CHAPITRE XVI
<6 août. Mandat commandant de la garde nationale. — Sa mort. — Ver*
gniaux président de l'Assemblée. — Le roi dans la loge du togographe.
Le moment fatal approchait. Les factieux étaient trop avancés dans leurs criminels desseins pour en retarder l’exécution. Tout l’annonçait; les mesures étaient prises pour l’attaque et la défense; mais à celle-ci la plus puissante manquait : le roi ne portait point l’habit militaire , et ne paraissait pas dans l’at* titude confiante d’un monarque armé pour sa propre cause et décidé à vaincre ou à périr.
Le danger se manifestait tellement le 9 au soir qu’un assez grand nombre de députés se réunirent et ouvrirent la séance. Ils passèrent une partie de la nuit à entendre des rapports alarmants sur tout ce qui se passait dans la capitale. Pour moi , excédé de fatigues, accablé de besoin de sommeil, je me retirai |>our prendre un repos de quelques heures. J’avais pris des mesures pour me rendre à l’Assemblée vers le milieu de la nuit. Un jeune domestique , très-fidèle, s’était concerté avec son ancien camarade, un cocher, que j 'avais renvoyé lorsqu’il ne m’avait plus été possible de conserver des chevaux. Celui-ci s’était fait cocher de fiacre ; il vint me prendre dans sa voiture. Le domestique monta sur son siège, à côté de lui. Ils examinèrent soigneusement si la voiture était suivie , et firent plusieurs détours ; mais ils ne purent éviter de passer par la place Vendôme.
Déjà le tocsin avait sonné ; tout était en mouvement. Un groupe nombreux de peuple était occupé à abattre la statue de Louis XIV. Plusieurs personnes avaient été égorgées sur cette place, et l’infâme Théroigne, en habit d’amazone et à cheval ,
excitait le peuple à de nouveaux meurtres. Elle- mémo interrogea mes deux jeunes gens et leur demanda qui était dans la voiture. Je n'entendis pas leur réponse ; mais je jugeai , par leur ton , qu’ils imitaient eclui de ces brigands, et qu’ils répétaient les discours proférés par la multitude sur la statue de ce grand monarque , qui l'aurait fait trembler, et qui, d’un coup d'œil, l’aurait empêchée de concevoir même la pensée des crimes auxquels elle se livrait avec la joie des plus féroces cannibales. Je parvins sans peine à l’Assemblée; je la trouvai dans une anxiété mortelle. Presque tous les membres présents étaient assis au côté gauche de la salle; ils y étaient pressés, entassés de la manière la plus honteuse. Nous n'étions pas douze députés au côté droit. Je dois remarquer que plusieurs des membres de ce côté, qui avaient été outragés et maltraités le 8, en sortant de la séance, avaient écrit qu’ils ne s’y rendraient pas tant qu’on n’aurait pas pris des mesures pour leur sûreté.
L’Assemblée apprenait à chaque instant ce qui se passait, tantôt par des officiers municipaux, tantôt par de simples particuliers. Elle apprit ainsi que déjà des victimes avaient été égorgées. M. Mandat, ancien offieier aux gardes et commandant de la garde nationale , avait ordonné de repousser la violence par la force désarmés. Des officiers municipaux portèrent contre lui une plainte si honorable pour sa mémoire que je ne dois pas l’omettre ; ils l’accusèrent d’avoir fait battre la générale , d’avoir placé des canons sur différents points, d’avoir annoncé par écrit, au commandant des postes, qu’une phalange marchait sur les Tuileries, qu’il fallait la prendre en tête et en queue et ne pas la ménager. Sans doute le brave commandant qui avait donné cet ordre l’aurait exécuté lui-même ; mais, par une fatalité déplorable, il fut mandé a la municipalité ; il crut qu’elle voulait concerter avec lui de nouvelles mesures de défense. Il ignorait que des députés des différentes sections , pris parmi les hommes les plus forcenés, s’étaient réunis, avaient cassé la municipalité et s’étaient arrogé ses pouvoirs. Le commandant ar-
rive devant eux, stupéfait de ne point trouver ia véritable autorité. Interrogé avec des cris de fureur sur les mesures qu'il a prises , on l’arrête aussitôt, on le désarme , et on l’envoie à l’Abbaye comme prisonnier. A peine y est-il qu’il est massacré. On prend dans ses poches l’ordre qu’il avait reçu de Pétion de repousser la force par la force, et l’on jette son cadavre dans la rivière. Ainsi finit ce brave officier, digne d’un meilleur sort, dont le zèle et le courage ne s’étaient jamais démentis , et qui avait inspiré la plus grande confiance à la famille royale.
