coupables de la même faute, de cet excès de prudence. Nous ne disions pas notre pensée tout entière. Il faut avouer aussi que, dans de certaines circonstances , la discussion était bien embarrassante. Par exemple, dans la loi proposée sur les biens des émigrés, les révolutionnaires voulaient s’en emparer et demandaient le séquestre. Sans doute, si l’Assemblée avait été ce qu’elle aurait dû être, franchement roya liste, nous aurions repoussé cette demande avec indignation ; mais cotte Assemblée, telle qu’elle était, nous l’aurions soulevée inutilement contre nous. Nous devions tâcher d’obtenir le meilleur résultat possible. Je parlai donc fortement contre le séquestre , et je demandai la double ou triple imposition. Il y avait du courage à parler ainsi , et c’était un moyen certain d’exaspérer contre moi les révolutionnaires; aussi fus-je souvent interrompu par des cris et des murmures.

Tandis que je parlais, une députation des comédiens français se présenta à la barre ; elle avait Molé pour orateur, et fut , comme de raison , couverte d’applaudissements. Invité aux honneurs de la séance, Molé voulut jouer une scène de coiué-

die. Il fit semblant , en sortaut de la barre, de sc porter du côté droit ; et, tout à coup, avec un geste de surprise insolente, comme s’il était honteux de s’être mépris , il passa du côté gauche , et s'assit près de la tribune, parmi les députés , qui étaient si entassés dans cet endroit qu’il était difficile à tous les comédiens d’y trouver place. Je continuai alors à parler. Fréquemment interrompu par des murmures et par les cris les plus indécents, je remarquai à ma gauche M. Molé, que ce spectacle amusait sans doute, qui se tenait debout, et me considérait attentivement et d’un air qui me parut peu convenable. Je résolus de le châtier de l'insolence qu’il venait de commettre envers le côté droit. Je saisis le moment d’une violente interruption, et, quand le silence me permit de parler, je m’écriai d’une voix forte : « Lorsque le département de Seinc- « et-Mame m’a fait l’honneur de me nommer son député, il « ne m’a pas dit que je serais exposé à des huées et à des applau- « dissements, comme un vil histrion. » En disant ces derniers mots, j’étais tourné vers M. Molé, et je les accompagnai d’un geste très-expressif en le regardant; il le comprit, et se plongea sur les bancs avec la rapidité de l’éclair. Je fus approuvé généralement. Un sentiment d'honneur sur la dignité de l’Assemblée s’était réveillé au moment où M. Molé avait joué sa scène de comédie. On sentit que mes paroles ne s'adressaient qu'à un seul homme , et non à tous ses confrères , parmi lesquels étaient des hommes estimables.

Je ne réussis point : le séquestre des biens des émigrés fut ordonné, tin demandant une plus forte imposition , j’avais fait tout ce qu’il était possible de tenter pour empêcher la vente de ces biens. Ce n’était point là me servir de la figure de rhétorique appelée concession , dont nous ne faisions que trop usage. Je pourrais cependant excuser l’emploi de cette figure en citant des exemples nombreux dans les orateurs de l’antiquité. Au reste , ce n’étaient point ces concessions de simples paroles qui étaient dangereuses ; c’étaient celles du pouvoir. Le roi eu

a fait sans cesse et u’a jamais essayé de s’arrêter. La plus funeste de ces concessions fut celle qui sanctionna le décret de licenciement de la garde constitutionnelle du roi ; cependant il aurait dû voir que l’opinion publique se déclarait tous les jours et préparait une forte résistance ; il ne manquait qu’un chel hardi et courageux. Mais le licenciement eut lieu.

