CHAPITRE XVIII
Je suis mis hors la loi, sous le règne tic la Terreur, à la fin de 1792, et
en 1793, jusqu'au 9 thermidor, 27 juillet 1794. — Vie errante, aventures,
dangers, moyens inespérés de salut.
Après avoir peint , dans ie cnapitre précédent , le règne de la Terreur par ses effets, je crois que je donnerai une idée juste de ces temps en racontant ce qui m’est arrivé alors, et comment je me suis soustrait à un ordre de mis hors la loi, décrété contre moi par les comités de salut public et de surveillance de la Convention. Je ne voulus pas sortir de la France, parce que j’étais persuadé qu’un gouvernement si monstrueux ne pouvait, durer longtemps. Je ne voulus accepter aucun asile, dans la crainte de compromettre les personnes qui m’auraient reçu. Je préférai une vie errante dans la France, et je chercliai ma sûreté sur les grands chemins.
Le trône de Louis XVI était tombé-, les royalistes qui l’avaient défendu étaient exposés au danger le plus terrible, à être massacrés par le peuple. Chaque instant annonçait les noms des nouvelles victimes de ses fureurs. La municipalité de Paris, qui depuis fut mise hors la loi par la Convention , comme on vient de le voir, avait fait une liste de proscription, et j’étais ou nombre des proscrits. Je reçus, le soir du 10 août, un asile chez M. Camus, archiviste du Corps législatif; mais, pour y parvenir, il fallait traverser une petite cour où des hommes attroupés faisaient entendre les cris du moment. Un gendarme se trouvait à la porte par laquelle je sortais; je lui dis de pro-
léger ma sortie ; il me répondit brutalement. Mon indignation augmenta mon courage; d’ailleurs , je l’avoue, je ne pouvais prendre d’autre parti. Je passai tranquillement devant le peuple. J’ai souvent éprouvé, pendant la Révolution, que c’était le seui moyen d’éviter ses fureurs : le sang-froid lui impose toujours ; si, au contraire , on fuit avec des apparences de frayeur , il se trouve un misérable qui porte les premiers coups , et alors tous tombent lâchement sur la malheureuse victime. C’est donc ce premier coup qu'il faut éviter, tandis que le peuple balance encore; s’il est incertain , il ne faut pas l’être.
Le lendemain matin , M. de La Richarderie , membre de la Cour de cassation, vint chez M. Camus. Il me dit une chose bien remarquable. La veille du 10 août, il était dans mie tribune avec plusieurs officiers de la troupe venue de Marseille. Lorsqu’ils m’entendirent les apostropher, en leur disant qu’ils devraient être à l’armée , et non à Paris , ils s’écrièrent que j’avais raison. Cela prouve que, si l’on avait voulu sérieusement, comme je l’avais demandé, faire sortir les Marseillais de Paris, on .aurait pu y réussir. Mais on n’avait aueun plan ; on n’avait que des demi-volontés.
Je changeai plusieurs fois de logement pendant ces jours épouvantables. Rien ne me coûtait plus que d’exposer les personnes qui voulaient bien me recevoir : aussi je me déterminai, dès le troisième jour, à me confier au maître et aux domestiques d’un hôtel où j’avais logé très-souvènt , l’hôtei de Strasbourg, rue Neuve-Saint-Eustache. Je m’occupais à dessiner, afin de chasser, par cette occupation, les idées noires qui venaient sans cesse fatiguer mon esprit. J’entendis un jour des cris épouvantables sous ma fenêtre, et même dans la cour de l’hôtel , parce que le peuple nombreux qui remplissait la rue débordait dans la cour. Je crus tju’on venait m’arracher à mon asile. Hélas ! ce peuple et ces cris d’ime joie féroce aceorapaguaient la tête dè la princesse dé Lamballe , qu’on portait au bout d’une pique. Quel horrible spectacle! et quel monstre que
l'homme , quand il est déchaîné , quand il n'est plus retenu par aucune crainte !
Mon jeune domestique vint hors de lui me dire ce qu’il avait vu, ce qu’il avait eutendu ; il ajouta qu’il avait rencontre une ancienne femme de chambre de ma femme, qui avait quitté notre maison pour se faire religieuse. Elle était sortie de son couvent, et cette misérable, jeune encore , se distinguait dans cette foule en vomissant des imprécations contre moi , en demandant à mon domestique où j’étais logé, en le menaçant de le faire arrêter afin de le forcer à déclarer ma demeure. Ce brave homme eut la prudence de faire plusieurs détours dans différentes rues avant de rentrer dans l’hôtel. Depuis ce moment , il craignait toujours de rencontrer cette furie.
Pendant ces derniers jours de l’Assemblée législative , je m’y rendais encore très-souvent. J’avais trop blâmé les membres de l’Assemblée constituante qui avaient quitté leur poste pour qu’il me fût permis de les imiter, même pendant le péril le plus imminent. Un ancien cocher qui m’avait toujours servi avec fidélité était alors cocher de fiacre; il venait me prendre pour me conduire à la Chambre et me ramener chez moi. J’étais , le 10 août, dans sa voitùre , et je passais sur la place Vendôme , pour me rendre à l’Assemblée , tandis que le peuple brisait la statue de Louis XIV, qu’on avait renversée de sa base. Le peuple était ivre de joie et de fureur à la fois. Une furie , la Théroigne , était à cheval , et parlait au peuple avec empire. La statue du grand roi insultée et détruite, tandis que son | etit-fils était renversé du trône, quelle source féconde de réflexions ! Mais les leçons de l’expérience ne servent à rien. Les hommes de caractère n’en ont pas besoin ; ils trouvent toujours en eux-mêmes ce qu’ils doivent faire , et jamais ils n'agissent mieux que lorsqu’ils se conduisent par une sorte d’instinct, par la seule impulsion de leur âme. Les hommes faibles, au contraire, doués souvent de ce qu’on appelle de l’esprit, n’ont point cette intelligence qui comprend et
saisit les choses. Vainement on leur cite des exemples, on leur donne des conseils; on ne peut leur imprimer ce que la nature leur a refusé , le courage d’esprit , qui seul peut donner la puissance d’action.
J’avais envoyé, avant le 10 août, ma femme et ma fille au Havre ; j’allai les rejoindre après la clôture de l’Assemblée. La Normandie était alors l’asile des royalistes. Rien n’égalait l’excellent esprit des habitants de Rouen et du Havre. Toutes les maisons de ces deux villes étaient remplies d’étrangers qui fuyaient la capitale , abandonnée désormais à l’horrible démagogie. On se retrouvait dans ces villes avec un plaisir difficile à décrire. Des périls communs et les mêmes sentiments produisaient une confiance , un abandon pleins de charmes. On se communiquait ses alarmes sur un avenir menaçant. Plusieurs personnes passèrent alors en Angleterre ; on m’engageait à les imiter ; unnégociantm’offrittous les moyens d’un passage prompt et facile; mais j’avais pris la résolution invariable de ne point sortir de France , et d’y attendre si quelque circonstance me permettrait d’y servir encore ma patrie. D’ailleurs je ne voulais me séparer de ma famille qu’à la dernière extrémité.
Les différents partis de la Convention étaient alors en présence et se balançaient avec une sorte d’égalité. Cette situation amena un instant de repos et calma les inquiétudes. Presque toutes les personnes réfugiées dans la Normandie retournèrent dans leur domicile ordinaire. Je fis comme elles, et je conduisis ma famille dans ma petite maison de campagne de Bélombre, située près de Meluu. Je vis,- en passant à Rouen, M. Boullenger, ancien conseiller au Parlement , l’un des hommes qui montra le plus de courage, le plus de dévouement au roi pendant cette déplorable année de 1792.
Arrivé dans ma solitude , j’y vécus dans une profonde retraite. Je ne voyais que trois personnes , dont les maisons étaient voisines de la mienne et qui partageaient tous mes sentiments. Ce fut là que j’appris l’épouv autable attentat du 21 :an-
vier. La consternation se répandit alors dans toute la France ; la loi des suspects , enfantée par des esprits sortis de l’enfer, vint réaliser les craintes qu’on avait conçues. A peine avaitelle paru que je vis arriver chez moi le général Mathieu Dumas ; il me demandait un asile pour une nuit. Un proscrit s’adressait à un proscrit. Il avait reçu des avis ; il était menacé ; il s’était promptement dérobé aux premières poursuites.
Je courais les mêmes dangers; l’infâme loi des suspects me concernait comme lui ; elle avait été publiée le 17 septembre 175)3, et aussitôt la France fut couverte do bastilles. Nous vîmes arriver à Melun un détachement de l’armée révolutionnaire de Paris : c’était le beau titre qu’elle prenait. On m’avertit que les soldats prononçaient souvent mon nom, et je vis que je serais bientôt forcé de m’arracher à ma famille. On avait affiché à une porte extérieure de mon jardin une feuille du journal de Gorsas, dans laquelle on disait que j’avais reçu , ainsi que Pastoret, trois cent mille francs de la reine pour organiser la contre-révolution en Provence , et que je voyais secrètement cette princesse. A cette calomnie d’autres non moins absurdes étaient jointes dans le style ordinaire de ce journal.
M. Fréteau, conseiller au parlement de Paris et membre de l’Assemblée constituante , habitait un château près de Melun , à Vaux-le-Pénil. Il vint chez moi un matin ; nous parlâmes de nos dangers communs. Je lui dis que j’allais bientôt partir à pied , et que je ne cherchais pas d’autre asile que les grands chemins. Je lui montrai mon petit paquet déjà tout prêt ; il contenait une chemise , un mouchoir et une paire de bas. 11 blâma mon projet; il pensa que je ne ferais pas deux lieues sans être arrêté. Son dessein était de rester à sa terre ou à Paris, et d’y attendre sa destinée. Nous discutâmes l’un et l’autre parti ; je soutins qu’il ne fallait jamais se livrer à ses ennemis , qu’il fallait toujours conserver de l’espérance jusqu’au dernier moment. Nous persistâmes l’un et l’autre dans notre résolution.
Les suites en ont été telles que je les craignais pour lui et
que je les espérais pour moi. J'ai échappé à raille dangers ; il fut arrêté deux fois et traduit au tribunal révolutionnaire. La première, il parla avec éloquence, entraîna le peuple des tribunes ,. ébranla ses juges et fut acquitté. La seconde fois , il vit bien que sa condamnation était prononcée ; il dédaigna de recourir à une vaine défense et marcha courageusement à l’échafaud.
Cependant le danger augmentait tous les jours. L’excellent M. Boistard, ingénieur des ponts et chaussées à Melun, m’avertissait souvent que je n’avais pas un moment à perdre pour me soustraire à la fureur du détachement révolutionnaire. 11 fallut m’arracher à ma famille et la laisser dans la situation la plus cruelle. En restant avec elle j’aurais augmenté ses dangers ; je les diminuais en m'éloignant. En écrivant ccs mots, en retraçant à ma mémoire cet horrible moment, en me rappelant tout ce que je souffris alors , je me retrouve dans la même situation, je sens un poids accablant qui pèse sur ma poitrine.
