‹ Memoires de m. le Comte De Vaublanc avec avantpropos et notesChapitre 27 sur 51 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

Retour à Paris après la Terreur. — Mes deux ouvrages. — Journée du 13 vendémiaire. — Ma condamnation k mort. — Mon élection par le collège de Seine-et-Mame. — Généreuse tentative de MM. Pastoret et Borne en ma faveur. — Élection de Barthélemy au Directoire. — Je défends la colonie de Saint-Domingue. — Entrevue 1 ce sujet avec MM. de Talleyrand et Barras. — On rétablit le club des jacobins. — Je concours à le faire fermer. — Anecdote singulière sur des approvisionnements.— Le général Picbegru.

Je continue l’ouvrage que j’ai commencé , et toujours sur le même plan. J'expose, autant qu’il m’est possible, les causes des événements, et j’en montre les effets. Je recherche surtout celles qui dérivent de notre caractère , et celles aussi par lesquelles notre ignorance des choses qui forment et affermissent un gouvernement agit d’une manière terrible sur notre caractère politique. Il me semble quo cette étude doit être celle de tous les Français qui s’intéressent à la prospérité de leur patrie ; car si nous continuons , par une inconstance qu’on ne trouve chez aucun autre peuple , à marcher de changements en changements, comme nous avons fait depuis quarante ans , la France subira des révolutions pendant des siècles et finira par s’anéantir de ses propres mains. Dans le plan que j’ai conçu, je suis forcé de parler de ma conduite, parce que je ne suis bien certain que des choses que j’ai vues, auxquelles j'ai pris part, et qui ont agi sur moi. J’entre aussi dans des détails moins importants , lorsqu’ils marquent plus spécialement les causes que je recherche. J’avouerai aussi que, par un sentiment bien légitime, je m'occupe des détails qui peuvent me concilier l’estime du parti avec lequel j’ai combattu, toutes les fois que ma posi-

tion me l'a permis. Mais je ne connais pas de manière plus certaine de lui prouver mon attachement qu’en montrant la vérité sur nos fautes et leurs funestes résultats.

J’arrivai à Paris dans un moment où les esprits étaient trèsagités. Les journaux avaient pris une entière liberté; non-seulement ils vouaient à l’exécration publique les hommes qui avaient servi la tyrannie par des crimes , mais encore ils discutaient la forme de gouvernement qu’il était possible d’adopter. J’écrivis un ouvrage que j’intitulai : Réflexions sur les bases d’une Constitution. Il fut présenté au public et à la Convention par M. Bresson, membre de cette Assemblée. Après avoir prononcé, dans le jugement de Louis XVI, un vote étonnant par sa fermeté et par le mépris dont il couvrait les assassins du roi , il avait été mis hors la loi, et enfin rappelé à son poste, après le 9 thermidor. Il continuait noblement sa carrière politique , en rendant aux proscrits tous les services qui dépendaient de lui. Il était beaucoup plus jeune que moi. Je ne m’attendais pas à lui survivre , et que j’aurais un jour la douleur de partager l’afiliction de son honorable famille et de scs nombreux amis.

On sent bien que, dans cet ouvrage , je ne parlais pas du rétablissement de la royauté : c’eût été l’action d’un insensé ; une semblable proposition, même indirecte, eût causé un grand mal sans produire aucun bien ; mais je demandais les deux Chambres, et un seul homme à la tête du gouvernement. C’était beaucoup pour ces temps , où les folies révolutionnaires conservaient encore leur empire sur un grand nombre d’esprits, et principalement sur la majorité de la Convention.

Cet ouvrage eut le plus grand succès ; il fut loué et soutenu, surtout par Fréron, dans un journal très-répandu. C’était une nouveauté hardie , que la demande des choses les plus simples ; elles étaient réclamées par la cruelle expérience que nous venions de faire. Il faut se reporter à ces temps si extraordinaires, où l’esprit humain , après s’étro égaré dans la plus obscure mé-

taphygique , l’avait appliquée au gouvernement d’un grand empire , et l’avait ainsi plongé dans la plus épouvantable anarchie. Je puis dire qu’on s’arracliait cet ouvrage. Un libraire du Palais-Royal me dit qu’il en avait fait une seconde édition et qu’il en avait veudu un grand nombre d’exemplaires.

Ainsi , après avoir été dénoncé , en 1 792, par le fameux Brissot, comme le chef criminel de ceux qui auraient voulu les deux Chambres , j’étais le premier qui , après l’horrible règue de la Terreur, osais demander cette institution, et un chef unique à la tête du gouvernement.