Les événements se pressaient. Dans la séance du 18 juin, l'Assemblée entendit la lecture de la fameuse lettre dans laquelle le général Lafayette désignait et attaquait la faction des jacobins ; elle fut très-applaudie. On demanda l’impression et l’envoi aux quatre-vingt-trois départements. Vergniaux parla avec une défaveur marquée contre cette proposition. Un membre qui n’avait peut-être jamais parlé lui répondit. M Thévenet , cultivateur, fut très-applaudi , précisément parce qu’il parlait pour la première fois , et si nous avions pu entretenir la discussion par des orateurs nouveaux , nous l’aurions emporté dans une circonstance si importante. M. Thévenet s’écria : « Les factieux ne font que flatter le peuple , pour se « faire un parti , pour avoir des places ; voici le moment de « détruire toutes les factions. » Guadet, l'un des Girondins, parla avec cette finesse astucieuse qui lui était naturelle. 11 prétendit que M. de Lafayette ne pouvait avoir écrit cette lettre , parce qu’il ne pouvait connaître encore , au moment où il écrivait, la démission de Dumouriez, dont il parlait dans cette lettre. Ce nouvel incident fut le sujet d’un débat très-orageux , que le côté droit soutint avec fermeté ; mais, comme il arrive toujours dans une assemblée de Français, l’attention donnée au nouvel incident détruisit le bon effet qu’avait produit la lettre. L’impression et l’envoi ne furent point décrétés. Que cette séance et d’autres semblables apprennent à jamais aux royalistes combien leurs orateurs doivent être attentifs à ne pas laisser détourner l’attention de l’assemblée d’un objet principal , lorsque cet objet est favorable à leur cause , surtout lorsque cet objet exige un faible courage de la part des ven-

trus; car ces hommes sont toujours prêts à leur échapper.

L’Assemblée apprit presque en même temps que de nouveaux troubles s’étaient élevés dans le comtat Venaissin ; que l’indiscipline la plus violente avait éclaté dans le camp de New-Brisach, où des volontaires nationaux, nouvellement arrivés, avaient voulu assassiner et pendre plusieurs officiers. Mais elle recevait tous les jours des députations qui ne cessaient de la flatter et d’attaquer la puissance royale. Une adresse signée des prétendus citoyens de Marseille osait dire que le jour de la colère du peuple était arrivé. L’Assemblée en ordonna l’impression et l’envoi aux départements , malgré la plus forte opposition du côté droit.

Le général Lafayette avait commis une grande faute en se bornant à une lettre ; il aurait dû sentir qu’il fallait des actions, et non des paroles. Dumouriez était à l’armée du Nord , où il attendait des occasions favorables à son ambition. Le général Luckner, qui commandait cette armée avant lui , était incapable d’une pensée et d’une marche politiques, et* parmi les ministres, pas un seul n’avait une conduite antérieure ou un caractère éprouvé , qui pussent lui permettre de concevoir seulement l’espoir de résister à l’orage. J’ai vu Luckner dans un comité ; je l’ai entendu parler de projets et d’opérations militaires ; c'était , en apparence du moins, ce qu’on appelle un bien pauvre homme. Je sais qu’on peut avoir de grands talents sans les manifester dans la conversation , qu’on peut renfermer en soi-même des pensées grandes et justes sans les laisser éclater au dehors ; mais de tels hommes ne laissent pas échapper des paroles indignes d’eux et ne démentent point par leurs discours ce qu’ils renferment dans leur âme. Tout ce que nous entendîmes prononcer au général Luckner nous ût penser qu’il n’avait jamais été et qu’il ne serait jamais autre chose qu’un colonel de hussards , heureux à la guerre par le genre de talents propres à conduire cette espèce de troupes.

L’Assemblée avait abattu successivement tous les ministres

du roi , dissout sa garde, et avili la majesté royale autant qu’il était en elle ; elle allait bientôt attaquer l’administration départementale de Paris , composée presque entièrement de membres de l’Assemblée constituante. Ils envoyèrent une députation, qui fut entendue à la barre. M. Rœderer, procureur syndic, annonça que des mouvements se préparaient dans Paris ; que , sous différents prétextes , on allait former de nombreuses réunions défendues par les lois. II cita les lois de l’Assemblée constituante ; il montra les inconvénients qui résultaient de leur infraction, et il rappela à l’Assemblée qu’elle-même en donnait l’exemple en permettant à des hommes armés d’accompagner en grand nombre les députations qu’elle recevait. La discussion qui suivit le discours de M. Rœderer dut bien lui apprendre , à lui et à ses collègues , fondateurs d’une si chétive Constitution , que les lois écrites ne sont rien quand le respect qui leur est dû n’est pas imposé par la religion du serment. Dans ce moment même on annonça que dix mille hommes armés demandaient à présenter une pétition ; les Girondins insistèrent pour qu’elle fût admise. Ils ne dissimulèrent point que, par là, les lois seraient violées ; mais ils dirent que, l’Assemblée les ayant déjà violées en recevant des citoyens armés et en leur permettant de défiler dans son enceinte, elle ne pouvait pas refuser la même faveur à ceux qui se présentaient dans ce moment. Ainsi ils répondaient aux représentations des magistrats chargés de faire exécuter la loi que l’Assemblée devait la violer parce qu’elle l’avait déjà violée. Grande leçon pour tous ces philosophes du siècle des lumières , qui croient que tout est fini pour le bonheur de la société humaine quand ils ont écrit sur du papier : La loiitéfend telle chose et permet telle autre.