La petite commune de Dame-Marie-les-Lys , voisine de Bélombrc, n’oublia pas les bons services que nous avions toujours rendus à ses habitants. Les femmes imaginèrent un jour de s’armer comme elles purent , de former une espèce de bataillon. C’était un hommage qu’elles rendaient aux principes du jour. Elles vinrent dans cet équipage à Bélombrc et demandèrent que ma lille se mît à leur tête ; elles proclamèrent cet enfaut leur capitaine , lui ceignirent un sabre , lui mirent des plumes à son chapeau, et parcoururent ainsi le village dans un équipage militaire. C’était bien-ridicule en soi-même, mais tout cela était inspiré par un sentiment auquel je ne pense pas sans attendrissement ; elles prenaient ainsi ma lille et sa mère sous leur protection. Celle des femmes du peuple était puissante dans l’instant dont je parle,; elles le savaient , et faisaient ainsi un noble usage de leur pouvoir. Les hommes imitèrent leur exemple; plusieurs d’entre eux passèrent la nuit à
veiller sur ma maison isolée , qu’habitaient alors deux femmes infortunées , avec quelques domestiques restés fidèles.
Bientôt après un mandat fut lancé contre moi. On fit des recherches dans ma maison ; les soldats révolutionnaires n’oublièrent pas le vin qui était dans les caves. Des commissaires de Melun donnaient à tout cela une apparence de légalité et se conduisirent assez bien pour ces temps , où la plus dégoûtante démagogie mettait son empreinte hideuse sur tous les actes de l’autorité. Ma femme montra , dans cette cruelle visite, le courage et le sang-froid qu’elle eut toujours dans nos malheurs et dans mes proscriptions. Elle répondit aux interrogateurs avec une adresse qui les trompait , en paraissant ne pas oser leur rien déguiser. Un des gendarmes dit à son camarade : « 11 faut nous en aller, car cette pauvre dame finirait par nous « dire où est son mari. » Elle était enceinte d’un enfant qu’elle perdit bientôt après , au milieu de nouvelles infortunes et d’inquiétudes sans cesse renaissantes.
Quelques jours après cette cruelle visite, ma famille se rendit à Paris ; elle vendit Bélombre à M. Malachelles. Les assignats qu’elle reçut en payement lui procurèrent alors de l’aisance , parce que la Terreur leur donnait la valeur de l’argent, et lui permirent d’adoucir la situation de mon père et de ma mère, ruinés par les désastres de Saint-Domingue.
Lorsque je quittai Bélombre , je m’étais rendu à Paris le soir même , et j’en étais parti le lendemain pour Rouen , dans le coche d’eau. Je n’avais pas de passe-port; on n’en demandait pas encore avec cette exactitude inquisitoriale qui depuis a été si funeste à tant de "personnes. A peine le coche était-il en mouvement qu’une femme , jeune encore , d’une taille élevée, habillée comme l’étaient alors les femmes de la bourgeoisie , s’exprima hautement, avec l’indignation la plus énergique, sur l’assassinat du roi , et avec le mépris le plus outrageant sur la Convention. Elle ne cessa de parler ainsi pendant le voyage. On l’écoutait en silence , sans la contredire , sans oser l’ap-
prouver. Elle s’adressait quelquefois aux hommes qui l’écoutaient et les traitait de lâches. Elle voyait bien que ses nombreux auditeurs partageaient ses sentiments et n’osaient pas les manifester-, elle disait et répétait souvent : « Les hommes n’ont pas de courage ; ils croient en avoir parce qu’ils vont à la guerre ; mais ils y sont forcés , et quand ils sont là ils sont bien obligés de se battre : Ils ne peuvent faire autrement; mais il n’y en a pas un seul qui ose parier comme je parle. Je suis seule, pourtant; personne ne me soutient. » Elle répétait sans cesse les mêmes discours, et provoquait à chaque instant les hommes qui l’écoutaient. Des scènes semblables se passaient dans ce moment même dans presque toute la France. Los femmes exhalaient leur indignation ; les hommes étaient plongés dans la stupeur.
Arrivé à Rouen, je vis M. Vimar, mon collègue à i’ Assemblée législative, et qui, constant dans ses opinions, fut toujours assis au côté droit; il a été sénateur pendant le Consulat, et pair de France à la Restauration. Il est remarquable que , des dourc députés de la Seine-Inférieure , un seulement , M Albite, siégeait au côté gauche. Il en était de même de presque toutes les députations du nord de la France. Le contraire était remarqué dans celles du Midi; toute la députation de la Gironde se tenait au côté gauche, excepté M. Lafond- Ladébat.
De Rouen j’allai au Havre; mais à peine y étais-je qu’un négociant que j’avais vu en arrivant vint m’avertir qu’on savait mon arrivée dans cette ville , et que je courais le risque d’être arrêté au moment même où l’on m’avertissait. Je partis aussitôt, et je retournai à Rouen, toujours à pied; j’y arrivai le matin. J’errais dans les rues en cherchant un logement; une dame, d’une physionomie obligeante, vint à moi et me demanda ce que je cherchais ; je lui répondis avec quelque embarras. Je lui parlai de M. Louis Papillon, mon correspondant au Havre. Elle pensa que j'étais un proscrit; elle
m’invita, sans hésiter, à la suivre et à me rendre chez elle. Je la suivis dans sa maison; j’y trouvai son mari, homme franc et rond , estimable négociant ; il se nommait Crevel ; il me reçut aussi bien que sa femme. L’un et l’autre m’engagèrent à dîner, et même à prendre un lit chez eux; je refusai , ils insistèrent. Je leur déclarai qui j'étais , en leur parlant du danger auquel ils s’exposaient en me donnant un asile; mais ils persistèrent dans leurs offres. Ils engagèrent M. Thomas, procureur de la commune, à venir chez eux. A peine eut-il entendu mon nom qu’il me combla de politesses et d’offres de service , mais il pensa que mon séjour dans cette ville était dangereux. M. et Mme Crevel, animés d’une générosité courageuse qui les occupait de ma sûreté dans des jours où chacun ne songeait qu’à ses propres périls, m’offrirent alors une petite maison de campagne voisine de la ville. Cet excellent homme m’y conduisit; il mit à ma disposition son fruitier, qui était bien garni en poires et en pommes. 11 m’apprit à les cuire de différentes façons, afin de varier ma nourriture. Il m’envoyait de Rouen du pain et un peu de viande de boucherie , que j’essayai de faire cuire comme il me l’avait enseigné ; mais je n’y réussissais pas, et je préférai de borner ma nourriture à des fruits cuits et crus; je trouvais ces repas excellents. M. Thomas vint dans ma retraite quelques jours après mon arrivée, et me raconta toutes les horreurs qui se passaient à Paris depuis peu de jours, l’érection d’un tribunal révolutionnaire , et la guerre acharnée des Girondins et des Jacobins. 11 me remit un passe-port qu’il avait fait faire par une municipalité de campagne; je n’y étais pas désigné par mon nom.
Je n’étais dans cette maison que depuis peu de jours lorsque, le soir, sortant pour prendre l’air un moment, je vis une petite fille d’environ dix ans s’arrêter devant moi, poser à terre une cruche d’eau qu’elle portait sur sa tête , et me demander si je n’étais pas l’étranger qui demeurait depuis peu de jours chez M. Crevel. Sur ma réponse affirmative, elle me
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dit que presque tous les habitants du village étaient assemblés daus la maison de ville, à la municipalité, qu’on avait parlé de moi , qu’on viendrait peut-être me chercher. Elle ajouta qu’ils étaient bien méchants, qu’ils avaient arrêté une femme comme suspecte et l’avaient traînée à Rouen. Elle me montrait le lieu de leur assemblée et me faisait remarquer la lumière qui l’éclairait. Je la remerciai , en admirant cette bonté d’un enfant , cet intérêt pour un proscrit qu’elle ne connaissait pas, et cet avertissement si bien circonstancié. Quelle âme le Ciel avait-il donnée à cet enfant!
Je pris aussitôt mon parti, d’après un principe que je m'étais fait d’aller toujours au-devant du péril que je ne pouvais éviter et de ne pas l’attendre. Je me rendis sur-le-champ à la municipalité. La salle, quoique spacieuse, ne pouvait contenir tous les habitants. Aussitôt qu’ils me virent, un murmure prolongé , qui n’avait rien d’offensant , avertit toute l’assemblée de ma présence. Ils se disaient les uns aux autres : « C’est l’étranger qui demeure chez M. Crevel. » Ceux qui étaient à la porte m’invitèrent à m’avancer dans la salle; je répondis que j’attendais la fin des affaires dont s’occupaient les officiers municipaux. Mais l’impatience était trop grande pour attendre. Dans ces jours déplorables, on allait d’émotions en émotions. Plus on en éprouvait, plus on en cherchait. Les officiers municipaux m’invitèrent eux-mêmes à m’avancer, il fallut obéir.
Je leur dis que j’avais attendu leur réunion pour leur présenter mon passe-port. Je le devais à M. Thomas ; il ne portait pas mon nom. Quand on y vit que j’étais né à Saint-Domingue, la curiosité redoubla. Voisins du Havre, ils avaient souvent entendu parler des horribles malheurs de cette colonie. Ils imaginèrent, je ne sais pourquoi, que j’en étais arrivé depuis les massacres. Je saisis cette idée, je leur racontai les choses épouvantables qui s’y étaient passées, comme si j’en avais été le témoin. Ils m’écoutaient avec la plus grande attention; immobiles, en silence , ils me rappelaient parfaitement des enfants à qui l’on
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fait des contes terribles et effrayants. Plus je parlais , plus ils voulaient m’entendre, lis éprouvaient de la bienveillance et presque du respect pour l’homme qui avait vu toutes ces choses et couru de si grands dangers. Ils visèrent mon passeport et mirent sur leur registre une délibération par laquelle ils me permettaient de séjourner dans leur commune. Je sortis de la salle au milieu de nombreuses démonstrations d intérêt et de bienveillance. Si je les avais attendus , ils seraient venus me chercher, ils auraient été excités par des soupçons , par un désir vague de se signaler en montrant leur zèle , désir qui devenait une passion presque partout et qui inspirait bien des crimes. Us m’auraient traité comme suspect , d’après la merveilleuse loi de la Convention, et m’auraient peut-être traîné à Rouen, où j’aurais été reconnu. Nulle puissance alors n’aurait pu me soustraire à l’échafaud. J’ai dû mon salut à l’avertissement de la petite fille et au parti que je pris, sans balancer, d’aller au-devant du danger. Cette maxime est encore meilleure quand on est menacé d’une grande crise politique; il faut alors faire naître le danger pour le maîtriser, mais en préparant d’avance tous les moyens de succès; il faut attaquer, et non se laisser attaquer. Louis XVI aurait pu ainsi, plus d’une fois, sauver l’État et lui-même. Mais il iaut pour cela un courage d’action dont l’avait entièrement privé sa déplorable éducation.