La veille au soir, dans le cabinet du roi , il avait dit à Pétion : Je n'ai que trois coups à tirer, et encore un grand nombre de mes hommes n'en ont pas un seul, et ils murmurent. Pétion lui avait répondu d’une manière évasive; mais la municipalité avait fait donner cinq mille cartouches à balles aux Marseillais : on le voit dans le récit de M. Rœderer.
La mort de Mandat fut sans doute la plus grande cause des malheurs de cette journée. S’il avait attaqué les rebelles à mesure qu’ils marchaient vers le château , il les aurait facilement dispersés. Ils employèrent beaucoup de temps à se former et à se mettre en marche; ils s’arrêtèrent souvent, indécis et inquiets. Chaque troupe, marchant de plusieurs points opposés dans cette immense ville , ignorait si elle était secondée par les rebelles des autres quartiers et perdait beaucoup de temps à s’en assurer. En outre, dans toutes ccs troupes, très-peu d’hommes étaient déterminés à la révolte; la plupart marchaient aveuglément, sans savoir, sans se demander même ce qu’ils faisaient; un grand nombre était très-inquiet sur les suites de l’entreprise ; une foule suivait sans armes et par curiosité , et prête à prendre la fuite à la moindre attaque. Tout cela était bien su, bien connu, et c’était d’après cette connaissance qu’il aurait fallu diriger la défense. Remarquez que, par un extrême bonheur, les rebelles venaient des quartiers les plus éloignés de Paris , que tout ce qui environnait le château des Tuileries était fidèle et sous les armes. T/es Suisses, au nombre
d’environ neuf cents, et trois excellents bataillons de la garde nationale étaient en bataille dans la conr du château, huit heures avant que les rebelles fussent réunis sur la place du Carrousel. Leur réunion, à laquelle on ne mettait aucun obstacle , fut au contraire favorisée par un officier municipal ; il avait fait dégarnir le Pont-Neuf des canons qui y étaient établis , et d’une partie de la force publique destinée à empêcher la communication d’au delà et d’en deçà de la rivière.
Je ne sais à quelle section appartenait la première troupe qui arriva sur le Carrousel ; elle était en désordre et mal armée. Si le roi , vêtu de l’uniforme de la garde nationale , avait marché vers cette troupe à la tête d’un bataillon de la garde nationale , s’il avait prononcé ces mots : « Je suis votre roi ; je vous ordonne de mettre bas les armes ; » il n’en serait peut-être pas resté un seul , et le succès eût été décidé. La fuite d’un seul bataillon de rebelles aurait suffi pour effrayer et disperser les autres , avant même qu’ils se fussent formés.
Le bruit d’une attaque , quoiqu’elle n’eût pas été faite , se répandit un moment dans l’Assemblee. Plus d’un factieux marqua son inquiétude , et, dans un instant où le côté droit soutenait encore la cause royale, un d’eux s’avança de ce côté, et s’écria tout à coup avec fureur: « Vous triomphez ! vous triomphez ! » Je l’ai entendu. J’avoue que j’avais la sérénité sur le front, convaincu que j’étais d’une victoire certaine; mais, lorsque le ministre de la justice vint parler à l’Assemblée des dangers du roi et demander qu’elle envoyât une députation auprès de lui , je commençai à craindre pour lui , et les factieux reprirent leur insolente joie. M. Bigot de Préameneu ayant converti en motion personnelle la demande du ministre, un des jacobins s’écria : « J’étais de la députation du 20 juin ; vos commissaires furent insultés et calomniés. » MM. Chéron et Bonnemère soutinrent la demande. Une chose très-remarquable , c’est que, un député ayant proposé que le roi fût invité à se rendre dans l’Assemblée, cette étrange proposition fut
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couverte des murmures de tous les bons députés; et lorsqu’un autre demanda que le roi fût seulement instruit que l’Assemblée était en séance , afin qu’il pût s’y rendre s’il le jugeait convenable, on entendit encore les mêmes murmures. Nous étions bien loin de nous attendre qu’il allait lui-même demander ce dangereux asile.