Les royalistes s’opposèrent à l’admission de ces étranges députés , mais ils n’en furent pas moins admis dans la salle.

C’était le 20 juin au matin qu’une Assemblée rendue imbécile par la frayeur accordait d’infûmes honneurs à des factieux ; ce fut le même jour, au soir, qu’elle apprit tout à coup que

ts

cette meme populace venait d’entrer dans le château des Tuileries. Certes il u'ctait pas difticile de prévoir qu'une multitude armée , si bien reçue par une Assemblée devant laquelle elle avait débité tant de menaces sacrilèges contre le roi , ne se retirerait pas, eu passant aussi près de sa demeure, sans outrager la majesté royale. La multitude, ivre des applaudissements qu’elle avait reçus , voulut arracher par la force la sanction que le roi avait refusé de donner à deux décrets de l’Assemblée. Cet attroupement trouva une foule immense qui l’attendait sur la place du Carrousel et dans les rues voisines ; ils marchèrent au château, eu poussant des cris forcenés, et l’on sait, par une foule de récits , ce qui s’y passa.

Après une semblable journée , la force seule, dirigée par le courage , pouvait sauver le roi et sa famille. Le premier effet de cet affreux attentat fut d'exciter une indignation générale dans Paris, dans la France et dans les armées; elle éclata ouvertement et se montra dans des adresses énergiques. Ce n’est pas une exagération de dire que le roi en reçut des milliers , mais il ne voulut pas les rendre publiques. Le directoire du département de la Somme ne se borna pas à exprimer de la manière la plus forte son indignation contre les jacobins et son attachement au roi ; il ordouna que deux députés seraient envoyés sur-le-champ pour offrir les hommages du département à Sa Majesté , ainsi que le témoignage de la reconnaissance publique. Ces députés étaient chargés de rendre compte journellement au directoire des manoeuvres et des projets des factieux , de veiller à la conservation du roi et de sa famille , et de périr, s’il le fallait , auprès de lui pour sa défense et le salut de l’État. L’administration offrait en outre le secours de la garde nationale du département , et la mettait dès ce moment en état do réquisition permanente. Les courageux signataires de cet arrêté étaient MM. Desjubes, vice-président, et Berville , secrétaire. M. Bertrand de Mollcville dit, dans son Histoire de la Révolution , que le roi se flattait que les factieux seraient inti-

midés et coutenus par l'indignation publique que manifestaient chaque jour des arrêtes remplis de témoignages de zèle , de respect , de dévouement pour le roi et d’admiration pour sa conduite. Un très-petit nombre d’administrations départementales ont manqué a leur devoir en cette occasion ; mais la plupart se bornèrent à faire parvenir leurs arrêtés au roi , dont ils attendaient les ordres. C’était aux ministres à leur répondre au nom du roi , à les féliciter, à les encourager, et à rendre publique cette correspondance énergique; ils auraient achevé de soulever la nation contre les factieux. Il aurait fallu exciter et entretenir un généreux mouvement ; c’est ainsi qu’on mène les Français; dans les dissensions civiles comme à la guerre, il faut les conduire à l’attaque si l’on veut triompher. Au reste, cette indignation des provinces aurait eu d’autres effets si elles avaient conservé leurs anciens noms. La Bretagne , la Normandie , le Languedoc , la Provence , dont les assemblées provinciales auraient été les organes , auraient autrement imposé que de petites fractions de provinces désignées par des noms de rivières et de montagnes. De tout ce qu’ont produit les lumières du siècle réunies dans l’Assemblée constituante, la chose la plus fatale est cette misérable division de la France; elle l’a rendue incapable de résister à la tyrannie des factieux comme au despotisme d’un seul. Depuis le jour marqué par cette conception insensée, la France n’est rien, Paris est tout. C’est dans cette capitale que se décide en un instant le sort de trentequatre millions d’hommes.