Malgré cet heureux succès , il eût été imprudent de rester plus longtemps dans ce village. J’en partis le lendemain matin, toujours à pied, mais avec un peu plus de sécurité, à cause du visa mis sur mon passe-port par la municipalité de cette commune. Arrivé à Rouen, j’y vis encore M. Thomas, qui me conseilla de ne pas rester longtemps dans cette ville. M. Vimar me conseilla d’aller à Neuchâtel , et de m’adresser, en son nom, à M. Geoffroy , qui avait une place de magistrature dans cette petite ville. Je partis aussitôt de Rouen. Je me rappelle qu’à moitié chemin , à peu près , j’entrai dans un cabaret pour
déjeuner. Je m'y trouvai avec plusieurs habitants de la campagne , qili dissertaient avec un peu de hardiesse sur les affaires publiques. L’un d’eux s’écria tout à coup : « Demandez à ce « monsieur, qui ne dit rien , mais qui n’en pense pas moins. » 11 me regardait en même temps d’un air très-attentif. Je vis bien qu’il concevait des soupçons sur moi ; je ne fis aucune réponse, mais beaucoup de réflexions. Je compris qu’il fallait désormais prendre un air ouvert et me mêler aux conversations avec le ton d’un homme qui ne craint rien. Mais combien cela me paraissait difficile -, je commençais ainsi l’expérience d'im proscrit. Je réduisais en maximes les règles de conduite qui m’étaient suggérées par ma position ; je les récapitulais souvent. Me cacher toujours , en me montrant toujours, c’était le rôle auquel j’étais condamné. 11 m’occupait sans cesse ; il m'inspirait de continuelles réflexions, et je parvins ainsi à une prudence de tous les instants dont je ne me serais pas cru capable.
J’arrivai dans Neuchâtel au commencement de la nuit. M. Vimar m’avait donné les indications convenables pour éviter l'entrée ordinaire de la ville , où j’aurais été interrogé , peutêtre arrêté et conduit à la municipalité. Je fis exactement ce qu’il m’avait prescrit; mais, en entrant par un passage détourné qu’il m’avait indiqué , je tombai tout à coup dans une Fosse profonde , nouvellement creusée. Je fus d’abord étourdi , parce que , marchant sans aucune précaution et avec vitesse , je me précipitai plutôt que je ne tombai dans cette fosse. J’en sortis avec beaucoup de peine , les jambes et les mains écorchées. J’arrivai ensuite facilement chez M. Geoffroy. Dès que j'eus nommé M. Vimar, il me reçut avec cordialité. Je le trouvai dans sa cuisine; c’était son cabinet de travail* sans doute pour économiser le bois de chauffage, qui est très-cher dans ce pays. J’admirai l’ordre et l’arrangement de ce cabinet d’un genre nouveau. Un grand paravent très-propre séparait la partie où il travaillait de celle où devait sans doute travailler
la cuisinière, il avait, devant lui une grande table , couverte d’un tapis à la flamande, sur lequel étaient ses livres et ses papiers. Aussitôt qu’il eut entendu mon nom , il redoubla de politesses, et me promit de me placer dans une auberge où je serais bien ; mais il ne me cacha point que le moment était dangereux.
Cette petite ville était alors dans un grand mouvement de craintes, d’inquiétudes et de soupçons. On avait arrêté un jeune homme qui avait osé , dans un cabaret , prendre un assignat de cinq francs , contempler l’effigie de Louis XVI , la baiser avec respect et maudire ses assassins. Conduit à Rouen , où tous les témoins avaient déposé contre lui , condamné à mort , reconduit à Neuchâtel pour y subir sa peine au lieu même où il avait commis son prétendu crime , il devait être exécuté le lendemain. On imagine dans quel état devait être cette pauvre ville. Le jeune homme , victime comme tant d’autres de ses généreux sentiments , subit la mort avec le courage qui avait inspiré ses paroles; jamais il ne voulut se rétracter.
Le jour même de cette horrible exécution, M. Geoffroy vint me voir dans l’auberge où la veille il m’avait placé ; il me conseilla de rester au lit et de feindre d’avoir la goutte. Il m’amcua un chirurgien, son ami, qui eutra dans ses vues. Sans ces précautions , il eût été impossible de prolonger mon séjour dans cette ville ; le maître de l’auberge n'aurait pas voulu me garder sans une permission expresse de la municipalité; mais, en me voyant recevoir la visite d’un magistrat et d’un chirurgien, il ne conçut aucune inquiétude.
M. Geoffroy me prêta un volume des vies de Plutarque, traduites par Amyot ; je les lisais avec avidité , et , comme il arrive toujours dans des positions semblables à la mienne, je rapportais tout ce que je lisais à la pénible carrière que j’étais destiné à parcourir. M. Geoffroy et son ami avaient été effrayés de ma résolution de ne chercher d'asile que sur les grands chemins ; ils ne concevaient pas un semblable dessein ; mais,
après plusieurs entretiens dans lesquels ils avaient en vain cherché quel autre plan je pouvais suivre sans exposer les personnes qui me donneraient un asile , ils convinrent que je ne pouvais faire autrement.
Je peux remarquer comme une chose assez singulière qu’on trouva dans les papiers de Robespierre , après sa mort , une lettre qui prouva qu’il avait conseillé, à une personne qui lui demandait un avis pour sa propre sûreté , de toujours voyager. Ainsi je m’étais rencontré, sans le Savoir, avec cet esprit infernal , qui , tous les jours immolant des victimes , avait une seule fois peut-être conçu le dessein de sauver un homme.
Parti de Neuchâtel après avoir offert les plus tendres remerclments à-M. Geoffroy et à son ami, qui croyaient faire les derniers adieux à un homme infailliblement perdu , je me rendis à Rouen. Je passai devant une maison de campagne î un écriteau m’apprit qu’elle était à vendre. Cette vue m’inspira le dessein de la voir, de la marchander ; c’était une occupation , un moyen de paraître moins suspect et de passer une demi-journée ; dans ma position , rien n’était plus heureux que de faire ce qu'on appelle gagner du temps.
J’entrai dans la cour et dans la maison, où je fus reçu poliment far un homme qui me montra toute sa petite possession et s’occupa devant moi des soins de son jardin. Quand je lui parlai de MM. Vimar et Geoffroy avec des détails qui lui prouvèrent que j’en étais connu , il fut plus libre avec moi. Il m’invita à dîner. On ne peut imaginer quelle douce jouissance je trouvais à passer ainsi quelques heures dans une sécurité parfaite. Toutes les fois que je me trouvais dans cette situation, j’en jouissais avec délices.
Arrivé à Rouen , je revis encore M. Timar, qui ne se lassait point de me donner des preuves du plus vif intérêt. Nous sortîmes de la ville , et, parvenus à un endroit écarté , assis sur des poutres , nous eûmes une longue et triste conversation sur l’horrible état de la France. Je me rendis ensuite chez M. Tarbé,
l'un de mes collègues du côté droit , et j'y reçus un asile pendant la nuit.
La visite que j’avais faite dans le domaine qu’on voulait vendre m’avait inspiré l’idée de paraître chercher des biens du clergé pour les acheter. Je me dirigeai dans cette intention encore du côté de Neuchâtel , mais par des chemins de traverse , vers un village dont m’avait parlé M, Vimar. Il en avait peint le curé et les habitants comme les meilleures gens du monde ; son nom, prononcé par moi, devait être une sauvegarde. Je passai deux jours dans ce village, comblé des honnêtetés du curé. C’était beaucoup pour moi que deux jours. Je retournai à Rouen par divers chemins de traverse. Je rencontrai un gendarme qui m’interrogea. En montrant mon passe-port, je mêlai adroitement à mes réponses les noms de M. Vimar et du curé, que j’avais quittés la veille. Il n’eut aucun soupçon ; mais je compris par ses discours qu’il m’avait arrêté uniquement parce qu’il m’avait trouvé dans un chemin de traverse. Jamais on ne m’avait rien dit tant que j’avais voyagé sur les grands chemins , parce que les passe-ports étaient demandés à l’entrée des bourgs et des villes. Je pris la résolution de ne plus m’engager dans des chemins de traverse.
Je parcourus alors la Normandie dans toutes ses parties ; je trouvai partout une douce hospitalité. Comme je ne portais aucun paquet , rien en moi n’annonçait un voyageur. J’évitais les grandes auberges ; j’avais remarqué que les petites étaient remplies de voyageurs à pied, comme moi, le bâton à la main, qu'on supposait toujours que c’étaient des hommes du pays et qu’on ne leur demandait pas de passe-port. Je me mêlais aux conversations des cabarets ; je donnais à ma voix et à mes expressions , autant qu’il m’était possible , un caractère propre à éloigner les soupçons. Je parlais souvent comme un homme chargé de chercher des biens nationaux à vendre , et je trouvais une espèce de passe-port dans cette recherche apparente. Ou croyait montrer les sentiments du jour eu m’indiquant des
biens , et de longues conversations s’engageaient toujours sur la valeur et la situation de ces biens. Cependant le maire d’un village qui me vit arriver, et qui se trouvait sur mon chemin , me questionna un jour de manière à me donner des inquiétudes ; mais il parut satisfait de mes réponses et me laissa continuer ma route.
Un jour, après avoir fait plus de dix lieues, je ne pus prendre un repos dont j’avais un grand besoin dans un village où je m’arrêtai, parce que j’appris que le fameux Lacroix, membre de la Convention , et un autre député étaient attendus avec leurs secrétaires. Je courais le risque d’être reconnu par l’un d’eux, et je partis sans balancer. J’avais cinq lieues à faire pour me rendre à Rouen , et je craignais de succomber à la fatigue. Tandis que j’achevais péniblement ma route , j’entendis le bruit de plusieurs voitures, et je vis passer à côté de moi une berline à six chevaux de poste : c’était Lacroix. Un seul regard jeté sur moi aurait pu me faire reconnaître par des hommes qui m’avaient vu si souvent. Lacroix courait avec la rapidité d’un proconsul tout-puissant; il ne pensait pas sans doute qu’il courait à la mort. Peu de mois après , il fut enveloppé par Robespierre dans la conspiration de Danton , et il périt sur l’échafaud. Et moi , qui marchais à pied , le bâton à la main , moi, mis hors la loi par le comité de salut public , je marchais à mon salut sans le savoir, tandis que ce proconsul triomphant courait à la mort.