La Convention avait nommé un comité qu’elle avait charge de lui présenter le plan d’une nouvelle Constitution. Baudin des Ardennes , qui le présidait, m’écrivit en son nom , pour m'engager à me rendre auprès de lui , afin de joindre mes avis à ceux de ses membres. Je répondis que je ne pouvais accepter une invitation si honorable, parce que j’étais convaincu que le comité n’oserait point proposer des choses qui me paraissaient indispensables , et qu’il ne ferait même pas ce qu’il jugerait luimême le plus nécessaire. Quelque temps après , il présenta son rapport à la Convention. Je publiai un second ouvrage, dans lequel je critiquai ses propositions , et surtout celle d’établir cinq directeurs. Je prouvai l’impossibilité de maintenir l'harmonie entre cinq hommes chargés du gouvernement d’un grand État et revêtus d’une puissance égale entre eux.

Uaarticledela nouvelle Constitution ordonnait qu’un tiers des membres de l’Assemblée législative cesserait ses fonctions tous les ans. La Convention voulut que les deux tiers de ses membres conservassent leurs pouvoirs. Cette disposition révolta toute la France. L’horrible tyrannie dont cette Assemblée avait accablé la France était présente à tous les esprits. Les pouvoirs , conservés aux deux tiers de ses membres , alarmaient tous les Français, excepté ceux qui avaient partagé les crimes et les fruits de la tyrannie. L’indignation éclata surtout dans la capitale , et, le 5 octobre 1795, les gardes nationales prirent les armes dans

toutes les sections. La résistance fut générale; mais elle ne fut point dirigée par une seule tête. Le général Danican prit un instant le commandement; il n’avait pas un assez grand ascendant pour réunir les vœux et la confiance. J’avais été malade ; j’avais passé quelques jours dans la famille du général Mathieu Dumas , et j’arrivais de la campagne depuis deux jours lorsque • le mouvement éclata dans Paris. J’étais domicilié dans la section Poissonnière. Chaque section avait nommé un president ; celui de la section Poissonnière cessa ses fonctions le jour même , et dans l’instant le plus critique. On m’invita à le remplacer <

Je ne balançai pas , j’acceptai ces dangereuses fonctions. Cette journée, connue sous le nom du 13 vendémiaire , fut fatale à la liberté. D’un côté , on ne voyait que de l’ardeur, de l’indignation, sans aueun accord dans les mesures et dans l’attaque dirigée contre la Convention ; de l’autre côté se trouvait l’avantage immense de commander à des troupes régulières, accoutumées à obéir Barras en fut nommé le général ; il en donna aussitôt le commandement au célèbre Bonaparte. L’artillerie foudroya la colonne de citoyens qui attaquaient le quartier où résidait la Convention; malgré leur courage la victoire se décida promptement contre eux.

Certes, ce qu’on appelle l’opinion publique s’était bien déclarée alors à Paris ; c’était celle de toute la France : vous voyez ce qu’elle a produit. Cinq cents conjurés déterminés, conduits par un seul homme , auraient renversé la Convention ; mais cette chose indéfinissable , qu’on appelle opinion publique , fortifiée par le souvenir tout récent de tant d’horreurs, accrue par une haine violente, tous les jours de plus en plus manifestée, n’a servi qu’à faire mitrailler de bons citoyens pour une cause qu’ils n’ont jamais su défendre. Jamais ils ne la feront triompher, même dans les circonstances les plus favorables. Bientôt j’en donnerai une centième preuve. Cela vient de notre caractère. En France, l’autorité seule peut agir, seule peut se maintenir ou se détruire. Hors d’elle , point d’action, par i’impuis-

sance de reconnaître des chefs. St la Convention n’avait pas nommé un chef, ou s’il avait été incertain, indécis , elle aurait succombé. Mais elle avait Bonaparte, le seul homme qui, dans nos crises politiques, ait montré une détermination aussi impétueuse que décidée. Si Bonaparte avait commandé les défenseurs du trône le 10 août 1792, il aurait triomphé plus facilement encore que dans ce 13 vendémiaire, dont je viens de parler.

La Convention nomma une commission militaire, qu’elle chargea déjuger les hommes généreux qui n’avaient pas voulu rester plus longtemps sous le joug odieux de sa tyrannie. Elle était présidée par le générai Lostange ; le général Foissac-Latour en était le rapporteur. Je fus condamné à mort par contumace , avec plusieurs autres citoyens dignes de cette honorable condamnation. Le jugement était signé des deux généraux que je viens de nommer, et du sergent Hache. Je m’honore d’avoir été compris dans la même condamnation que MM. Delalot et Quatremère de Quincy. Celui-ci fut jugé ensuite par un jury, qui déclara qu’il n’y avait pas eu de conspiration le 13 vendémiaire (juillet 1796 ).