M. de Molleville , en présentant au roi un projet pour le faire sortir de Paris , lui dit « que l'indignation générale lui offrait « l’occasion la plus favorable pour sortir de Paris publiquement « et sans obstacle , non-seulement avec le consentement de la « grande majorité des citoyens, mais avec leur approbation. » Il avait parfaitement raison ; mais il aurait drt ajouter : « Los « Français reconnaîtraient leur roi, à cheval, en uniforme,

« environné d’une troupe de braves comme lui. » Jesuisfer-

moment convaincu que le roi n’eût été embarrassé que de l’immense multitude qui aurait voulu l’accompagner, et que des factieux même auraient brigué cet honneur ; je suis convaincu que le conseil général de Paris et plus de deux cents députés auraient obéi à scs ordres. 11 faut connaître bien peu le caractère français pour ne pas savoir quel élan on peut lui imprimer quand on sait profiter d’une circonstance favorable. Les conseils de cette espèce n’ont pas manqué au roi ; mais son éducation et ses habitudes ne l’avaient point préparé à de telles résolutions.

Enfin arriva le 14 juillet, anniversaire de la fédération, qui s’était faite solennellement en 1790. Les craintes augmentaient pour la sûreté de la famille royale , à l’approche de ce jour vivement désiré par les révolutionnaires. Leur joie exaltée fut, comme à l’ordinaire , accompagnée d’une licence honteuse et exprimée par des chansons grossières. Les fédérés , sur lesquels ils fondaient leurs espérances, ne furent pas nombreux ; presque toute la garda nationale parut animée des meilleurs sentiments , et je puis assurer que la grande masse du peuple se montra franchement royaliste. On le vit surtout quand le roi , qui était à l’École militaire avec sa famille, en partit pour aller prêter le serment sur l’autel élevé dans le Champ de Mars. Il fut salué par les plus vives acclamations. Elles étaient , il est vrai, mêlées à ces cris : Pêtion, ou la morl! mais j’ai bien présent à la mémoire l’espèce d’hommes qui hurlaient ces mots , et qui les portaient tracés avec de la craie sur le chapeau. C'était un ramas honteux de tout ce que la populace renferme de plus misérable dans son sein , et plus d’une fois on surprit, sur le visage de leurs chefs , une sorte de honte d’avoir de tels soldats. Un député, M. d’Obtcrre , me faisait remarquer la bonne contenance de la garde nationale de Paris. Il ajoutait : « Trois de ces bataillons bien conduits suffiraient « pour tout changer. » Il était officier supérieur du génie.

Le roi avait à sa gauche le président de l’Assemblce, M. Du-

bayet, lieutenant-colonel d’infanterie et chevalier de Saint- Louis ; il était devenu un des membres les plus fermes du côte droit. Il se conduisit avec tous les égards dus à la majesté royale, et, si l'on avait voulu attenter aux jours du roi , il aurait certainement péri avant lui. Je dois ajouter que des Girondins , et d’autres députés encore plus révolutionnaires , eurent dans ce jour une conduite différente de celle qu’on pouvait en attendre ; ils montrèrent , par leur attitude auprès du roi , qu'ils n’auraient pas souffert qu’un attentat eût été entrepris contre lui. Ils n’étaient certainement pas changés , bien au contraire ; mais ils joyaient, dans ce vaste Champ de Mars , combien leur parti était peu nombreux et misérable. Ils 11e pouvaient prévoir quelle aurait été la suite d’un mouvement général excité par la tentative d’un crime , et la très-grande majorité de la garde nationale annonçait énergiquement qu’elle était encore animée de l’indignation inspirée par l’attentat du 20 juin.

