‹ Memoires de m. le Comte De Vaublanc avec avantpropos et notesChapitre 29 sur 51 · MÉMO! «ES · texte numérisé non relu

MÉMO! «ES

battre l’armée austro-sarde , en prenant les positions qu’il indiquait , de séparer ces deux armées , de forcer les Autrichiens à chercher leur salut au delà du Pô , de tourner ensuite avec rapidité sur les Piémontais , de les accabler et de les forcer à la paix. Pontécoulant fut chargé 'd'examiner ce Mémoire et d’en faire le rapport à son comité. Je tiens de lui ces détails. Il ajouta que cet écrit renfermait beaucoup de fautes de français et d’orthographe. Lorsque le Directoire fut installé, ce Mémoire passa dans les mains de Carnot , particulièrement chargé de ce qui concernait la guerre. J'ai appris de lui et de son frère qu’il eut plusieurs conférences avec Bonaparte , que ce général parlait avec enthousiasme de son plan, et avec une telle conflance que Carnot fut ébranlé. Bonaparte le priait , le suppliait, répondait du succès.

Carnot se détermina , mais avec beaucoup de peine, à présenter ce pian au Directoire. Il en Gt l’éloge, il en reconnut la possibilité, mais il ajouta que, quoique l’auteur du plan lui parât seul capable de l’exécuter, il hésitait à proposer de donner le commandement à un jeune homme qui n’avait pas encore commandé en chef; qu’il hésitait surtout parce que le gouvernement nouvellement institué devait craindre de corn promettre sa réputation dès les premiers pas de sa carrière. Bonaparte fut appelé; il combattit toutes les objections; il prenait l'armée telle qu’elle était, faible en nombre, sans vêtements, sans magasins, sans argent. Ce fut là surtout ce qui détermina le Directoire ; il aima mieux courir quelques risques que de rester dans l’inaction du côté de l’Italie. Girnot, en me racontant ces détails, ajoutait que Barras, n’étant pas chargé de la guerre, n’avait pas seulement connu le mémoire de Bonaparte , qu’il n'avait d’ailleurs ni les talents ni les connaissances nécessaires pour en faire le rapport au Directoire, et que, dans un moment si important, il eût été impossible que le Directoire se fût décidé d’après le simple crédit de Barras et son amitié pour Bonaparte. Carnot, qui avait dirigé les opérations militaires

pendant toute la guerre , pouvait avoir cette influence sur le Directoire ; c’était impossible à Barras.

Bonaparte conserva des liaisons particulières avec Carnot. A peine eut-il remporté des victoires et rendu son nom célèbre qu’il eut des pensées bien opposées aux pensées des révolutionnaires ; il les manifesta dans plusieurs circonstances. Régnault de Saint-Jean d’Angély était auprès de lui dans l’armée d'Italie ; il y rédigeait un journal sous son inspiration. Il blâmait dans ces feuilles plusieurs opérations des Chambres; mais il louait tout ce qui tendait à rétablir l'ordre public. 11 donna beaucoup d'éloges à mes discours sur les colonies et à mes efforts pour les arracher à la tyrannie qui les accablait.

Bonaparte avait à Paris un de ses aides de camp, M. de La Valette, qu'il avait chargé de lui rendre compte de toutes les choses qui pouvaient intéresser son armée et lui-même. La Valette voyait fréquemment Carnot. Un député prononça un discours véhément sur les événements récents passés à Venise; il accusait indirectement Bonaparte d’avoir ordonné le massacre de prisonniers autrichiens. Les députés qui connaissaient la situation des conseils, et combien ils étaient menacés par la majorité du Directoire, avaient l’espéranee de voir Bonaparte soutenir le parti de Carnot et de Barthélemy, s’ils se déclaraient ouvertement pour la majorité des Chambres. Ceuxlà sentirent l’imprudence de l’orateur. Plus de douze d’entre eux coururent à la tribune pour lui répondre. J'étais de ce nombre ; mais la majorité s’était si fortement prononcée contre son discours que toute réponse fut inutile. M. de La Valette assistait à la séance ; il vit ce mouvement , se rendit sur-lechamp chez Carnot, lui témoigna sa satisfaction de ce qu’il venait de voir, et lui montra le jour même la lettre dans laquelle il en instruisait Bonaparte. Je tiens ces détails de Carnot