MM. Dalmas et Voisin de Gartempe ne craignirent point de manifester leurs sentiments dans cette périlleuse séance. Je dis aussi quelques mots, mais dans l’unique pensée de constater ma présence. M. Vergniaux avait pris momentanément le fauteuil du président; j’allai lui parler des affreux malheurs qui se préparaient; il me regarda à peine et m’interrompit promptement par ces mots : « Ne me parlez pas ; il ne faut pas qu’on voie que nous parlons ensemble. » Je pénétrai aisément la cause de la crainte qu’il manifestait ; il voyait une déchéance à main armée, et non cette déchéance, criminellement légale, qui devait être prononcée par son parti. Plus d’espoir d’une faible régence , qui eût été le règne de son parti ; il voyait devant lui le triomphe de ses plus grands ennemis , et je suis convaincu que si, dans ce moment, il avait pu anéantir d’un mot Danton , Robespierre , et tous ceux qui dirigeaient les sections , il n’aurait pas hésité un instant. Il connaissait enfin le péril où d’infâmes manœuvres et de coupables déclamations avaient précipité son parti ; il allait dépendre de la nouvelle Commune de Paris et de ses chefs redoutables , qui déjà , et si souvent, avaient déclaré les Girondins les plus grands ennemis de la liberté, et qui devaient, six mois après, les envoyer à l'échafaud avec un mépris féroce.
Cependant on n'était occupé aux Tuileries que des moyens de sauver le roi, et c’est précisément à cause de cela qu’il a péri. Si l’on ne s’était occupé que des moyens de le faire triompher, il n’eût pas péri. A cinq heures du matin, le roi, la reine , leurs enfants et madame Élisabeth parcoururent les postes de Tiutérieur du château. I-a présence de l’auguste fa-
mille leur donna cette ardeur si naturelle aux Français et plus propre à l’attaque qu’à la défense. Le roi , par sa sérénité, les princesses , par le courage intrépide qui ne les abandonna pas un instant, les enfants, par tout le charme de leur âge et de leur situation , produisirent dans tous les cccurs ces mouvements uaturels, ces élans généreux qui élèvent les hommes au-dessus d’eux-mêmes.
A six heures le roi descendit dans les eours, au milieu des cris de l Ice le roi! Il passa toutes les troupes en revue; malheureusement il ne portait pas l’habit militaire. Les bataillons des Filles Saint-Thomas et des Petits- Pères manifestèrent les plus nobles sentiments; le roi en fut pressé, environné, accablé de démonstrations d’amour et de fidélité; ils l'engagèrent à achever toute la revue des troupes, et même de celles qui étaient au Pont-Tournant, à l’extrémité du jardin des Tuileries. Le roi s’y détermina sans peine; il fallait cependant passer devant une multitude armée de piques, dont les sentiments étaient bien connus. Hélas ! il avait trois fois plus de courage qu’il n’en fallait pour vaincre; mais il ne savait pas s’en servir, et ses conseillers intimes ne lui apprirent pas comment il devait en faire usage. Une détestable éducation avait enchaîné , torturé et détourné toutes ses facultés de cette action journalière, décidée, pour laquelle le Ciel lui avait donné un courage sublime.
Les porteurs de piques , en le voyant passer devant eux , se bornèrent à des outrages, quittèrent le poste où on les avait imprudemment placés, et se rendirent au Carrousel, en face du château. Là ils parlementèrent avec d’autres bataillons qui venaient au secours du roi, et par d’odieux mensonges ils les déterminèrent à rester avec eux. Pendant que le roi passait la revue , le procureur général syndic Rœderer avait lu aux troupes la loi qui ordonnait de repousser la force par la force.
Les révoltés n’étaient pas encore réunis à six heures du matin . Que de temps on avait perdu ! que de temps on allait
perdre encore ! Il était trop évident qu’aucune tête militaire n’avait présidé à cet étrange arrangement de troupes placées dans l’intérieur du château et au dehors , sans pouvoir se prêter un mutuel apui. Un militaire connaît trop le prix des moindres instants; il sait trop comment, avec un petit nombre de vaillants hommes , on peut , en attaquant le flanc d’une multitude , décider promptement la victoire. Si le roi avait déclaré maître absolu des opérations un des généraux qu’il avait auprès de lui, ce général n’aurait pas sans doute laissé aux révoltés le temps de se réunir avec tant de lenteur. Combien durent souffrir le maréclial deMailly et les généraux de Puységur, de Pont-l’Abbé, de Viomesnil et d’Hervilly I Ils commandaient, dans différents postes du château, les gentilshommes accourus au secours du roi, et qui n’avaient pas d’autre arme que leur épée. Depuis la mort de M. Mandat, personne n’avait le commandement général ; personne ne dirigeait l’attaque ni la défense, et tout était abandonné au hasard.