Après le serment prêté par le roi , et lorsqu’il descendit de l’autel , les applaudissements furent presque unanimes , et la famille royale , retournant aux Tuileries , vit sur son passage la même satisfaction et toujours les mêmes marques de la joie du peuple. Cette joie n’était sûrement pas inspirée par le serment que le roi venait de faire. Cette immense multitude était bien éloignée de s’occuper d’une pareille chose et de porter sur elle un grand intérêt ; mais elle obéissait à cet instinct naturel et loyal qui redouble dans les hommes leur attachement pour une famille d’autant plus malheureuse qu’elle est plus élevée. Tous les anciens souvenirs, les anciennes habitudes de respect se réveillaient alors et se manifestaient sans crainte. Parlez donc encore de l'opinion publique ; c’en était une, si jamais il y en eut. Expression vide de sens , parce que la chose qu’elle exprime est sans force , sans consistance , et ne peut produire aucun résultat. Oui , j’ai vu, j'ai observé cette multitude; elle était animée des meilleurs sentiments; elle était

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dans son coeur fidèle à son roi et le comblait de bénédictions sincères ; telle nous l’avons vue à la première et à la seconde Restauration de Louis XVItl. Mais cet amour, cette fidélité du peuple, sont-ils des appuis pour un trône ébraulé? Insensé qui le croirait ! I/O peuple sera spectateur du dernier combat et applaudira le vainqueur. Et qu’on ne le blâme pas ! Que peut-il s’il n'est réuni , encouragé et conduit ? 11 voit une poignée de factieux attaquer un troue une poiguée d’hommes courageux le défendre ; il craint les uns , il fait des voeux pour les autres. Quand la lutte est terminée, il se soumet, il obéit. Les plus honnêtes pleurent en silence, les timides s’efforcent de montrer une joie coupable, pour ne pas attirer sur eux la haine des vainqueurs qu’ils voient se baigner dans le sang. Ils songent à leur famille, à leurs affaires, à leur subsistance. Us n'étaient [tas chargés de se conduire eux-mêmes ; à d’autres était imposé ce devoir. L’ont-ils rempli ? %

Dans ce jour, et tandis que l’Assemblée marchait en corps , je vis s’approcher de moi un député qui siégeait ordinairement parmi les jacobins. J’évitai sa présence en m’éloignant de lui ; mais il s’approcha encore , et me dit qu’il voulait me parler d’une chose très-importante. Il se nommait Blanc-Gillv ; il était de Marseille. Je m’écartai alors avec lui. Il me dit qu’il avait partagé les opinions les plus extrêmes des jacobins , mais que leurs projets , leurs crimes et la noble conduite du roi l’avaient entièrement changé; qu’il était le lien -de la correspondance entre les jacobins de Paris et ceux de Marseille ; que les dépêches de ces deux sociétés factieuses lui étaient adressées ; qu'il avait frémi d’horreur en voyant, daus les lettres du club de Marseille, le dessein formel d'assassiner le roi et la famille royale ; qu’il ne les avait pas remises à la société des jacobins de Paris , et qu'il les avait fait remettre au roi : elles étaient depuis plus d’un mois entre les mains de Sa Majesté , qui n’en avait lait aucun usage - Je. répondis à ce député que j’étais trèsfâché qu'il les eût remises au roi ; son extrême bonté l'empâ-

citerait, sans doute, de les rendre publiques. J’étais persuadé, d’après les odieuses expressions de ces infâmes lettres, dont il venait de m'instruire, que, si elles étaient lues à la tribune, elles exciteraient une indignation générale dans la France, et pourraient peut-être , par l’atrocité de l’attentat qu’elles conseillaient , tirer enliu le parti mitoyen de l’Assemblée de cette faiblesse léthargique, véritable cause de tous nos malheurs. J’ajoutai que je me chargerais de dénoncer publiquement ces lettres à l’Assemblée, qu’il me serait facile de trouver un expédient qui pût détourner de lui le soupçon de me les avoir livrées. Je l’engageai à les redemander au roi, et à joindre à sa demande toutes les raisons qui pourraient déterminer Sa Majesté à les lui rendre. Il me promit de ne rien négliger pour y réussir. Je lui en ai parlé plusieurs fois depuis ce jour ; il m’a constamment répondu que toutes ses tentatives avaient été inutiles.