Le jour même que le jugement fut proclamé dans les rues de Paris , je me trouvai sur le boulevard , au milieu de la multitude qui écoutait le crieur public. J’entendis ma condamnation. Un de mes amis me prit par la main, me reprocha mon imprudence et m’engagea à me retirer. J’allai chez madame la comtesse de Pardieu , et j’y passai deux jours, au sein de l'hospitalité la plus aimable. Elle me prêta uu gros volume de Mémoires manuscrits , rédigés par Brissot; il les avait écrits pendant sa prison , lorsqu’il avait été arrêté comme complice des Girondins. Ces Mémoires se ressentaient de la situation de l’auteur, qui sans doute n’oubliait pas, en écrivant, qu’ils pouvaient à chaque instant être saisis par ses ennemis et lus |>ar eux. Cet écrit avait été confié à madame de Pardieu par un Anglais, grand admirateur de Brissot.

Mon séjour à Paris ne pouvait être prolongé plus longtemps sans une grande imprudence. Je trouvai encore mou digne ami, le généreux M. Bresson: Il nie conduisit chez lui , et de là à la campagne, chez madame Cottin , dont sa femme était l’amie. J’y reçus la plus généreuse hospitalité. Cette dame n’avait pas encore publié les romans qui l’ont rendue si célèbre. Veuve peu d’années après son mariage, elle avait vu deux de ses parents périr sur l'échafaud , après avoir inutilement sacrifié une partie de sa fortune pour les sauver. Le président du tribunal révolutioAnairc, l’infâme Fouquier-Tainville , avait reçu l’argent et immolé sans remords ceux qu’il avait promis d’épargner.

A peine étais-je dans cette retraite que j’y reçus la visite du jeune Bertrand, très-connu depuis sous le nom du général Bertrand, et célèbre par son attachement à Bonaparte, qu’il suivit à l’île Sainte-Hélène. Peu de jours avant le 10 août il s’était exposé pour me sauver des fureurs des jacobins. Il allait partir avee Aubert Dubayet, nommé ambassadeur à Constantinople ; il venait m’offrir sa bourse. Je refusai ses offres généreuses , mais je fus vivement touché de cette preuve d’intérêt et d’amitié. Il a toujours été le même envers moi dans toutes les circonstances, et je mourrai avec le souvenir constant de ses obligeants procédés.

J’éprouvai encore dans cette retraite l’avantage d’avoir cultivé l’art si attachant du dessin. Je m’en occupais presque toute la journée, comme après le 10 août et pendant la Terreur, où j’avais parcouru la France avec un portefeuille de petits dessins , porté en sautoir. Je ne connais point d’occupation qui fasse une aussi agréable diversion à de pénibles idées, qui mette autant de calme dans l’esprit et qui l’attache aussi fortement. Le dessin réunit le travail des mains et de la tête. La poésie n’a pas cet avantage; mais elle en a un autre bien grand : c’est d’occuper l’esprit dans tous les instants , la nuit et le jour, sans avoir besoin de papier, de plume ni d’encre. Si l’on eom-

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pose de mémoire, le temps passe rapidement , mais cette occupation est plus fatigante que le dessin et ne met pas autant de calme dans l’esprit.

Cependant la Convention Fut forcée de convoquer les collèges électoraux; ils firent les élections sous le canon de vendémiaire; mais les électeurs n’en furent que plus excités à remplir leur devoir. Ils se rendaient en foule dans les collèges. On n’eut alors aucun reproche à faire aux honnêtes gens. Celui de Paris me désigna , dès le premier jour, pour un de ses candidats; il chargea une députation de demander à ma femme si je devais être élu dans le département de Seine-et-Marne ; elle ne put donner une réponse positive. Les électeurs envoyèrent une seconde députation. Dans l’intervalle, un courrier, arrivé de Melun , avait apporté à ma femme la nouvelle de mon élection dans cette ville. Ainsi se manifestait en ma faveur un accord honorable des bons citoyens. Ils s’entendaient merveilleusement alors ; leurs revers ne les rebutaient pas. Ils auraient triomphé s’ils avaient reconnu des chefs ; mais le caractère français s’y oppose. Trop de petites passions divisent les honnêtes gens, parmi nous , pour qu’il soit possible de les rallier sous des chefs reconnus par eux. C’est là l’unique cause de toutes les défaites du parti royaliste.

Pichegru, Moreau et d’autres généraux avaient fortifié par de grandes et nombreuses victoires le parti républicain ; Bonaparte, par les actions les plus brillantes, semblait le rendre impérissable ; et cependant on voyait ce parti craindre déjà la décadence du gouvernement qu’il venait d’établir. Tant il est vrai que l’éclat des victoires ne peut affermir un gouvernement faible par lui-même et combattu par la nature des choses et par le caractère des peuples.