J’arrivai à Rouen, accablé de fatigue. M. Thomas me fit dire par M. Crcvel qu’on savait à Paris que je parcourais la Normandie , qu’on avait donné l’ordre de me chercher, et que je courais les plus grands dangers à Rouen. J’en partis aussitôt , malgré la fatigue extrême d’une longue journée , dans laquelle j’avais fait plus de quinze lieues. Je pris la route de Paris. A peine avais-je fait une lieue , je sentis que mes forces m’abandonnaient. Il était nuit ; le temps était devenu très-froid ; la lune était brillante , et le vent de nord-est soufflait avec force.
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J’eus l’imprudence de m’arrêter et de m’asseoir pour me reposer; le froid me saisit, et, lorsque je voulus me lever, je sentis un engourdissement général dans tous mes membres. Un homme passait avec un âne ; je le priai de me laisser monter sur son âne jusqu’au premier village; je lui offris une forte récompense ; mais il me prit pour un ivrogne à qui le vin avait ôté scs forces, et, après de sottes plaisanteries, il continua son chemin.
J’avais pris une habitude qui m’a toujours réussi pendant mes proscriptions; lorsque je me trouvais dans une situation dangereuse , je délibérais en moi-même sur ce que j’avais à faire , j’examinais soigneusement le pour et le contre , je prenais une conclusion, je prononçais une décision irrévocable. J’appelais cela assembler mon conseil. Lorsque la décision était prise, je ne me permettais plus de rien examiner ; je me contraignais à l’exécution d’un arrêt prononcé par moi-même, et, si je balançais un seul instant, je me donnais l’épithète de lâche, irrésolu , indigne de vivre. Dans toutes les occasions dangereuses j’ai toujours ainsi trouvé en moi-même une force nouvelle , et j’ai toujours évité la source des plus grands périls, l’incertitude et l’irrésolution. On ne peut imaginer combien avait d’empire sur moi l’arrêt que j’avais prononcé, après une délibération attentive. Cet empire , dans la circonstance dont je parle , pouvait seule me faire surmonter le besoin invincible de me livrer au repos. Si j’étais resté une demi-lieure de plus assis et sans mouvement , c’en était fait de moi.
Je me levai donc avec une peine extrême, et je me traînai, bien plus que je ne marchai , jusqu’au village que je voyais de loin. Je frappai à la porte d’une petite auberge ; on m’ouvrit aussitôt. Le maître de la maison , après m’avoir considéré un instant , me prodigua les soins les plus empressés. 11 était maire de ce village , et je connus bientôt, par les discours de sa famille , qu’on me prenait pour un prêtre persécuté. On me mit devant un feu ardent et l’on me présenta un petit souper; mais à peine
avais-je essayé de manger que je perdis totalement mes forces : c’était l’effet d’une chaleur trop subite. On voulut me faire boire de l’eau-de-vie ; je refusai, et je parvins à faire entendre qu’il fallait m’éloigner du feu. Je demandai ensuite un lit ; on fut obligé de m’y transporter. Je ne pouvais faire aucun mouvement.
Le lendemain matin , je vis auprès de mon lit la mère de l’aubergiste; elle me témoignait beaucoup d’inquiétudes sur mon état. Bientôt toute sa famille vint dans ma chambre , et ces bonnes gens ne craignirent pas de me parler avec franchise, et d’exprimer l’horreur qu’ils éprouvaient de l'assassinat du roi et des affreux événements qui l’avaient suivi. Je restai encore vingt-quatre heures dans un état qui me fit craindre la perte totale de mes forces; mais, la seconde nuit, un sommeil profond avait tout réparé ; un peu de nourriture acheva l’ouvrage du sommeil.
Je voulais partir, mais je me rendis sans peine aux instances de cette excellente famille ; je restai encore vingt-quatre heures chez elle; j’en profitai pour faire venir des assignats de Rouen. Ma femme en avait envoyé à M. Crevel; mon départ précipité m’avait empêché de les lui demander. Mon hôte me donna un commissionnaire, qui porta ma lettre à M. Crevel et me remit sa réponse. Il m’apprenait qu’on m’avait fait chercher; mais, grâce aux soins de M. Thomas, on n’avait reçu aucune indication qui pût servir à continuer les recherches. Je pris congé de mes hôtes avec attendrissement. Il me fut impossible de leur faire rien accepter.
J’appris alors l’horrible assassinat de la reine et de la sœur de Louis XVI. Je vis dans un journal que dans l’interrogatoire de la reine on avait mêlé mon nom , et celui de M. de Jaucourt dans les questions adressées à cette malheureuse princesse. Les braves gens qui m’avaient reçu avec tant de bonté étaient consternés. Je suis toujours étonné d’entendre des hommes, même instruits , affaiblir les horreurs de notre Révolu-
tion en soutenant que les peuples sont toujours les mêmes dans les temps de révolution ; pour le prouver ils citent l’Angleterre. Non , l’Angleterre n’a point vu proscrire les femmes avec une rage impitoyable. L’assassinat de la reine , de la sœur de Louis XVI et d’un grand nombre de femmes de tout âge, immolées à Paris et dans les provinces sur l’échafaud , donnent à notre Révolution le caractère particulier d’une lâche férocité, qu’on ne trouve dans les annales d’aucun peuple.
Huit jours avant cet exécrable attentat, la ville de Lyon avait succombé sous les armes des troupes de la Convention. Les fureurs révolutionnaires , l’atrocité la plus dégoûtante unie à la plus froide cruauté s’étaient appesanties sur cette ville comme sur Toulon et sur Marseille. J’étais atterré de toutes les horreurs dont le récit se faisait entendre , malgré la terreur qui frappait la France entière , glaçait les courages et enchaînait toutes les langues.
La Vendée seule combattait, et à peu près dans le même temps je vis passer dans un village une troupe d’hommes et de femmes de cette province ; ils étaient liés et escortés par la gendarmerie ; on les conduisait à Orléans. C’était un bien triste spectacle. Les habitants du village les voyaient , les considéraient dans un sentiment de terreur et de pitié , sans oser leur offrir un mot de consolation. J’entendis un des habitants dire à son voisin : « Nous serions comme eux si nous avions suivi les conseils qu’on nous a donnés. »
Quoique j’eusse réussi jusqu’à ce moment, en traversant les mêmes provinces dans tous les sens , j’avais remarqué que cela entraînait quelques dangers d’une espèce particulière; j’avais observé des inquiétudes, des soupçons. Mon passe-port n’avait été visé qu’une fois ; cela même m’exposait aux soupçons ; il suffisait d’un maire jacobin pour les concevoir et me faire arrêter. Je résolus de ne plus revenir sans cesse sur mes pas , de marcher vers le sud de la France , et de me diriger même vers les parties les plus éloignées. Cette manière était la
moins dangereuse ; je paraissais ainsi un véritable royageur qui marchait vers un point déterminé. Mais une triste réflexion se présentait à mon esprit : il fallait faire près de dix lieues par jour pour paraître voyageur; on fait ainsi près de trois cents lieues par mois, même en obtenant quelques séjours. Que faire quand je serai parvenu à l’extrémité de la France? Elle me paraissait bien petite dans sa plus grande dimension. J’au • rais voulu avoir plus de mille lieues devant moi, et j’aurais espéré , peudant cette longue route , la catastrophe qui devait changer l’horrible situation de la France ; car il me paraissait impossible qu’un état si violent pût durer longtemps encore.
Je fatiguerais inutilement ma mémoire si je cherchais à me rappeler toutes les courses que je fis dans la Normandie , le Maine , la Beauce et la Touraine. Un jour, sortant de Chartres et me dirigeant vers la ville de Tours , je remarquai que le chemin était couvert de gardes nationaux ; ils se rendaient dans cette ville pour faire partie de l’armée destinée à recruter celle qui combattait les Vendéens. L’un d’eux m’accosta et lia conversation avec moi; il parlait avec une volubilité étonnante. II me dit son nom : il se nommait Beaupuy, section Marat. Il avait assisté aux dernières séances de la société des jacobins ; on y avait attaqué Robespierre , qui , suivant lui, s’était mal défendu ; il prophétisait sa chute comme inévitable. Il regrettait les Girondins , dont les uns avaient péri , les autres étaient eu fuite. Il revint ensuite sur les événements qui avaient précédé ceux-ci, sur le 20 juin, sur le 10 août ; enfin il en vint à me parler de moi à moi-même ; il mêlait à mon nom mille imprécations ; il citait la maison où je logeais ; il parlait de ma femme et de ma fille que j’avais envoyées au Havre ; il en concluait que je savais bien ce qui devait arriver , mais les événements avaient tourné contre mes espérances. Il était colporteur de pamphlets autour de la salle où s’assemblaient les députés ; il était souvent dans la tribune publique , d’où il avait dû me remarquer; aussi me dépeignait-il parfaitement.
Je me crus perdu ; cet homme n’avait qu’à jeter un coup d’œil sur moi et me reconnaître , il aurait appelé d’autres gardes nationaux et m’aurait fait arrêter. J’avais beau déguiser ma voix , courber mes épaules , lever l’une plus que l’autre , et marcher vite afin qu’il ne regardât que le chemin , je devais être reconnu ; je devais l’être surtout au moment où tous les volontaires se seraient arrêtés pour se rallier et entrer en ordre à Bonncval. Tous étant de Paris, comme ce Beaupuy, plusieurs pouvaient me reconnaître; il fallait donc prendre un parti ; je m’y déterminai en voyant un cabaret isolé sur la route. Je dis à ce Beaupuy qu’il était trop bon marcheur pour moi , que je ne pouvais le suivre ; que j’aurais voulu le régaler à Tours , mais que, ne le pouvant pas , je le priais d’accepter un assignat de cinq francs pour boire à la santé de la république. Il fallut assaisonner ces phrases des belles expressions de ces temps. En voyant l’assignat il se jeta à mon cou , m’embrassa , me dit que j’étais un brave sans-culotte , me pria d’aller le trouver à la caserne , à Tours , et me quitta avec autant de promptitude qu’il marchait et qu’il parlait. Ce fut sans doute cette extrême vivacité qui l’empêcha de me reconnaître ; peut-être aussi un chapeau baissé sur le front, une chevelure en désordre, des moustaches et un son de voix grossier me changeaient-ils entièrement. Il nous arrive tous les jours de ne pas reconnaître d’abord nos amis mêmes , et d’être trompés par un simple changement d’habit. "
J’entrai dans le cabaret isolé , remerciant le Ciel du bonheur qui m’arrachait à un tel danger. Je fis un mauvais déjeuner qui me parut excellent. La cruelle vie que je menais était mêlée de moments délicieux , par le contraste subit du bien et du mal, du péril et du salut.