Par une fatalité déplorable, ces mêmes papiers, dont une imprudente bonté avait empêché de faire usage , furent soigneusement conservés et déposés dans l’armoire de fer que le roi avait fait construire aux Tuileries; là ils ne devaient plus être funestes qu’à celui que le remords avait conduit aux pieds du roi et qui les lui avait livrés. Blanc-Gilly fut dénoncé le 14 août ; Bazire, Merlin et Goupilleau , chargés d’examiner les papiers de Louis XYI , déclarèrent qu’ils y avaient trouvé des lettres des jacobins de Marseille , adressées à ceux de Paris sous le couvert de Blanc-Gilly, et qu’au lieu de les remettre à leur destination il les avait portées au roi. Mandé à la barre , il n'y parut point et fut ensuite décrété d’accusation, mais seulement exclu du Corps législatif. La Convention n’existait pas encore , et n’envoyait pas ses membres à l’échafaud,

Danton était, plus encore que Robespierre, le chef de l’entreprise qui se préparait contre le trône. Cet homme était alors le chef de la populace et des plus forcenés démagogues , réunis dans le club des Cordeliers ; il avait sous ses ordres Marat,

Westermann et Canaille Desmoulins. Ce fut lui qui eonçut et fit exécuter le sanglant attentat du 10 août. Si les Girondins avaient été des hommes d’État , attachés à leur patrie , s'ils avaient reconnu leur égarement, leur danger personnel leur aurait montré qu’il n’y avait de salut pour eux que dans le salut du roi ; ils seraient revenus franchement à nous , ils auraient eu la majorité ; mais ils étaient incapables de concevoir cette noble manière de réparer leurs fautes. Ils n’avaient pas non plus l’esprit assez étendu pour voir que , dans toutes les grandes affaires , il faut toujours avoir un but décidé , vouloir une chose entière , complète, sans aucune diminution ni altération d’aucune de ses parties, et qu’en la voulant avec noblesse et grandeur on se prépare par cela même plus de moyens de succès. Ces parleurs n’étaient que de très-petits hommes , qui manquaient entièrement de ces belles inspirations que dounc l’amour de ses devoirs et de sa patrie ; ils ne connurent pas même leur intérêt personnel ou ne surent pas le défendre avec vigueur. Flétrir un trône et vouloir le conserver, en renverser un roi pour y placer un enfant , accuser avec mauvaise foi le monarque le plus vertueux , quand ils savaient bien eux-mêmes qu’on ne pouvait lui reprocher qu’une excessive bonté , établir une régence dans l’espoir d’en être les maîtres , voilà le grand projet de ces hommes qu’on a tant vantés. Mais ne voyaientils pas que leurs ennemis préparaient une attaque terrible contre ce trône qu’ils voulaient conserver pour y régner sous le nom d’un enfant? Accablés d’outrages par le parti qui s’élevait contre eux , pourquoi n’ont-ils point pris des mesures vigoureuses pour arrêter ses entreprises ? Ils se bornent à la vaine demande d’une adresse pour prémunir le peuple contre les mesures inconstitutionnelles et exagérées ; et encore durent-ils voir, par la manière dont les royalistes accueillirent cette proposition , qu’ils étaient prêts à les seconder s’ils voulaient rentrer dans la ligne du devoir, et, par les clameurs du peuple, qu’il n’y avait plus de composition à espérer entre eux et les démagogues.

La même chose se répéta lorsque Vergniaux voulut faire casser un arrêté de la section de Maueonseil , par lequel elle se mettait sans façon à la place de tout le peuple français. L’adhésion unanime de toute l’Assemblée , la satisfaction du côté droit , les fureurs des tribunes , les violences des jacobins , le soir de ce même jour, auraient dû éclairer et fortilier les Girondins. Ils n’avaient qu’à proposer : tout ce qu’ils auraient demandé contre les fac’.ieux aurait été approuvé sur-le-champ ; mais, par une déplorable fatalité, dans notre Révolution, toutes les démarches vers le bien, ou vers l’apparence dû bien, n’ont été que de misérables tâtonnements ; nous n’avons marché d’un pas hardi que lorsque nous avons fait le mal.

Je sais que les Girondins n’ont cessé de répéter, après l’événement, qu’ils n’avaient eu d’autre but que d’arriver à la république : ils s’en sont vantés comme d’un projet noble et grand ; mais tout prouve le contraire. D’ailleurs, pour arriver à la république par la déchéance, ne fallait-il pas aussi empêcher que le trône fût renversé par la faction qui se déclarait ouvertement son ennemie , et qui ne parlait que d’emprisonnements et de massacres? Dans l’une et l’autre suppositions, ils ont été également de très-petits hommes, incapables d'aucune mesure qui portât un caractère de grandeur.