Les révoltés n’entreprirent rien avant l’arrivée de tout le reste de leur criminelle armée, qui s’avançait depuis six heures du matin. L’avant-garde n’arriva au Carrousel qu’à huit heures. Alors les plus mauvaises intentions se manifestèrent hautement. M. Rœderer, à la tête du directoire, proposa aux révoltés d’envoyer au roi une députation de vingt membres ; il ne fut point écouté. Il parla à la garde réunie dans la cour, et renouvela l'obligation imposée par la loi de repousser la force par la force ; les canonniers lui répondirent en déchargeant leurs canons. Il cnit alors que tout était perdu. Il rentra dans le château des Tuileries, déclara à la famille royale que le danger était porté au comble et qu’il n’y avait de salut pour elle que dans le sein de l’Assemblée.
On a fait un crime à M. Rœderer de cette déclaration et de ce conseil : je crois que ce reproche est injuste. Il avait, jusquelà, fait tout ce qui était possible pour exciter à la défense du château. Il devait voir clairement que le roi, ne se défendant
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pas lui-même, ne pouvait plus être défendu. Si l’on avait attaqué les rebelles, ni M. Rœderer , ni personne n'aurait proposé au roi de se rendre dans l’Assemblée ; mais dès lors qu’on était sur la défensive, et sans aucun chef déclaré dirigeant l’attaque ou la défense, le magistrat pouvait sans doute être frappé d’une seule pensée : Le roi et sa famille vont être massacrés. Le roi termina toutes les irrésolutions en prononçant ces paroles : Il n’y a plus rien à faire ici.
Tout à coup un juge de paix se présente à la barre et nous annonce que le roi et sa famillb vont se rendre à l’Assemblée, accompagnés des membres du département et de la municipalité, qui sont aux Tuileries. On fait alors plusieurs demandes pour que le roi soit placé dans une tribune. L’infortuné monarque avait traversé le jardin des Tuileries entre deux colonnes de grenadiers suisses et les bataillons toujours fidèles des Petits-Pères et des Filles-Saint-Thomas. Une immense populace proféra de basses injures contre le prince dont elle aurait embrassé les genoux s’il avait été vainqueur.
Un instant avant l’entrée du roi, les députés qui siégeaient à l’extrémité gauche s’aperçoivent que des hommes portant des uniformes sont prêts à entrer dans la salle par le côté même qu’ils dominaient ; ils se lèvent impétueusement, et, avec l’accent de la crainte qu’ils ne pouvaientdissimuler, ils s’écrient qu’aucun militaire ne peut entrer. M. Rœderer sc rend à la barre, demande à faire entrer les gardes nationales qui accompagnent le roi pour faciliter son passage. L’ Assemblée est dans la plus grande agitation , par des motifs bien différents : un espoir mêlé de crainte se montrait à peine sur le visage des factieux, tandis que les royalistes frémissaient du renversement de toutes leurs espérances.
Rnfin, un grenadier «à la figure hideuse et révolutionnaire entre , tenant le Dauphin dans ses bras , et le dépose d’un air triomphant sur le bureau des secrétaires. Le jeune prince , pour qui allaient commencer tant de longues et douloureuses
souffrances , n’entendit retentir que les plus vifs applaudissements et ne vit que l’expression du plus tendre intérêt. Ils étaient sincères. Qui ne sait combien le peuple est léger et inconstant! . - - ■ • - >
La reine entra avec beaucoup de dignité : un ministre lui donnait la main ; elle n’aurait eu ni une autre démarche , ni une plus auguste sérénité , dans le jour d’une pompe royale. Madame et Mme Élisabeth étaient avec elle ; elles se placèrent au banc des ministres. Un chevalier de Saint-Louis se présenta dans ce moment à la barre, tout couvert de son sang. La reine et les princesses parurent oublier leur affreuse position pour lui donner des témoignages du plus vif intérêt.