J'étais toujours sous la condamnation à mort. Pastoret et Borne, membres du Conseil des Cinq-Cents, entreprirent de me faire réintégrer dans les fonctions de député. Ils parlèrent avec un courage aussi honorable pour eux que pour moi ;

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mais ils furent repoussés par les restes de la Convention, qui siégeaient encore dans la Chambre. Quelque temps après , on découvrit une conspiration royaliste, tramée par Brottier et La Villeheumois; elle augmenta l’animosité des républicains et recula plus encore l’abolition de mon arrêt de mort Mais dans le mois de mai 1796 éclata la conspiration démagogique connue sous le nom de Babœuf , qui en était le chef. Cet événement fit pencher la balance du côté des royalistes. Les républicains les plus modérés virent clairement alors combien l'anarchie , préparée par la faetion des démagogues forcénés , était plus redoutable que le triomphe du parti royaliste. Ils sentirent s’amollir leur animosité contre ee parti. Le moment était favorable pour moi ; M. Mathieu Dumas vint me voir à la campagne et m'annonça que mes amis allaient tenter de nouveaux efforts. En effet , les mêmes orateurs, Pastoret et Borne, renouvelèrent la noble entreprise qu’ils avaient commencée , et firent déclarer illégal et nul l’arrêt de ma condamnation. Je rentrai dans le conseil , et je me rejoignis à mes amis.

11 fallut prêter le serment de fidélité à la république et de haine à la royauté. Au moment où j’allais le prononcer, le parti jacobin s’agita avec fureur; un Montagnard trouva que je ne le prononçais pas d’une voix assez haute; il me cria de sa place : « Parlez plus haut! » Je répondis : « Et vous plus bas. »

C’était un étrange serment que celui de haine à la royauté. La haine est un sentiment, en sorte qu’on jurait d’avoir un sentiment. Il y a d'ailleurs tant de royautés differentes les unes des autres : la royauté des rois de Sparte ou de Rome, celle de Pologne, d’Angleterre ou de France, n’ont aucun rapport entre elles. La royauté peut n’être qu’un vain titre conféré à la magistrature la plus faible ; une république peut avoir un roi ; en sorte que chacun pouvait interpréter sou serment comme il l’entendait. C’est un étrange serment que de jurer la haine d’une chose qui n’est pas définie,

et qui peut avoir cent caractères différents. Je prononçai d’une voix élevée une partie de ces observations , en me remettant à ma place et en disant qu’un serment de haine était l’opposé du serment des amants.

Des hommes restés toujours attachés à nos princes dans l’émigration, ou vivant en France dans une profonde retraite, se vantent tous les jours de n'avoir prêté qu’un serment : ils peuvent avoir raison ; mais ils blâment ceux qui ont prêté d’autres serments , et ils n’ont plus raison. Je leur demande ce qui serait arrivé, en 1814, si tous les Français attachés dans le fond du coeur aux Bourbons n’avaient jamais accepté d’emplois ei- • vils, militaires, ou de fonctions législatives-, aucun homme en place n’aurait prononcé leur nom, ni aucun dans le Sénat, dans le Corps législatif, et dans les provinces, aucun préfet n’aurait parlé pour eux. Et comme il est bien connu que les prinees étrangers, entrés dans Paris en 1814, ont penché pour une régence, et n’ont rien fait, ainsi que je le prouverai bientôt, pour faire reconnaître les Bourbons , il est non moins certain qu’ils ne les auraient pas reconnus si les personnes les plus éminentes , si des généraux , le Sénat et le Corps législatif ne s’étaient pas déclarés en leur faveur. Sans cet appui des hommes influents, quelques mouvements dans la capitale, pour soutenir leur cause, auraient été réprimés par les étrangers euxmêmes. Or tous les hommes qui formèrent alors le gouvernement provisoire , et tous ceux qui les secondèrent , avaient prêté les serments exigés dans diverses circonstances. Ce n’est que par la position personnelle où les plaçaient ees serments qu’ils ont pu rendre le plus grand service à la patrie et à la dynastie légitime. Ces mêmes hommes avaient rendu un autre service non moins grand à cette dynastie en servant leur patrie , tandis que les Bourbons ne pouvaient rien pour elle en la défendant contre les étrangers, en l’éclairant autant qu’il dépendait d’eux , en repoussant au milieu des plus grands périls les malheurs prêts à l’accabler, en combattant la ty-

rannie, en bravant l’échafaud. Que d’autres les blâment de ces serments; quaut à moi, je me glorifie d’avoir prononcé ceux, sans lesquels je n’aurais pu servir nia patrie, et mériter, en la servant, cinq honorables proscriptions. Je me gloriiie d’avoir prononcé le même serment que Louis XVI, et d’avoir pu, par cela même , m’exposer à périr en défendant sa cause.

Je gardai le silence pendant quelque temps ; j’étudiai soigneusement les différents partis qui divisaient la Chambre, et je vis clairement qu’il serait impossible de mettre parmi les royalistes l’accord si indispensable pour leur succès. Lorsque je me décidai à reparaître à la tribune , je m'opposai à toutes les mesures qui pouvaient tendre à rétablir la Terreur. L’ordre social était défendu par un grand nombre de députés nouveaux et de ceux de la Convention restés en place ou réélus. Je défendis les déportés de Saint-Domingue détenus à Rochefort. Le Directoire voulait les traduire à une commission militaire ; je m’élevai contre cette tyrannie. Je revins, dans une autre occasion , sur la compétence des conseils de guerre ; on cherchait à l’étendre de la manière la plus dangereuse. Je parlai aussi sur les destitutions militaires; le Directoire cherchait à devenir maître absolu de l’armée , afin d’être maître des conseils.