En sortant de cette séance, où Brissot s’était prononcé contre les opinions inconstitutionnelles et exagérées , le peuple furieux environna et menaça plusieurs députés. Je me réunis à quclques-uus de mes collègues pour aller à leur secours. Entrés dans la cour qui suivait immédiatement l’enceinte de l’Assemblée et de ses bureaux, nous vîmes que MM. de Jaucourt et de Girardin étaient environnés dans un coin de la cour et répondaient avec fermeté aux invectives du peuple ; mais déjà la contestation avait pris un caractère qui ne laissait plus rien à craindre pour eux. Un homme de la foule tourna toute la querelle eu une gaieté générale par cette saillie prononcée d’une voix forte : « Eh bien ! au bout du compte, nous

« n'avons rien a dire contre vous : vous étiez nobles, vous dé- « fendez votre affaire ; c’est tout simple. Mais ce coquin de « Brissot, c’est le lils d’un pâtissier de Chartres. Ne voilà-t-il « pas qu’il nous trahit maintenant et qu’il parle contre la dé- » chéaucc ? » Tout le monde se mit à rire en s’écriant : « C’est « vrai ! ce coquin de Brissot, iils d’un pâtissier de Chartres ! » Et on laissa les députés se retirer tranquillement pour chercher Brissot, qu’on ne trouva point.

Mais Paris était un vaste champ de bataille où se préparaient le meurtre et le carnage. On demandait du sang ; on attendait avec une joyeuse barbarie le moment d’en répandre. Après le sang de la famille royale, celui qu’on désirait le plus de verser, c’était le sang des députés royalistes. Les membres du côté droit étaient tous les jours outragés et menacés. Je n’entrais jamais à l’Assemblée sans passer devant une femme dont les traits, défigurés par la rage patriotique, faisaient horreur. Cette furie m’appelait par mon nom, et m’annonçait qu’elle verrait bientôt tomber ma tête et qu'elle boirait mon sang. Quand nous sortions d’une séance orageuse, nous ne pouvions |Kisser par les longues galeries de l’ancien couvent des Feuillants, qui environnaient la salle, sans être pressés par une foule furieuse et sans courir le risque d’être assassinés Un habitant de Melun, qui était grand et fort, détourna un jour un coup de sabre qui allait tomber sur ma tête. Une autre fois , j’eus la même obligation au général Bertrand. Il était alors fort jeune ; il venait d’entrer dans le corps du génie. Neveu de M. d’Aubeterre, l’un des membres les plus courageux du côté droit, il partageait ses sentiments ; il assistait souvent aux séances de l’Assemblée, me suivait au moment de la sortie, et veillait sur moi, sans que je connusse ce dessein, dont je n’eus connaissance que plus tard, et pour ainsi dire malgré lui. Dans tout le cours de la Révolution, j’ai toujours trouvé en lui le même empressement à m’être utile dans mes proscriptions; la plus profonde reconnaissance se joindra toujours dans mon coeur au vif regret

DE M. LE COMTE DE V AIlfcl.ARC. 2l.r»

du cruel exil dans lequel de nobles sentiments l’ont entraîne au moment où j’écris ces souvenirs. Des jeunes gens et des gardes nationaux en uniforme se trouvaient souvent sur notre passage et nous sauvaient des fureurs du peuple. Je fus un jour protégé par l'écharpe municipale d’un membre de la Commune de Paris. Patriote exalté au dernier excès, il abhorrait les rois, mais, dans les principes qu'il s’était faits à lui-même, il voulait la liberté des opinions ; il m’approuvait de soutenir la mienne. Avant une séance qu’il savait devoir être très-orageuse, il alla rassurer ma famille, dont il pressentait les inquiétudes, lui dit qu’il ne me perdrait pas de vue un instant , et lui montra son écharpe municipale, qu'il avait dans sa poche. « .Te l’en couvrirai , disait-il ; elle le rendra sacré aux yeux des hommes les plus furieux. » Il en était persuadé; et cet homme, qui tous • les jours vouait à la mort le monarque auquel il avait juré d’être fidèle , ne croyait pas que le démagogue le plus forcené, put manquer un instant de respect à l’écharpe municipale. I.es hommes qui dans les tribunes partageaient nos opinions étaient exposés aux mêmes persécutions. M. le général Rogniat, l’un des officiers les plus renommés du génie, m’a raconté, longtemps après ces temps , qu’étant dans une tribune, à l’âge de quatorze ans, et m’entendant parler, il m’applaudit, et qu’aussitôt des femmes furieuses se jetèrent sur lui et le forcèrent à sortir.