Le roi parut, et tous les yeux se tournèrent vers lui. Il était vêtu d’un habit de soie violet, parce qu’il portait le deuil. Placé auprès du président , il parla ainsi : « Je suis venu ici pour « éviter un grand crime , et je me croirai toujours en sûreté « avec ma famille au milieu des représentants de la nation. » Ces mots furent suivis des plus vifs applaudissements. Il ajouta : « J’y passerai la journée. » Et il prononça ces mots d’un ton confiant qui nous fit penser qu’il ne pressentait pas les suites qu’allait avoir la démarche qui le conduisait au milieu de ses ennemis. Guadet , qui présidait en ce moment, lui répondit : « L’Assemblée nationale connaît tousses devoirs. Elle regarde » comme un des plus chers le maintien de toutes les autorités « constituées. Elle demeurera ferme à son poste ; nous sau- « rons tous y mourir. »
Il s’éleva aussitôt une discussion sur l’article de la Constitution qui défendait à l’Assemblée de délibérer en présence du roi. II entendit des choses bien cruelles, prononcées par quelques députés que leur éducation n’avait pas accoutumés à conformer leurs expressions aux délicates convenances de la société , et que leur cœur n’avait pas instruits des attentions géuércuses que réclame le malheur. Ou demanda que le roi se rendit à la barre avec sa famille ; le monarque se leva du fau-
teuil qui lui avait été accordé auprès du président , descendit de l’estrade élevée où était ce fauteuil , et se plaça à la barre avec sa famille; ses ministres étaient devant lui. Mais à. peine y était-il que la même discussion recommença; on soutint encore qu’on ne pouvait délibérer tant que le roi serait dans l’Assemblée. Un des opinants alla jusqu’à dire, avec une naïveté grossière , que des citoyens viendraient sans doute demander la déchéance du roi , et qu’il netait pas convenable que cette demande fût faite, pour ainsi dire, au-dessus de sa tête. On proposa de le placer dans plusieurs endroits différents , et, enlin, on parla de la loge qu’occupaient les rédacteurs du Logographe. Elle était très-basse et n’avait que dix pieds en carré. Au milieu de la discussion, le président dit ces mots : « Le roi propose de se retirer dans une des extrémités « de la salle. »
La discussion continua. Le cœur gonflé, prêt à parler, je m'approchai deM. de Girardin, qui était dans ce moment près du bureau des secrétaires. Je lui parlai de ce qui me venait à la pensée. Il me répondit avec raison : « Le moindre mot de notre part peut faire égorger la famille royale. » Enfin le roi finit la discussion en allant se placer, avec sa famille, dans la loge du Logographe.
M. Rœderer fit alors le rapport de tout ce qui s’était passé jusqu’à ce moment , et des efforts qu’il avait tentés pour engager les troupes placées dans la cour des Tuileries à repousser la force par la force. Il déclara que le 4 du mois on avait distribué cinq mille cartouches à balles à des fédérés qui s’étaient présentés sous ce seul titre , et à qui l’ordre de les leur livrer avait été donné par le bureau de police de la municipalité. Son rapport fut interrompu par un grand bruit qui , du jardin des Tuileries , parvenait dans l’Assemblée. A peine était-il cessé qu’un officier municipal vint annoncer que le château allait être forcé. Le bruit du canon commença à se faire entendre. Les défenseurs du château pouvaient être victorieux ; le canon pou-
vait être tiré sur la salle comme sur le château. Une crainte évidente se manifesta dans l’Assemblée.
Le peuple venait de massacrer quinze personnes sorties imprudemment de leurs maisons , et qui , se trouvant rassemblées par hasard, avaient été prises pour une fausse patrouille. La scélérate Théroignc l'avait excité à ces meurtres. Un officier municipal avait en vain voulu les sauver. Dans les jours d’effervescence populaire , le premier sang versé est le signal qui appelle le peuple à de nouveaux assassinats. Des voitures de balles et de cartouches arrivent sur la place du Carrousel. Les rebelles demandent qu’on leur ouvre le palais des Tuileries, et, sur le refus qui leur est fait, ils commencent l’attaque. Les portes sont enfoncées et plusieurs soldats suisses massacrés avant d’avoir commencé la défense. Leur sang anime leurs camarades ; ils sont secondés par les gardes nationaux qui étaient dans l’intérieur, et par les gentilshommes commandés par le maréchal de Mailly. Ils descendent dans la cour, mettent en fuite les canonniers , s’emparent des canons abandonnés, se mettent en bataille, et, par un feu roulant continuel, dispersent la multitude qui était sur le Carrousel.