Des députés , anciens membres de la Convention, en avaient conservé des idées bien singulières; l’un d’eux m’interrompit au moment où je prononçais quelques phrases sur le courage qu’on devait opposer aux factieux ; il s’écria, d’un ton de reproche, que je m’étais soustrait à la mort par la fuite. « Oui, lui répondis-je, comme un certain poltron romain, qui se cacha pendant quatre ans pour éviter les fureurs de Sylla. Ce poltron était César. »

Mais plusieurs conventionnels s’étaient ralliés à notre parti et soutenaient avec nous les principes de l’ordre social ; Thibaudeau plus qu’aucun autre. J’eus occasion de reconnaître un jour, en parlant après lui , la loyauté courageuse qui ve-

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nait d’inspirer son discours. Un journal royaliste très-accrédité alors m’accabla de reproches ; c’était un crime à ses yeux. Un écrivain qui ne faisait que paraître sur la scène politique jugeait et condamnait souverainement un homme déjà frappé de trois proscriptions. Tous les jours nous étions ainsi jugés : il ne fallait pas dire ce que nous avions dit ; il fallait faire ce que nous n’avions pas fait, et surtout et toujours il ne fallait pas recevoir dans nos rangs les députés qui revenaient à nous en revenant à l’ordre social. Cette espèce de proscription , qu’on nous commandait, a été bien funeste au parti (pii réunissait alors les vœux de la grande majorité des Français. Ce fut une des causes qui l’empêcha de profiter de sa position ; cette cause est tout entière dans notre caractère , qui se jette souvent dans des écarts sur les pas d’un faux honneur. Comment un parti peut-il se fortifier s’il repousse tous ceux qui reviennent à lui après l’avoir combattu? L’ordre social domine toutes les autres considérations ; sa voix se faisait entendre alors par des hommes qui l’avaient troublé ; ils revenaient à nous , ils parlaient comme nous ; il fallait donc ' les écouter et les appuyer sans descendre dans leur conscience. Des journaux et des pamphlets nous excitaient à les repousser, et donnaient la couleur de la honte à une conduite différente de celle qu’ils voulaient nous imposer.

Le 23 août 1795 la Convention avait dissous les clubs dans toute la France : mais le club des jacobins s’était rétabli à Paris , sous le Directoire. Des hommes très-influents avaient provoqué , favorisé son rétablissement , et le dirigeaient. Une commission proposa des mesures réglementaires pour en arrêter les abus ; je m’élevai avec force contre une idée si faible : il ne s’agissait pas de régler des assemblées si dangereuses , mais de les détruire entièrement. Je l’obtins. La résolution que je proposai fut adoptée et envoyée aussitôt au Conseil des Anciens , qui avait prolongé sa séance dans l’espérance de la recevoir. Portalis fut chargé d’en rendre compte , et par un

discours éloquent il détermina ce Conseil à l’adopter à l'instant même.

Je dénonçai la direction imprimée au .ministère de la marine. Il envoyait dans les colonies , et surtout à Saint-Domingue , un infâme journal intitulé le Républicain des colonies , et rédigé par un sieur Bottu ; il excitait la haine des cultivateurs contre les propriétaires, des noirs contre les blancs. J’accusai dans le même temps Polverel et Santhonax , commissaires du Directoire à Saint-Domingue, et je réduisis leurs défenseurs au silence par l’accumulation des preuves les plus fortes. Je fus soutenu par des conventionnels , et surtout par Bourdon de l'Oise , qui dans d’autres temps était un fougueux démagogue , et que le Directoire envoya dans les déserts de Sinamary parce qu’il était revenu aux principes de l’ordre social.

Le Directoire lui-même fut accablé des preuves que j’accumulai et résolut de tirer enfin cette colonie de l'horrible état où elle était réduite. Barras , l’un des directeurs , chargé plus spécialement de cette partie , parla au général Beurnonville du désir qu’il avait de s’entendre avec moi pour cet objet. M. de Talleyrand, ministre des affaires étrangères, en avait aussi parlé à ce général. J’allai d’abord avec lui chez M. de Talleyrand, qui m’engagea à voir Barras. Je le trouvai très-bien disposé ; il me promit de rappeler les commissaires , d’envoyer dans la colonie six mille hommes, sous les ordres du général Hédouville, mon ancien camarade de l’École militaire et d’une probité à toute épreuve , première condition pour ce malheureux pays, où l’on cherchait, avant toutes choses, à faire sa fortune. Je dois remarquer que Barras fut fidèle à sa promesse, et qu’il l'exécuta, même après le 18 fructidor, où je fus proscrit pour la quatrième fois.