Arrivé à Bonneval , une sentinelle me conduisit à la municipalité. Le secrétaire trouva mon passe-port très-mauvais, et me déclara qu'il ne pouvait le viser. Au même instant la porte s’ouvre, un homme paraît. « Tenez, continue le secrétaire, voilà
monsieur le maire qui va voir lui-même si votre passe-port peut être visé. » Je vais aussitôt à cet homme , qui restait à l’entrée de la longue salle où nous étions ; H prend mon passe-port, me serre la main , et dit en élevant la voix : « Suivez-moi ; je vais voir si votre passe-port peut être visé. »
Ce maire était M. Boucher, mon collègue au côté droit, un des hommes les plus constauts dans les principes et dans la marche que nous avionssuivis pour sauver l’infortuné Louis XVI. 11 me conduisit chez lui , me présenta à sa femme , qui sentait vivement l’horrible situation de la France. Je passai le reste de la journée avec lui; nous eûmes de tristes entretiens . 11 revenait toujours sur ma situation personnelle ; il ne concevait pas mon dessein de chercher mon salut sur les grands chemins , et comment j’avais pu jusqu’alors éviter d’être arrêté. Il aurait bien voulu me garder dans sa maison ; mais il s’attendait lui-même à être bientôt arrêté comme suspect. En effet, il le fut bientôt après , ainsi que je l’appris dans un autre temps. M. Boucher me combla des marques du plus tendre intérêt et me garda jusqu’au lendemain. Je vois encore la chambre où il me reçut, la bonne chère qu’il me fit , le bon lit dont je goûtai les délices après tant de nuits de chaumières et de cabarets. 11 visa mon passe-port , me dit adieu comme à un homme qui marche à une mort certaine , et me laissa partir.
A peine étais-je hors de la ville que je vis une personne sortir des champs labourés , entrer dans le grand chemin et venir à moi : c'était M. Boucher. Il était sorti de la ville par un chemin détourné , afin de n’être pas aperçu avec moi ; il venait me dire qu’il ne pouvait se résoudre à me voir courir encore de si grands dangers ; il me conjurait d’accepter un asile. Je fus profondément affecté de cette noble conduite ; mais je refusai ses offres , en disant que je me manquerais à moi-même si j’ajoutais , par ma présence , un nouveau danger à ceux qui le menaçaient déjà. « D’ailleurs, lui dis-je en riant, j’aime mieux mes périls, avec la fatigue et le grand air des chemins , que la
prison la plus agréable. « 11 me fit alors les plus tendres adieux. 11 était pénétré jusqu’aux larmes de notre triste séparation.
Je continuai mon voyage par Châteaudun et Vendôme. J’achetai dans cette ville des livres en très-petit format, que je pouvais mettre aisément dans mes poches : c’étaient le Télémaque, la Sagesse de Charon, les Fables de La Fontaine, eu deux très-petits volumes. J’avais déjà le second volume de Racine. Après avoir relu le Télémaque et Charon , je n’y revins plus ; mais je relisais sans cesse , avec un nouveau plaisir. Racine et La Fontaine; je voyais ainsi la différence immense qui se trouve, pour un homme qui aime la poésie, entre elle et la prose. Il m’aurait fallu un grand nombre de volumes de prose pour m’occuper un peu ; mais je relisais Racine et La Fontaine sans me lasser ; je les admirais de plus en plus ; j’étudiais dans trois petits volumes le grand art de la poésie. Je composais des ouvrages en vers ; je pouvais le faire de mémoire ; je n’aurais pu composer en prose. Ce travail me délassait de mes fatigues et fortifiait mon esprit. Souvent, quand je me trouvais dans un site agréable , je m’asseyais sur le bord du chemin , et, si je ne voyais personne près de moi , je récitais des vers.
Arrivé à Tours, je me présentai chez M. Papion, propriétaire d’une superbe manufacture de soieries renommée dans toute la France ; je le connaissais depuis longtemps. Mon père et ma mère habitaient alors dans cette ville. J’appris de M. Papion que mon père était dans les prisons , avec les personnes les plus notables de la ville ; il en était de même dans toutes les villes de la France : c’était l’ouvrage de la fameuse loi des suspects. On l’exécutait partout avec une obéissance d’esclaves , dont aucune expression ne pourrait donner une juste idée. Mon père était suspect comme noble , ancien militaire et chevalier de Saint-Louis. A ces belles raisons se joignait la triste célébrité que son fils avait acquise en combattant les jacobins. M. Papion avertit ma mère de mon arrivée et me fit dîner
avec elle. J’eus la satisfaction d’apprendre que mon père supportait patiemment sa captivité et que sa santé n’en était pas altérée. Ma femme leur avait envoyé une somme assez considérable en assignats , que la Terreur mettait au pair de l’argent, en sorte qu’il avait dans la maison de détention toute l’aisance dont il pouvait jouir et l'avantage d’une société agréable dans ses compagnons d’infortune.
Je prolongeai trop longtemps le plaisir d’être chez ma mère avec des amis ; je partis de Tours au commencement de la nuit. Après avoir marché quelques heures, je fus forcé de chercher un asile. Je frappai à la porte d’une chaumière isolée ; on l’ouvrit avec beaucoup de peine. On n’avait à m’offrir qu’un peu de gros pain, et un mauvais breuvage qu’on appelle de la piquette; mais j’avais soin d’avoir toujours du sucre dans mes poches, et je fis un souper que la faim renditexcellent. Je montai dans un grenier par une échelle placée en dehors. Couché sur de la paille, j’en fus bientôt chassé par de gros rats, et par l’inquiétude que me donnaient des étincelles qui sortaient d'une mauvaise cheminée , et qui , poussées de côté et d’autre par le vent d’une nuit orageuse , dans une cabane où rien ne fermait, pouvaient en un instant embraser la paille du grenier, la chaumière et tous ceux qui l’habitaient.
J’attendis le jour avec impatience. Un assignat de cinq francs vint rendre mes hôtes très-heureux de m’avoir reçu. Je m’acheminai vers Montbazon. A l’entrée du bourg, une sentinelle m’arrêta ; il fallut aller à la municipalité pour y montrer mon passe-port. C’était la seconde fois que cela m’arrivait depuis près de cinq mois que j’errais de côté et d’autre. Je trouvai deux hommes, avec le bonnet rouge sur la tête : c’était la coiffure des vrais jacobins. Je compris à qui j’avais affaire et le danger de ma situation. L’un deux était grand et avait une figure rébarbative ; l’autre était petit , rond , et d’une physionomie assez bonne ; mais le premier avait l'ascendant suprême que donnait alors la sévérité. Après avoir considéré mon passc-
port avec mépris, il conclut que j'étais uu homme suspect, puisque je ne l'avais fait viser qu'une fois et que je n’avais pas osé le présenter à Tours, où j’étais la veille. Il décida qu’il fallait m’envoyer dans cette ville ; c’était m’envoyer à une mort certaine.
Je me défendis , mais avec modération , et en pesant attentivement la valeur de mes expressions. J’étais devant un tribunal redoutable, et la moindre imprudence pouvait me perdre. Mou passe-port portait heureusement ces mots : né à Saint-Domingue. Le petit homme rond m’interrogea sur cette colonie et sur ses malheurs, je répondis avec une connaissance parfaite dos horreurs qui s’y étaient passées. Mon récit l’intéressait vivement ; il ne se lassait pas de m'entendre , et répétait ses questions, malgré l’impatience de l’homme grand et sévère, qui trouvait dans mon arrestation une belle occasion de se signaler. Je voyais bien qu’il était résolu de ne pas la manquer.
Mais , à l’instant où je me croyais perdu sans aucune ressource, le Ciel envoie un inconnu à mon secours. Un homme descend de cheval et demande à parler aux officiers municipaux. L'audience est donnée à l’instant et devant moi. C’était nn chirurgien de l’armée républicaine. Il arrivait de Granville ; il avait assisté au siège de cette ville , à laquelle les Vendéens avaient livré de vigoureux assauts. 11 avait un congé et allait passer quelques mois dans sa famille. On écoutait son récit avec une grande attention. Le petit municipal se tenait sur la pointo des pieds pour mieux l’écouter et ne perdait rien de tout ce qu’il disait. Quand la conversation fut terminée, le grand homme vint à moi et prononça la sentence de l’envoi à Tours. Je recommençai ma défense. Le chirurgien m’écouta ; je vis de l’intérêt dans ses regards. 11 conseilla de me laisser continuer ma route; il fit ce raisonnement , qui persuada : « Il est sur la route de Bordeaux ; il trouvera dans cette ville le représentant Tallien et son collègue. Si c’est un homme suspect, il ne pourra leur échapper. » Le grand municipal se rendit à ce raisonnement.
qu’appuyait sou collègue. Us visèrent mon passe-port. Je me retirai, en bénissant le Ciel et mes deux défenseurs.
J’étais heureux d’avoir échappé à un si grand danger. Si j’avais été conduit à Tours, on m’aurait envoyé à Paris, et le comitéde salut public aurait trouvé tout simple et très-patriotique de me livrer au tribunal révolutionnaire. Je compris qu’il fallait faire viser mon passe-port le plus souvent que je pourrais. Je le présentai dans plusieurs petites villes , avant d’arriver à Poitiers; le visa de Montbazon amena les autres sans difficulté ; j’obtins même dans un de ces lieux d’y passer une journée pour me reposer. C’est ainsi que je gagnais du temps . autant qu’il m’était possible.
Je réfléchis longtemps sur la manière dont je devais entrer dans Poitiers. Je causais dans les cabarets avec les hommes que je rencontrais ; j’appris ainsi qu’une sentinelle, vigilante était jour et nuit à la porte de cette ville , qu’on n’examinait pas le passe-port à l’entrée, mais qu’on avertissait le voyageur qu’il ne sortirait pas de la ville sans l’avoir présenté au comité de surveillance, qui était eu permanence. Ce grand mot de permanence était alarmant et me faisait réfléchir. Je ralentis ma marche, de façon quej’arrivai à Poitiers lorsque la nuitconimençait. Je me rendis sans obstacle dans une auberge ; je m’informai avec soin du lieu où se tenait le comité de surveillance, et je m’y présentai le lendemain , à quatre heures du matin. Je trouvai un homme étendu dans un grand fauteuil et dormant profondément , le bonnet rouge sur la tête. Je le réveillai, et je lui dis du ton le plus grossier qu’il me fut possible : « Citoyen, mon passe-port, veux-tu le viser? » Il se réveilla en grondant, frotta ses yeux et me dit : » Pourquoi n’es-tu pas venu hier au soir? — Parce que je suis arrivé trop tard dans la ville. » U gronda encore, prit une plume et visa mon passe-port, toujours grondant ; mais je voyais bien qu’il avait autant d’envie que moi de finir, pour se livrer encore au sommeil.
Ce visa, joint à ceux qui le précédaient, commençait à rendre
mon passe-port respectable; mais je songeais toujours à la redoutable ville de Bordeaux , vers laquelle je marchais. J'entendais déjà parler dans les cabarets et dans les auberges des terribles proconsuls et de l’échafaud élevé par eux, qui remplissait ses murailles de terreur. Je songeais aux moyens d’en sortir pour aller vers les Pyrénées.