Pendant ce temps, les gentilshommes, auxquels s’étaient joints un petit nombre de Suisses et de gardes nationaux, prirent la funeste résolution de pénétrer auprès du roi ; ils auraient dû au contraire se réunir à la troupe victorieuse et poursuivre ses succès. Ils passèrent avec intrépidité sous le feu d’un grand nombre de rebelles qui n’avaient pas été attaqués de ce côté; mais ils ne purent exécuter leur projet. MM. de Clermont d’Amboise et de Castéja furent tués, le baron de Vioménil reçut une blessure dont il mourut trois jours après. Le reste de cette troupe généreuse marcha vers les Champs-Élysées , toujours combattant, assailli par une multitude immense, et perdant à chaque pas quelques-uns de ses braves ; elle se dispersa peu à peu et de tous côtés. Plusieurs se réfugièrent dans des maisons qui s’ouvraient avec empressement devant eux ;
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l'ambassadeur de Venise, M. Pisani, reçut tous ceux qui se présentèrent chez lui et pourvut à leur sûreté ; mais les Suisses, signalés par leur uniforme rouge, furent presque tous massacrés. Un marchand de vin, nommé Clément, sauva un de ces malheureux déjà blessé, le conduisit à l’Assemblée, et demanda son salut de la manière la plus généreuse et la plus touchante.
Mais les rebelles mis en fuite avaient été ralliés par Westermann , officier prussien. J’avais su , peu de jours auparavant, que ce misérable avait proposé de se vendre ; mais on ne l’avait pas trouvé digne d’être acheté. Peu de mois après il périt sur l’échafaud. Sa troupe augmentait à chaque instant , mais elle fut repoussée fort loin. On sait que Bonaparte en fut témoin et qu’il en a souvent parlé. Ah ! si sa forte tête avait commandé dans ce jour, la victoire n’aurait été pour lui qu’un jeu facile.
On apprit ce nouvel échec dans l’Assemblée ; la victoire était encore incertaine , et, si les Suisses de Courbevoie étaient arrivés dans ce moment , le trône eût été relevé presque aussitôt qu’abattu. Blais il était de la destinée de Louis XVI de tout faire contre lui-même jusqu’au dernier moment : il signa , dans la loge où il était retenu, l’ordre aux Suisses de cesser le feu. Il donna lui-même cet ordre à M. Dalmas , député, placé près de la loge du Ijygographe , en lui disant : « Monsieur Dalmas, est-ce bien cela ?» Ce député le lut, et, frappé de stupeur, le remit au roi , en s'inclinant profondément.
M. d’Hervilly s’exposa aux plus grands dangers pour porter cet ordre fatal , qui, bientôt connu des rebelles, redoubla leur rage par l’espoir de vaincre sans péril. Us attaquèrent alors sans crainte, pénétrèrent de tous côtés dans le château, massacrèrent tous les Suisses qui se présentèrent isolément , les valets, les employés de toute espèce , commirent sur leurs cadavres les excès d’une férocité brutale qu’il est impossible de décrire, et remplirent le palais du sang de ses fidèles guerriers. Près de huit cents périrent dans ce malheureux jour. Leur
seul bataillon , s’il eût été «induit dès quatre heures du matin par un habile officier, aurait dispersé la multitude à mesure qu’elle arrivait, et , sans répandre le sang peut-être, U aurait assuré la victoire au roi. Mais bientôt les faibles conseils , les irrésolutions, les vaines maximes d’une imprévoyante modération l’auraient précipité dans de nouveaux dangers.
Ainsi le meilleur des princes rendit inutile le courage de ses défenseurs , et , pour épargner le sang de ses ennemis , causa la perte de ses amis. Toutes ses vertus tournèrent contre lui et causèrent sa ruine : malheureux de régner dans un temps déplorable, où toutes les antiques maximesde la monarchie étaient ébranlées , plus malheureux de n'avoir pas été élevé par des hommes capables de former son esprit au maintien de son autorité. Le trône venait de crouler. Bientôt sera proclamé le règne de la Convention et celui de la Terreur. J’en constaterai seulement les forfaits juridiques.