Non-seulement les immenses tribunes de l’Assemblée étaient remplies d’un peuple entassé , mais les cours , les avenues, les eorridors en étaient obstrués ; sur l’entablement extérieur des hautes fenêtres beaucoup de spectateurs étaient assis ou debout. La partie élevée de la salle , où se plaçaient les jacobins, recevait aussi un grand nombre d’étrangers, malgré l’opposition souvent réitérée du côté droit ; au-dessous de cette partie élevée, appelée la Montagne, se trouvait la partie où s’asseyait le parti mitoyen , qu’on appelait les ventrus. Elle h’était pas assez grande pour les contenir ; ils y étaient entassés d’une manière

aussi ridicule qu'indécente. Dans l’autre partie de la salle , presque entièrement déserte , siégeaient quarante-quatre membres environ du côté droit. Là ils étaient aisément remarqués et comptés par les brigands qui dévoraient des yeux leurs victimes. Tous les jours, des pétitionnaires, admis aux honneurs de la séance, fuyaient les places vides du côté droit pour aller s’asseoir dans le centre ou sur la Montagne , et augmentaient le ridicule entassement des députés. MM. Bureaux de Puzy et Lafayette , et des gardes nationaux de Paris , sont les seuls qui se soient assis au côté droit.

Lorsque, dans cette enceinte , les flots soulevés des passions élevaient une tempête , c’était un spectacle vraiment terrible. Mais combien les âmes généreuses s'intéressaient àcette poignée d'hommes courageux qui bravaient à la fois les fureurs des jacobins et du peuple 1 L’effet que produisait un tel spectacle était plus grand encore sur les personnes qui entraient dans la salle au milieu d'un de ces moments terribles. Jamais l'impression que j’en ai reçue moi-même plusieurs fois ne s’effacera démon esprit, et je cherche en vain des expressions pour la peindre. Longtemps après, M. de Caux, alors ministre de la guerre, me dit : « Vous avez produit sur moi l'impression la plus profonde que j’ai reçue de ma vie. J’étais jeune alors. J’entrai dans les tribunes à l’instant où vous résistiez aux cris de fureur d’une partie des députés et du peuple des tribunes. » Combien plus forte encore devait être cette impression sur les voyageurs étrangers ! Je reçus un jour une lettre signée de deux Anglais ; ils me disaient qu’ils assistaient tous les jours à nos séances ; ils peignaient avec l’énergie de leur langue , qu'ils faisaient passer dans la nôtre , tout ce qu’ils avaient éprouvé et leur admiration pour le côté droit, lis ajoutaient l’expression des craintes que leur inspirait d'avance la catastrophe dont l’inçtant approchait ; ils m’offraient un asile honorable dans leur famille en Angleterre. Ils demandaient à me voir; je m’empressai de leur indiquer un jour. Je vis deux

DE M. LE COMTE DE VaUBLANC.

frerea, très-jeunes , d’une physionomie ouverte, où se peignait le plus généreux intérêt. Us me parlèrent encore de leurs craintes pour moi , me dirent qu’ils allaient partir, qu’ils voudraient pouvoir offrir un asile à tous les députés du côté droit, et me prièrent instamment de recevoir et de conserver les indications qu’ils me donnèrent pour les trouver, ou à Londres, ou dans une province. Us me quittèrent , non satisfaits de m’avoir offert leurs services , mais pénétrés de reconnaissance de ce que je leur avais promis de les accepter. Je regrette vivement d’avoir perdu la lettre qu’ils m’avaient écrite ; elle fut brûlée avec toute ma correspondance par des amis qui s’alarmèrent de sa conservation. Les circonstances, les événements de toute espèce m’ont fait oublier leurs noms. Je ne peux écrire ces lignes sans désirer vivement que leur publicité mette un jour sous leurs yeux le récit de leur noble action et le témoignage de ma reconnaissance.

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