Avant d’arriver à Niort, je trouvai sur la grande route la diligence de Bordeaux allant à Parir : elle changeait de chevaux. Les voyageurs étaient descendus; je parlai à l’un d’eux; je lui demandai ce qui se passait à Bordeaux. Dans ces temps déplorables , les honnêtes gens , toujours inquiets , supposaient aux autres les mêmes inquiétudes ; ils se devinaient mutuellement. Ce brave homme, m’entendant dire que j’allais à Bordeaux, me peignit en deux mots la situation de cette ville et me conseilla de n’y pas aller. Il me parla de la Rochelle comme d’une ville tranquille, et me conseilla de m’y rendre. Il me parlait comme si je l’avais instruit de ma position personnelle, comme si je lui avais dit : « Vous voyez un proscrit. » En me voyant à pied , il devina sans doute que je fuyais nos tyrans. Peut-être lui-même allait-il à Paris dans l’espérance d’être ignoré dans cette grande ville. J’admirai mon bonheur d’avoir rencontré cet homme. Je le vois et je l'entends encore. II me parlait avec intérêt ; ce devait être un homme plein de bonté. Je remerciai le Ciel, et je marchai vers la Rochelle.
A l’entrée de la ville on examina mon passe-port, et on me le rendit aussitôt. Je remarquai bientôt un écriteau qui annonçait une chambre à louer chez une marchande de faïence commune. J’entrai et je louai la chambre pour un mois. On m’avertit qu’il fallait faire viser mon passe-port par le comité de surveillance. Je m’y rendis le soir. Je m’attendais à beaucoup de questions; je fus agréablement trompé. Tous les membres , du comité étaient assis autour d’une grande table. L’un deux, à qui je présentai mon passe-port, le passa à un autre en di-
DE M. LB COMTE DE VAUBLÀ.NC. 285
sant : « Tiens, Bourru, cela te regarde. » Ce nom me fit trembler ; je craignis que ce ne fût le pronostic du caractère : je me trompais bien. M. Bourru était le meilleur homme du monde ; je l’éprouvai dans cette occasion, dans une autre encore, et je l’ai su dans d’autres temps par des personnes qui demeuraient à la Rochelle. Il visa mon passe-port sans me faire aucune interrogation ; il m’accorda un séjour indéfini. Combien je sentis alors le bonheur d’avoir trouvé sur le grand chemin le galant homme dont j’ai parlé !
Je vivais tranquille dans ma petite chambre, qui me paraissait un paradis; je lisais, j’écrivais, je dessinais. Je ne sortais que le soir ; j’allais me promener sous de grands arbres , peu éloignés de ma demeure. A deux pas était la guillotine en permanence. Je passais et repassais souvent auprès d’elle ; je la considérais, je cherchais à me familiariser avec elle et avec l’idée d’y monter un jour. Pouvais-je me flatter d’être toujours aussi heureux que je l’avais été jusque-là ?
J'attendais tous les jours la chute de l’horrible tyrannie qui maîtrisait la France. J’étais affamé de nouvelles. Pour lire les journaux je m’exposai beaucoup, en allant les demander chez un libraire. Je pouvais être reconnu. Je me rappelle que ce libraire avait une salle très-grande , dont toutes les murailles étaient couvertes de planches sur lesquelle reposait un nombre immense de brochures qui me paraissaient fort sales ; il m’apprit qu’il n’avait que des romans, et qu’ils étaient lus sans cesse par les couturières, les cuisinières et les femmes de chambre. C’étaient là les belles choses dont elles ornaient leur mémoire au milieu des plus épouvantables horreursdont parle l’histoire. Voilà , quoi qu’on en dise , où aboutit pour le peuple cette instruction qu’on veut répandre dans cette classe : elle aboutit à lire des romans ; et de quelle espèce !
La tranquillité dont je jouissais fut troublée tout à coup par un ordre colporté dans toutes les maisons; il prescrivait à tous les étrangers qui résidaient momentanément à la Rochelle
d’y faire le service de la garde nationale. Je vis à quel danger m’exposerait ce service. Je pouvais être en faction à la porte de Lequinio, représentant du peuple, envoyé par la Convention et déjà signalé par des actions barbares. Je déclarai à mon hôte que j’étais malade, et, comme je vis que cette bonne femme conçut promptementdes soupçons, je cessai entièrement de manger. Je me soutenais par un peu de cassonade prise de temps en temps en nature ou délayée dans de l’eau. Je savais, par une expérience acquise à Saint-Domingue, combien le sucre, et surtout le sucre brut , est nourrissant. Je prenais tous les soirs jusqu’à vingt-deux gouttes de laudanum pour me tranquilliser. J’eus bientôt l’air d’un spectre. Je fis venir alors un chirurgien. J’étais au lit; je lui parlai de mes maladies passées et présentes; il crut tout ce que je lui disais ; il me trouva dangereusement malade. Je l’amenai à me conseiller les eaux de Bagnères et à me donner une consultation par écrit, dans laquelle il m’ordonnait d’aller aux eaux des Pyrénées.
Je pris alors la résolution de sortir de la Rochelle. Je ne me rappelle plus par quelle raison je trouvais à mon passe-port un défaut qui me faisait craindre de me présenter encore au comité de surveillance. Je voulus y remédier ; je réussis fort mal , en sorte que jamais passe-port n’eut une plus mauvaise figure. Je redoutais le jugement qu’on en porterait ; mais il fallait en courir le risque ou rester à la Rochelle. Ce dernier parti était imprudent. Malgré ma feinte maladie , mon hôtesse avait des soupçons; je craignais qu’elle n’allât les communiquer au comité afin de se mettre elle-même à l’abri de tout reproche. Je craignais d’être enfin forcé de servir dans la garde nationale , de passer des revues, d’être dans un corps de garde et en faction. J’aurais attiré les regards de la méfiance comme étranger, et j’aurais infailliblement été reconnu.
J’assemblai mon conseil , suivant ma coutume ; je délibérai longtemps , et , ma résolution prise, je l’exécutai, sans me permettre la moindre incertitude. J’eus soin de ne me présenter
au comité qu’un peu tard, au moment où il devait se séparer. J’avais pensé qu’alorsM. Bourru, chargé des passe-ports, pourrait n’y plus être, et que son absence me donnerait un prétexte plausible pour aller chez lui le lendemain matin. J’avais observé sa physionomie : je n’y avais rien vu d’alarmant ; mais je savais qu’il n’en était pas de même de tous ses collègues. Il ne pouvait manquer de témoigner de l'étonnement en voyant mon passe-port ; d’autres l’auraient examiné, et ceux qui se faisaient un plaisir de faire du mal auraient trouvé une belle occasion
Tout arriva heureusement comme je l’avais espéré. Aussitôt qu’on m’eut dit que M. Bourru était sorti du comité , j’en sortis moi-même sans montrer mon passe-port. Je m’informai de sa demeure. Je m’y présentai de bon matin , et j’attendis qu’il fût levé. Il regarda mon passe-port avec étonnement, parla un peu entre ses dents, ajouta lui-même une demi-feuille de papier pour l’allonger, et mit au haut de la demi-feuille son visa, avec 4a permission de sortir de la Rochelle. Tout cela fut fait avec une vraie bonté , avec la paisible tranquillité d’un homme qui, j’en étais certain en l’observant , n’a jamais pensé à faire du mal à personne.
Je dois ici faire une observation. Depuis ces temps affreux , on a souvent blâmé des hommes estimables d’avoir été membres des comités desurveillance ; en les a considérés comme des révolutionnaires en qui l’on ne pouvait avoir aucune confiance. C’est une grande injustice ; on doit examiner quelle a été leur conduite. Dans tous ces comités il y avait des honnêtes gens, des hommes lions par caractère, qui ne s’occupaient qu’à changer, éluder ou adoucir les mesures barbares qui leur étaient prescrites. Us ont sauvé de milliers de victimes. J’en ai rencontré plusieurs de cette bonté active ; ils rendaient de grands services en se compromettant. Après la tyrannie , j’ai prié des personnes de la Rochelle de rappeler à M. Bourru sa conduite envers moi et de lui offrir le témoignage de ma reconnaissance. 11 se sera sans doute souvenu en même temps , et
avec une douce jouissance, de tous les services semblables qu’il a dil rendre à des proscrits.
Je sortis de la Rochelle aussitôt après avoir fait viser mon passe-port. Je marchais avec peine : une abstinence de vingthuit jours m’avait affaibli ; j’étais forcé de m’asseoir souvent. C’était au mois de mai; le temps était superbe; je jouissais avec délices de la beauté de la nature , après trois mois passés dans une espèce de prison. J’avais un grand besoin de manger; j’entrai dans un mauvais cabaret : on n’avait pas de pain à me donner. C’était le commencement d’une espèce de famine , ou factice ou réelle, qui se répandait alors sur toute la France et qui s’étendit jusqu'à l’année suivante. On mit des côtelettes sur le gril ; je n’attendis pas qu’elles fussent entièrement cuites; je les dévorai. On me prenait pour un homme sorti de l’hôpital , et j’entendais dire autour de moi : « Celui-là n’ira pas loin. »
Je me rendis péniblement à Angoulémc, où j’obtins de rester quelques jours. Là je réparai mes forces par une abondante nourriture, si abondante qu’elle effrayait quelquefois la maîtresse de l’auberge où j’étais logé. Comme les chaleurs commençaient à se faire sentir, je transformai mon habit d’hiver en un habit républicain ; c’était un grand pantalon, avec une veste à la hongroise, qu’on appelait carmagnole.