Ce fut ainsi, en transigeant avec le Directoire, que je rendis le plus grand service à la colonie de Saint-Domingue A peine la chose fut-elle connue que je reçus une lettre outrageante.

écrite par un colon qui résidait à Nantes. Ce brave homme était furieux de ce que Polverel et Sauthonax n’étaient pas envoyés à l’échafaud ; je les avais sauvés , j’avais commis une trahison. Cette lettre ne m’étonna point ; toujours les royalistes qui se tiennent à l’écart sont les plus injustes envers les hommes courageux de leur parti.

Aussitôt que la promesse que m’avait faite Barras fut connue du public, je reçus la visite d’un négociant. 11 me dit qu’il avait une maison considérable à Bordeaux et une aux États-Unis ; il pouvait , plus que tout autre , se charger de fournir les comestibles de toute espèce à la flotte et à l'armée , avant leur départ de nos ports et pendant leur séjour dans la colonie. 11 me demandait mon crédit auprès de Barras pour avoir cette entreprise. Je lui répondis que , s’il me donnait une note exacte et détaillée des moyens dont il pouvait disposer, je l’enverrais à Barras, chargé de tout ce qui concernait les colonies. Aussitôt après ma réponse, et sans aucun préambule , il me demanda quelle somme j’exigerais pour le général Hédouville et pour moi. Je crus avoir mal entendu ; je ne répondis pas. Il reprit la parole, et me demanda si nous serions satisfaits de cent mille francs pour chacun. Je repoussai fortement une semblable proposition. « Comment donc, me dit-il, pouvez- vous croire que je me chargerais d’une si grande entreprise si vous n’étiez pas intéressés l’un et l’autre au succès, vous à Paris , et le général dans la colonie ? Je serais bien fou de m’en charger saus cette garantie. » On imagine aisément quelle fut ma réponse. Il se leva en s’écriant avec colère : « Voilà comme vous êtes, messieurs les honnêtes gens! Il est impossible de traiter avec vous. L’armée et la flotte n’auraient manqué de rien ; vous verrez que l’entreprise sera donnée à quelque fripon, et vous en serez la cause. » Il dit ces mots avec une bonne foi évidente, suivant sa manière de voir et de raisonner. Il se croyait un honnête homme habile, qui entendait les affaires, et me croyait un honnête homme imbécile , qui n’entendait rien à ces choses. Son

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ton et ses gestes annonçaient un profond mépris pour ma sotte probité ; il ne concevait pas mon refus. Cette conversation m’apprit comment se traitaient ces sortes d’affaires ; elle peut servir à expliquer plus d’une fortune rapide. Peu de temps après, je proposai un plan général d’administration pour Saint- Domingue ; je fus aidé dans ce travail par Emery, depuis sénateur et pair de France.

Je m’unis à Pastoret pour défendre les prêtres. Une nouvelle persécution s’élevait contre eux ; il repoussa fortement la demande de déporter tous les prêtres insermentés ; il fit remarquer l’absurdité de punir des hommes qui avaient refusé une constitution religieuse qui n’existait plus. Il parla aussi , dans cette Chambre, avec la même éloquence contre toutes les mauvaises lois qui furent présentées. Je n’en parle pas avec détail, parce que dans ce récit j’examine la conduite politique de la Chambre ; elle a plus influé sur nos destinées que les plus mauvaises lois n’auraient pu le faire. Nous avons vu la même chose et les mêmes effets dans l’Assemblée constituante et dans la législative, où les plus honnêtes gens de ces assemblées , ignorants et faibles comme le gouvernement, ont perdu le trône; la même chose encore dans la Convention , qui s’est déchirée de ses mains ensanglantées ; et enfin nous verrons, sous la Restauration , la même et absolue privation d’esprit de conduite, dans les Chambres et dans le gouvernement, pousser le trône aux bords de l'abîme où il s’est précipité.

Letoumcur, l’un des membres du Directoire, en étant sorti, il fallut lui donner un successeur; il devait , d’après la Constitution du jour, être nommé par les deux Chambres : le Conseil des Anciens choisissait sur une liste décuple présentée par les Cinq-Cents. Les membres les plus influents des deux Chambres se réunirent pour délibérer sur cette importante opération et fixer leur choix sur l'homme que devaient porter nos suffrages; car on faisait en vain une liste décuple; elle n’existait que pour la forme. Jourdan, député de la Provence,

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proposa M. Barthélemy, dant il était le parent. Personne ne pouvait s’opposer à un tel choix, sous le rapport des talents comme ambassadeur et de la probité la plus noble. Ce nom reçut d’abord un assentiment presque général dans la réunion qui s’occupait de la désiguation du seiil candidat sur lequel devaient se porter les suffrages de la majorité des deux Chambres.