Lorsque je me remis en route , j’eus soin d’éviter Bordeaux et même les environs de cette ville. Les environs étaient dangereux , parce qu’on cherchait de tous côtés les restes de la faction des Girondins; l’un d’eux, le fameux Pétion, fut trouvé mort dans un champ de blé. Je fis plusieurs détours; je passai par Mannande, Tonneins, le Port Saiute-Marie , Aiguillon ; partout j’entendais parler des proconsuls qui exerçaient leur tyrannie à Bordeaux ; je voyais partout la défiance , les soupçons , les inquiétudes. Arrivé à Nérac je me présentai à la municipalité ; on refusa de viser mon passe-port. Lin grand homme en bonnet rouge , prêtre marié , ainsi que je l'appris le lendemain , était le plus acharné à trouver des motifs do soup-
çons ; on parla même de m’arrêter; mais j’entendis un autre officier municipal qui disait : « On peut le laisser aller : il ne passera pas Condom; il y sera arrêté. » Vainement je plaidai ma cause le mieux qu'il me fut possible; tout fut inutile; je craignis même la fatale proposition de m’arrêter. Je sortis de la municipalité et de la ville sans faire de réficxious sur le parti que je devais prendre; mais, à une certaine distance de la ville, je me reprochai ma légèreté , ma précipitation, et je me rappelai ces paroles : « Il ne passera pas Condom. J’assemblai mon conseil ; j’examinai ma situation. » Je conçus l’idée d’appeler de la décision de la municipalité à celle du comité de surveillance. Ce titre seul me faisait trembler; mais en me présentant hardiment j’éloignais les soupçons. Je sentais néanmoins combien ce parti était dangereux ; mais je me disais qu’en ne le prenant pas j’éloignais le danger sans l’écarter, et qu’il serait encore plus imminent à Condom. Je délibérai pendant plus d’une heure. Je conclus que ma retraite subite de Nérac était une faiblesse qui devait entraîner des résultats funestes , parce que la faiblesse amène toujours de semblables résultats , et qu’au contraire , en allant au comité de surveillance me plaindre du refus de la municipalité , je faisais une action courageuse ; que tout ce qui porte quelque empreinte de courage a, par la nature même des choses , mille chances de succès , tandis que la faiblesse n’en a aucune. Cette résolution prise , je méditai longtemps les premières phrases du discours que je devais adresser au comité, et je rentrai dans Nérac.
Je demandai dans quel lieu s’assemblait le comité de surveillance; on me le montra, mais on ajouta : « Voici deux des membres qui se promènent sous ces grands arbres. » Je les joignis aussitôt, et je leur dis que j’avais une plainte à porter devant eux. Ils se rendirent à la maison où ils s’assemblaient ; je les suivis ; deux autres membres arrivèrent, mais ils me dirent qu’ils attendaient le président. En l’attendant, ils causèrent avec moi. Je pris un air tranquille et assuré; je répondais en
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peu de mots à leurs questions. Enfin le président arrive : la bonté se peignait dans ses traits ; il avait les manières et le ton d’un homme bien élevé. Je lui dis que le principal motif qu’on avait eu , à la municipalité , pour ne pas viser mon passe-port, venait de ce qu’il m’était donné par une petite commune de campagne. Il repoussa ce motif, et déclara que la moindre commune devait être respectée comme la plus riche et la plus peuplée. C’était prendre le langage du jour pour répondre à la municipalité. Il remarqua le mauvais état de mon passe-port ; mais il y trouva une raison pour déclarer qu’il n’était pas supposé ; car il eût été facile de se servir d’une plus belle écriture et de lui donner une plus belle apparence ; il voyait d’ailleurs une approbation du passe-port dans tous les visas successifs ; il remarquait le double visa donné à la Rochelle , et dont le dernier, mis sur un papier ajouté , était de la même écriture que celui qui était écrit sur le premier papier.
Comme j'avais beaucoup dessiné à la Rochelle , j’avais mis mes dessins dans un petit portefeuille que j’avais fait moimême ; j’y avais attaché des rubans de fil , et je le portais en sautoir. Le président me demanda ce que c’était. J’ouvris mon portefeuille ; il regarda les dessins ; ce fut une matière de conversation qui le disposait encore plus à la bienveillance. Ce sentiment augmenta quand il me parla de Saint-Domingue. On sait que toute cette partie de la France envoyait dans cette colonie une immense quantité de superbes farines. Enfin il décida qu’il allait m’accompagner à la municipalité avec deux membres du comité et y requérir le visa de mon passe-port. U s’y rendit à l’instant même , exposa la plainte que j’avais portée, et demanda que mon passe-port fût visé. Il répéta les motifs qu’il avait donnés dans le comité , et insista sur le but de mon voyage , qui était d’aller prendre les eaux de Bagnères, d’après la consultation d’un médecin. A peine avait-il cessé de parler qu’un municipal , bon homme sans doute, mais qui n’avait osé rien dire pour répondre au prêtre marié , éleva la voix eu ma
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faveur. Mon passe-port fut aussitôt orné de deux belles signatures , avec de grandes paraphes et le cachet de la municipalité. Combien je bénis ce digne président ! Je vis clairement qu’il ne s’était mis dans ce comité que pour faire du bien, pour sauver des proscrit!.
J’ai cherché plusieurs fois à savoir quel était cet excellent homme. Les informations verbales ne me satisfaisant pas, j’ai écrit au sous-préfet de Nérac. J’ai appris ainsi qu’il se nommait Jean Burguère ; qu’il était mort vers le temps du rétablissement des Bourbons , en laissant la réputation d’un parfait homme de bien , et le souvenir de cent traits de dévouement à jamais gravés 'dans la mémoire des honnêtes gens de la 'province.
Sa conduite et sa réputation ajoutent une forte preuve à ce que j’ai dit en parlant de M. Bourru de la Rochelle. On ne doit pas reprocher à un homme d’avoir été membre d’un comité de surveillance, ou de tout autre semblable, mais s’informer de ce qu’il a fait, et bénir sa mémoire s’il ne s’est servi de son pouvoir que pour faire du bien. Si tous les honnêtes gens avaient fui des places semblables , combien plus grand encore aurait été le nombre des victimes de la Terreur! Je regretterai toute ma vie de n’avoir pu montrer à ce brave un des proscrits qu*il a sauvés et de lui exprimer ma vive reconnaissance. Si j’avais rencontré un homme d’un méchant caractère , j’aurais été arrêté et conduit à Paris.
On conçoit le bonheur que j’éprouvais d’être sauvé d’un si grand danger; j’en jouissais surtout parce que je le devais à la démarche hardie que j’avais faite auprès du comité de surveillance. Ce succès me confirmait dans le principe que j’avais adopté d’aller toujours au-devant du danger. Je cherchai la meilleure auberge , et je goûtai dans toute son étendue le plaisir d’un bon souper et d’un bon lit. Quand on n’a pas connu l’adversité, on ne peut avoir une idée du bonheur que donnent ces moments de sécurité qui succèdent à de graves inquiétudes.
MEMO! B ES
1æ superbe visa de Nérac lit trouver mou passe-port trèsbon à Condom. Eu sortant de cette ville , je rencontrai un habitant du pays qui allait , me dit-il, visiter ses vignes. Il me demanda où j'allais ; ce fut le commencement de notre conversation. Il me conseilla de ne pas aller à Bagnères. Il me dit que ce lieu était rempli de soldats et d’officiers malades , qui en rendaient le séjour désagréable. Il me conseillait d'aller aux eaux de Castéra ; j’y serais plus tranquille. Je pouvais me rendre d’abord à Jegun , petite ville du comté d’ Armagnac, demander de sa part un habile médecin qu’il me nomma , mais dont j'ai oublié te nom; il me dit aussi le sien, Laborde , et l’écrivit lui-méme avec un crayon. Il était médecin et demeurait a Condom. Il me quitta pour entrer dans des vignes , à la droite du chemin.
Je remerciai le Ciel de cette heureuse rencontre ; ce brave homme avait sans doute deviné ma position , et me rendait le même service que j'avais dû à la dame de Rouen et à son mari , à M. Thomas , à la petite fille des environs de cette ville, au maire d’une commune près de cette ville , au chirurgien arrivé tout à coup à Montbazon, au voyageur que j’avais rencontré sur la route de Bordeaux , à MM. Bourru et Burguère.
Il est certain que les inquiétudes continuelles qu’éprouvaient les honnêtes gens leur faisaient pressentir les dangers des personnes qu’ils rencontraient. Il y avait dans ces mauvais jours un accord déclaré entre tous les méchants pour s’aider dans le mal , et un pacte tacite entre tous les bons pour se secourir. C'étaient deux ligues opposées ; mais la première allait directement à son but et saisissait toutes les occasions de nuire ; la seconde marehait à travers mille dangers , et les belles âmes avaient seules le courage de surmonter les craintes inspirées par les horreurs qui signalaient ces temps affreux.
Je vis à Jegun le médecin indiqué ; il était un peu original.
Il trouva juste et fondée la consultation du médecin de la Rochelle ; il me prescrivit un régime , et me conseilla les eaux
de Castéra. Il a dit, après la Terreur, quand on sut dans le pays qui j’étais, qu’il avait bien vu que j’étais un proscrit, que je n’avais pas la maladie dont je parlais , et qu’il m’avait donné une consultation étendue pour contribuer à ma sécurité. Je le mets sur la liste des personnes à qui je dois mon salut.
Avec son ordonnance je fus bien reçu à Castéra. Je trouvai les gens les plus obligeants dans le maître et la maltresse de la maison ; mais, comme il y venait sans cesse des personnes des environs et même des membres de divers comités de surveillance , je voulus ne laisser aucun doute sur ma prétendue maladie. Je me piquais en secret les gencives, et je crachais le sang devant des personnes de la maison. On me croyait atteint d’un scorbut incurable. Je prenais les eaux de ce lieu , renommées dans la province, et des remèdes anti-scorbutiques. J’entendis un jour la maltresse de la maison parler avec tendresse des enfants de M. de Boucheporn , ancien intendant d’Auch , qui avait péri sur l’échafaud ; elle regrettait de ne pas savoir la demeure de ces enfants , parce qu'elle s’exposerait à tout pour les sauver, s’ils étaient en danger. Je ne craignis pas alors de lui dire que j’étais un proscrit. Elle en parla à son mari , et ils prirent de concert les moyens de me soustraire aux recherches qui pourraient être faites.
Lorsqu'ils recevaient des personnes qu’ils redoutaient pour moi , ils m’en avertissaient ; je restais dans ma chambre , où l’on m’apportait à dîner. Un jour je dînai à la table d’hôte ordinaire. II y avait cependant un membre du comité de surveillance de la ville d’Auch ; mais M. Crevel , le maître de cette auberge , le connaissait, et ne concevait de sa présence aucun sujet d’alarme pour moi. Pendant le dîner, je m’aperçus qu’un homme d’environ quarante ans , plus ancien que moi dans cette maison , se troubla tout à coup , et que ses mains tremblaient au point qu’il pouvait à peine porter son verre à sa bouche. Je me gardai bien de lui en demander la cause. Tous les convives gardaient un morne silence.
Après le dîner, quand le membre du comité fut parti , je demandai à l’homme dont je viens de parler le sujet de ses inquiétudes. 11 me dit qu’il était un émigré rentré , qu’il venait d’être reconnu, qu’il serait arrêté le jour même ou le lendemain , et que la loi le condamnait à mort. Je l’engageai à prendre la fuite ; je le pressai vivement de ne pas perdre un instant. C’était un ancien commissaire des guerres; il avait reçu une blessure à une jambe; il était boiteux et marchait difficilement. II se fondait sur cette raison pour soutenir que sa fuite serait inutile , et qu’il ne pourrait échapper aux poursuites dirigées contre lui. J’avais tant réfléchi sur ce triste sujet que j’eus mille fortes raisons pour combattre son sentiment. U restait dans une profonde irrésolution ; mais il avait, heureusement pour lui , une espèce de gouvernante qui fut persuadée par mes discours. Elle le détermina, en lui disant qu’elle le mènerait chez un fermier de sa connaissance qui ne demeurait pas loin de Castéra. Il fit un petit paquet et partit en donnant le bras à sa gouvernante. Je les accompagnai d’un pas tranquille , comme à une simple promenade. Ils montèrent sur une petite colline , et, quand ils furent sur le revers , je leur dis adieu , en offrant à l’émigré mille vœux pour son salut, et en le conjurant de ne jamais s’abandonner lui-même à ses ennemis.
Tæ lendemain , à neuf heures du matin, des gendarmes vinrent pour l’arrêter ; informés de son évasion , ils interrogèrent toutes les personnes de la maison et dressèrent un procèsverbal. Je fus interrogé comme les autres. Je déclarai tout de suite que je l’avais accompagné à la promenade ; qu’après une heure de marche il s’était arrêté , parce qu’il souffrait beaucoup de sa jambe , et que je l'avais laissé pour continuer ma promenade d’un autre côté. Je combinai mes réponses de manière à donner une fausse indication de la route qu’il pouvait avoir prise. C’est ainsi qu’un proscrit, mis hors la loi, concourait à sauver la vie d’un autre proscrit. J’en rendis grâces an Ciel. • • • . „
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Ce même homme , qui se nommait, je crois , M. Négro , fut arrêté après le 9 thermidor, mais dans un temps où l’exécution des lois barbares de la Convention était adoucie. Dans sa prison il vit mon nom dans les journaux. 11 me connaissait par les choses qu’il avait entendu dire de moi à Castéra , après le 9 thermidor. Il m’écrivit, me remercia des conseils que je lui avais donnés , auxquels il devait son salut, et me pria d’obtenir sa liberté. J’eus le bonheur d'y réussir par le crédit de M. Bresson , l’un des soixante-quinze députés proscrits par la Convention, et qui a rendu son nom immortel par le courage héroïque de son vote en faveur de Louis XVI. Rentré dans sa place de député , il ne s’occupait qu'à faire du bien. J'aurai plus d’une occasion de parler de lui.
Je vivais tranquille , et même solitairement dans cette auberge, sans cesse remplie df tous les Gascons de la contrée. Ils venaient prendre les eaux, la plupart pour y passer quelques jours, très-peu pour des maladies. J’eus de fréquentes occasions d’observer le caractère et l’esprit gascons. Il est certain que ce peuple présente parmi les Français un caractère particulier. Henri IV les connaissait bien quand il disait a son jardinier : « Plantes- y des Gascons; ils viennent partout. * On a vu non-seulement dans nos assemblées politiques , mais encore après la restauration du trône des Bourbons , un grand nombre de Gascons occuper les ministères, les premières places, et donner à tout le gouvernement l’empreinte de leur caractère.
Dans les derniers jours de juillet 1794 , j'étais assis le soir devant la porte de Castéra , lorsque je vis un homme descendre de cheval ; il venait de Condom. Je lui demandai s’il y avait quelque nouvelle. Sa première réponse fut négative ; mais; pressé par mes questions, il me dit avec beaucoup de tranquillité , et comme une chose assez indifférente , que Robespierre avait été arrêté avec d’autres députés et condamné à mort par la Convention. Je me levai, je courus à lui , je l’accablai
de nouvelles questions. J’appris, à travers ses phrases gasconnes , que la nouvelle était certaine , et qu’elle était annoncée par tous les journaux arrivés à Condom. Cet homme , si indifférent sur un si grand événement, était un chirurgien ; il ne prenait pas le moindre intérêt à la situation de la France; il vivait au milieu des horreurs de la tyrannie comme dans un temps ordinaire. J’ajouterai , avec beaucoup de regret, que j’observais la même indifférence, avant et après ce jour mémorable , parmi quelques hommes qui paraissaient et disparaissaient sans cesse à Castéra ; mais il n’en était pas de même des femmes. J’y vis une dame d’un certain âge ; belle encore, elle avait une fille charmante. Un jeune homme attaché à la Révolution la demandait en mariage. Je voyais la peine d’une tendre mère, et, un jour, en me parlant de cette demande, elle laissa percer ses sentiments secrejs.
Le lendemain, nous eûmes par les journaux la confirmation de cette révolution, qui a conservé le nom du neuf thermidor , d’après le langage bizarre de ces temps. J’eus bientôt après le bonheur de recevoir des lettres de ma famille : elle avait quitté Orléans et s’était rendue à Paris ; elle attendait un moment favorable pour demander la levée du mandat lancé contre moi par le comité du salut public. Elle m’envoyait des assignats. Ces papiers , n’étant plus soutenus par la Terreur, commencèrent rapidement à perdre de leur valeur.
Je passai encore quelques jours à Castéra-, toujours sans être connu sous mon vrai nom. Je fis la connaissance d’une famille honorable de Condom ; je passai quelques jours avec elle dans cette ville , comblé des politesses de Mme de Caumaie.
Sa fille avait épousé M. de Laborde , gentilhomme qui habitait dans les Landes de Bordeaux. Je me rendis chez elle, au château de Caumaie; je traversai les Landes, et je revins à Condom. Je reçus dans celte famille , à laquelle je m’étais fait connaître, la plus obligeante hospitalité. Cependant on ne pouvait encore prévoir les suites du 9 thermidor, et l’on ignorait
s’il n’était pas dangereux de donner un asile à un proscrit.
J’appris enfin, après six mois d’attente , que ma famille avait obtenu la levée de mon arrêt de proscription. Je me rendis à Bordeaux , toujours à pied : j’avais pris un véritable goût pour cette manière de voyager ; la sécurité dont je jouissais alors lui donnait un grand charme à mes yeux ; parcourir les chemins sans crainte, entrer dans les villes sans aucune inquiétude , après plus d’un an de dangers et de précautions continuelles , c’était une jouissance de tous les instants , dont il me serait impossible de donner une juste idée.
L’impatience de revoir ma famille me fit prendre la diligence , à Bordeaux. Les chemins étaient dans un état déplorable : c’etait un des effets du régime de la Terreur ; on était souvent forcé d’employer des bœufs ; nous faisions avec peine quinze ou vingt lieues par jour. Je regrettais ma chère manière de voyager.
J’arrivai à Paris au printemps de 1795; je trouvai ma fille malade. Je dissimulai la profonde affliction que je ressentais de l’état de langueur où elle était ; mais , grâce au Ciel , elle fut promptement rétablie. Un médecin l’asservissait à une diète rigoureuse , un autre lui ordonna de manger. Le premier fut confondu , un matin , en la trouvant déjeûnant avec une côtelette ; il ne vint plus la voir.
A Paris , tout le monde était heureux de la fin du gouvernement tyrannique qui avait pesé sur la France. Chacun rencontrait des amis ou des parents qu’il avait pleures. Les mutuelles félicitations étaient continuelles; peu de jours se passaient sans que j’en reçusse de personnes qui s’étonnaient de me revoir , et qui me croyaient perdu depuis longtemps. On était ruiné ; on manquait de pain : on le remplaçait par du riz. On supportait toutes les privations avec gaieté. M. Boucher, le maire de Bonneval, dont j’ai parlé dans ce récit, m’envoya un sac de farine ; c’était alors un grand présent. Après m’avoir donné un asile pendant la Terreur, il me nourrissait au moment où j’échappais à la proscription.
J’ai dit qu’on retrouvait tous les jours des amis dont on avait déploré la perte ; voici une anecdocte certaine, on pourrait l'appeler une histoire merveilleuse. Un gentilhomme, nommé M. de Châtaubrun, avait été condamné à mort par le tribunal révolutionnaire; il avait été mis sur le fatal tombereau et conduit au lieu de l’exécution. Après la Terreur, il est rencontré par un de ses amis , qui pousse un cri d'étonnement , ne peut croire ses yeux , et lui demande l’explication d’une chose si étrange. 11 la lui donna , et je la tiens de son ami.
Il fut conduit au supplice avec vingt autres malheureuses victimes. Après douze ou quinze exécutions , une partie de l’horrible instrument se brisa ; on fit venir un ouvrier pour le réparer. Le condamné était avec les autres victimes, auprès de l’échafaud , les mains liées derrière le dos. La réparation fut longue. Le jour commençait à baisser; la foule très-nombreuse des spectateurs était occupée du travail qu’on faisait à la guillotine bien plus que des victimes qui attendaient la mort; tous, et les gendarmes eux-mêmes, avaient les yeux attachés sur l’échafaud. Résigné, mais affaibli, le condamné se laissait aller sur les personnes qui étaient derrière lui. Pressées par le poids de son corps, elles lui firent place machinalement; d’autres firent de même , toujours occupées du spectacle qui captivait toute leur attention. Insensiblement- il se trouva dans les derniers rangs de la foule, sans l’avoir cherché, sans y avoir pensé.
L’instrument rétabli, les supplices recommencèrent; on en pressa la fin. Une nuit sombre dispersa les bourreaux et les spectateurs. Entraîné par la foule, il fut d’abord étonné de sa situation ; mais il conçut bientôt l’espoir de se sauver. 11 se rendit aux Champs-Élysées ; là , il s’adressa à un homme qui lui parut être un ouvrier. Il lui dit, en riant , que des camarades avec qui il badinait lui avaient attaché les mains derrière le dos et pris son chapeau , en lui disant de l’aller chercher. Il pria cet homme de couper les cordes. L’ouvrier
avait un couteau et les coupa , en riant du tour qu’on lui racontait. M. de Chdtaubrun lui proposa de le régaler dans un des cabarets qui sont aux Champs-Élysées. Pendant ce petit repas , il paraissait attendre que ses camarades vinssent lui rendre son chapeau; ne les voyant pas arriver, il pria son convive de porter un billet à un de ses amis , qu’il voulait prier de lui apporter un chapeau , parce qu’il ne voulait pas traverser les rues la tête nue. Il ajoutait que cet ami lui apporterait de l’argent, et que ses camarades avaient pris sa bourse en jouant avec lui. Ce brave homme crut tout ce que lui disait M. de Châtaubrun, se chargea du billet, et revint une demiheure après avec cet ami.
Ainsi un accablement naturel porta insensiblement un condamné du rang de ses infortunés compagnons dans le dernier rang du peuple. L’attention des spectateurs et des gardes à la longue réparation de l’horrible instrument déroba une victime à leur joie féroce, et la conduisit, en peu d’heures, du pied de l’échafaud dans les bras de ses amis et de sa famille.
Peu de mois après mon arrivée , je fus témoin de l’insurrection des faubourgs de Paris contre la Convention, elle fut apaisée par le général Pichegru , qui revenait victorieux , après sa belle campagne de Hollande. La Convention le félicita , comme le sauveur de la patrie ; elle avait vu tomber la tête du député Féraud au milieu de son enceinte.