Je fus d’un avis opposé ; je soutins que c’était condamner l’homme du monde le plus estimable à un malheur presque certain ; qu’il allait se trouver avec quatre hommes dont les idées, les caractères, la conduite révolutionnaire l’étonneraient d’abord, le fatigueraient, l’accableraient; qu’éloigné de la France pendant toute la Révolution il ne pouvait avoir une connaissance exacte des hommes de cette espèce ; qu’il ne pourrait les comprendre même, encore moins les combattre et leur résister. Je soutins qu’il fallait nommer un général d’un caractère décidé ; je proposai le général Beumonville. 11 avait montré sa fermeté lorsqu’étant ministre de la guerre il était sorti de ses appartements, le sabre à la main, et avait repoussé, avec deux aides de camp, une multitude factieuse qui remplissait les cours de son hôtel et voulait lui dicter ses volontçs. 11 avait commandé les armées ; il avait le grand avantage d’avoir beaucoup d’ascendaut sur Barras. I æ général Beumonville avait servi dans l’escadre de l’amiral Suffren ; il avait un commandement dans les Indes , lorsque Barras lui fut adressé par sa famille. Elle l’envoyait dans ces contrées éloignées à cause du mécontentement que lui causaient les désordres de sa jeunesse. Beumonville en avait eu soin, lui avait rendu des services, avait toujours entretenu des liaisons avec lui , et conservé sur son esprit l’ascendant qu’il avait pris autrefois eu dirigeant sa jeunesse dans les Indes. 11 pensait comme nous; il était lié avec plusieurs d’entre nous, et notamment avec le général Pichegru ; il pouvait donc nous servir utilement, favoriser notre parti, d’autant plus que Laréveillère et Rewbell , deux autres directeurs, ne pouvaient s’accorder avec Carnot.

Beumonville aurait neutralisé Barras , entraîné Carnot vers Barras et vers lui , et intimidé les deux autres ; mais cela était impossible à un homme comme Barthélemy, d’une probité délicate , d’un caractère doux et conciliant , qui devait se voir avec effroi à côté de quatre révolutionnaires. Ses amis ne m’écoutèrent seulement pas ; leur aveuglement fut extrême ; ils l’instruisirent démon opposition. Barthélemy m’écrivit la lettre la plus aimable à ce sujet et m'adressa les reproches les plus polis. On imagine aisément quelle fut ma réponse ; je la terminais en lui disant qu’il ne connaissait pas l'antre dans lequel il allait entrer. J’ai vu depuis sou ami et son parent, Jourdan, de la Provence, convenir qu’il lui avait rendu le plus mauvais service en l’associant à de tels hommes.

Nous avons presque toujours , en France, une manière sentimentale et dangereuse de raisonner sur les hommes publics. Quand nous avons dit : « C’est un honnête homme, un homme d’esprit , » nous ne permettons aucune objection. Mais le plus honnête homme du monde et le plus spirituel, peut, par cela même, n’être pas propre à tel emploi, à telle circonstance. C’était la délicatesse même de Barthélemy, c’étaient ses vertus personnelles qui devaient l’éloigner d'un poste où il allait être accablé tout à coup, sans préparation, par les choses qu’il allait voir et entendre. 11 me semble que ce choix fut une grande faute de conduite.

Dans ces temps, les journaux comptaient de grands écrivains parmi leurs rédacteurs, tels que Fontanes , Richer-Sérizy , La Harpe, Suard, Michaud, Morellet, et plusieurs autres écrivains distingués. Ces journaux accablaient les anciens membres de la Convention ; ils étaient furieux de ces attaques continuelles , et ces hommes, grands prédicateurs des libertés dont ils pouvaient se servir, détestaient celles qui leur montraient la vérité. Ils demandèrent une loi pour la répression des abus de la presse. Cambacérès , qui présidait , me nomma , et je me trouvai en présence de Syeyès et de Treillard. Ils m’avaient désigné parce

que j’avais, dans l’Assemblée législative, parlé fortement contre la calomnie, contre ses horribles résultats, et proposé quelques dispositions répressives. Ce fut d’eux- mêmes que j’appris ce motif de ma nomination. Mous discutâmes longtemps, et inutilement. Je leur fis remarquer combien l’esprit des journaux du moment différait de celui des temps où j’avais parlé contre eux , que je ne pouvais consentir à aucune proposition spécialement dirigée contre les journaux dont ils se plaignaient, mais que je désirais, plus que personne , une loi générale et de tous les temps contre les abus de la presse, et que j’étais prêt à y travailler avec eux Nous ne pâmes arriver à aucune conclusion. C’était inévitable; ils avaient une arrière-pensée facile à découvrir : c’était d’employer la force contre le parti dont ces journaux étaient les organes.

Parmi les députés était le général Piehegru , célèbre par ses victoires. Ses talents militaires furent empreints d’un grand génie, lorsque, prenant l’armée du Rhin, après de nombreux revers qui l’avaient découragée, il arracha la victoire par une manière nouvelle de combattre. Les lignes de W eissembourg avaient été forcées après plusieurs combats. L’armée ennemie était supérieure en nombre et en cavalerie ; ce fut l’inspiration du génie qui tout à coup changea les manœuvres suivies jusqu’alors dans cette armée en un système de tirailleurs, de guerres de postes , de mouvements et d’attaques journalières , rapides et multipliées , qui surprit , ébranla les ennemis, et ramena la victoire sous nos drapeaux. Cette manière de combattre eut d’autant plus de succès qu’elle était conforme au caractère français. Ce grand mérite militaire frappa la France et tous les partis ; Robespierre lui-même en fit un pompeux éloge à la tribune.

Piehegru passa à l’armée du Nord , qui veuait aussi d’être battue. Condé, Valenciennes, ie Quesnoi, Landreeies étaient au pouvoir de l’ennemi ; il n’était plus qu’à quarante lieues de Paris. Obligé de suivre d’abord les plans du comité de salut pu-

Mie, le général eut quelques revers ; mais, aussitôt qu’il put agir sans contrainte , tout changea. Par les opérations les plus rapides, les plus hardies, il battit l’ennemi à Cassel , à Courtrai, à Menin. Peu de jours après il remporta encore une victoire complète sur la grande armée commandée par le prince de Saxe-Cobottrg , le duc d’York et l’empereur François. H marcha ensuite à une autre armée , la trompa par ses manœuvres , et remporta deux victoires éclatantes; les alliés furent rejetés derrière la Meuse et le Rhin.

Au milieu de l'hiver, Pichegru dispersa les restes de l’armée anglaise, hollandaise et autrichienne, passa le Wahal sur la glace, et le 21 janvier il était dans Amsterdam et soumettait toute la Hollande. Ces succès enivrèrent la Convention ; le général victorieux fut loué par l'enthousiasme , et conquit l'admiration des militaires instruits de toute l’Europe. On vit bien que des manœuvres si habiles étaient iuspirées par un génie éteudu , une constance inébranlable , et une noble audace jointe à la plus grande prudence.

Envoyé sur le Haut-Rhin, il était à Paris le 1er avril 17‘Jj , au moment d’une insurrection générale des faubourgs contre la Convention. Nommé commandant des troupes de la capitale, il apaisa la révolte sans verser le sang, et par sa seule présence à la tête d’un nombreux état-major. 11 fut proclamé , dans la Convention, le sauveur de la patrie ; il l’aimait sincèrement ; il méditait son salut. Il conçut le projet de rétablir les Bourbons; il ne réussit pas , parce qu'il fut obligé de confier son dessein à des personnes qui contrarièrent ses plans. On eut des soupçons ; on lui ôta le commandement de l’armée.

Tel est l’homme que nous avions parmi nous , et dont nous ne connaissions pas tout le prix. La plupart d’entre nous ne voyait en lui qu’un général heureux ; très-peu savaient que ses succès n’étaient dus qu’à son génie. Il avait eu une bienveillance particulière pour mou frère , qui servait sous ses ordres ; il l’avait nommé adjudant général. Cela me donna l’occasion heu-

reuse de commencer notre liaison par des témoignages de reconnaissance ; j’eus de fréquents entretiens avec lu? , surtout lorsque nous fûmes membres du même comité. II parlait peu , réfléchissait beaucoup ; on voyait aisément qu’il était fortement occupé de la situation de la France. 11 avait montré le plus grand désintéressement ; malheureusement très-modeste, il ne voyait . pas tout ce qu’il pouvait. Il manquait d’ambition ; s’il avait eu cette qualité, si belle dans une 3me élevée, il aurait eu dans ses nouvelles fonctions le mouvement et l’audace qu’il avait à la guerre; il aurait imposé au Directoire et entraîné la Chambre.

Je m’aperçus aisément, et d’autres aussi, qu’il était profondément dégoûté de tout ce qu’il voyait , de tout ce qu’il entendait , et que le dégoût l’entraînait dans une sorte d’apathie. Il eût été différent s’il avait vu la majorité se porter vers lui, le reconnaître pour son chef et décidée à suivre sa bannière.

Jamais le parti des honnêtes gens ne s’est trouvé dans une plus heureuse situation. Quoi de plus heureux que d’avoir pour chef un homme de génie , victorieux , audacieux et prudent à la fois , très-instruit , d’une grande expérience , capable d’entraîner les hommes, s’exprimant très-bien, avec facilité, sans emphase , sans déclamation ! Mais aussi quoi de plus honteux qu’un parti nombreux , une majorité n’aient pas conçu le prix d’un tel chef et n’aient pas volé au-devant de lui ! II fallait cela pour le déterminer. Combien c’eût été facile , sans notre mallieureux caractère, qui nous rend absolument incapables de reconnaître la supériorité et d’aller au-devant d’elle. Des hommes qui pour la première fois entraient dans les affaires se croyaient bien plus habiles que lui.

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