L’amiral Villaret- Joyeuse, du Conseil des Cinq-Cents, avait conçu le projet de faire déclarer Carnot en faveur de la ma-

jorité. H le voyait souvent; il l’amena chez moi. Je demeurais sur le boulevard des Italiens. C’était une démarche peut-être trop manifeste. Il y avait alors un si petit nombre de voitures dans Paris que celle du directeur devait être remarquée. Nous eûmes un long entretien. La haine de Carnot pour ses trois collègues, son mépris pour eux le faisaient pencher vers la majorité des conseils. Il était prêt à se déclarer ; la promesse expirait sur ses lèvres. Nous apercevions clairement la cause de son hésitation.: c’était sa situation personnelle. S’il n’avait pas voté la mort de Louis XVI, il n’aurait pas balancé un instant ; mais cette pensée venait changer toutes ses résolutions , quoiqu’il ne pût être encore question du rétablissement des Bourbons ; mais il voyait dans le succès de nos desseins le triomphe du parti royaliste ; il craignait d’être proscrit par ce parti , d’être repoussé avec mépris après avoir été l’instrument de son triomphe. Nous lui disions toutes les choses capables de le rassurer : qu’un si grand service ne pourrait être oublié ; que la destinée de la France était dans ses mains ; que , s’il ne se déterminait pas , il allait être lui-même , ainsi que nous , proscrit par ses collègues. Le danger était certain , pressant ; il en convenait. 11 fallait d’abord le détourner. Nous hii promîmes sur l’honneur de rapporter à lui seul la gloire du succès ; il n’avait même pas besoin de notre déclaration , car l'événement aurait prouvé qu’il en était l’auteur.

Après cet entretien, nous fûmes convaincus, Villaret-Joyeuse et moi , qu’il était fortement travaillé par des sentiments opposés, mais qu’il fallait, pour le déterminer, quelque événement que nous ne pouvions ni amener ni prévoir L’amiral continuait de le voir souvent et m’instruisait de ses dispositions. Il vint plusieurs fois chez moi , mais dans la voiture de l’amiral. Nous étions convenus de n’instruire aucun de nos collègues de ces négociations jusqu’au moment décisif. Un incident bien faible, méprisable même, les rompit pendant quelques jours. Dumolard' venait d’être nommé président du

Conseil des Cinq-Cents; Carnot, qui présidait alors le Directoire, l’invita à dîner; Dumolard refusa par un billet que Carnot trouva offensant. Il le montra à Villaret-Joyeuse , et hii dit : « Je vois maintenant ce que je devrais attendre du parti royaliste , s’il devenait le maître. » Il lui parla de la manière haineuse dont un journal m'avait reproché quelques mots que j’avais dits en faveur d'une opinion de Thibaudeau. Ce malheureux billet et ce journal avaient fait sur son esprit une • profonde impression ; Villaret crut qu’il ne pourrait le ramener à d’autres sentiments.

Mais les événements se pressaient. La guerre était déclarée entre les Conseils et le Directoire ; la perte des députés influents était résolue ; elle devait amener celle de Carnot et de Barthélemy. Les trois autres membres , Barras , Laréveillère et Rewbell confièrent leurs desseins au général Hoche; il commença à faire avancer des troupes vers Paris. Carnot fut promptement instruit des premiers mouvements de ce général , et recommença ses entretiens avec Villaret-Joyeuse. Il avoua qu’il devait agir pour sa propre sûreté ; il ne balança plus ; il concerta avec lui les mesures que nous devions prendre. Le général Pichegru avait une lettre imprudente du général Hoche , dans laquelle il annonçait ses desseius ; je ne sais à qui elle était adressée et comment elle était tombée entre ses mains. 11 l’aurait lue au Conseil ; il aurait dénoncé l’attentat médité par Hoche contre les députés en marchant sur Paris. Nous étions certains de l’engager à cette démarche, lorsque le moment serait convenable. J’aurais saisi cette circonstance pour accuser Carnot , comme spécialement chargé de la guerre, de la marche de Hocliesur Paris, et j’aurais demandé qu'il fût invité par un message à venir dans le Conseil pourrépondreàce reproche. Il avait promis de s’y rendre surle-champ et de tout dévoiler, en accusant ses trois collègues d’avoir formé le projet de dissoudre les Chambres et de proscrire les membres les plus influents. Aussitôt après sa décla-

ration , im décret d’accusation aurait été porté contre les trois directeurs ; le général Piehegru , dont Carnot admirait les talents militaires , aurait été nommé commandant des troupes qui étaient dans Paris , comme il le fut dans une circonstance dont j’ai parlé.

Ce projet devait réussir par son extrême simplicité. II avait le grand avantage de n’avoir pas besoin d’être connu de beaucoup de députés. Deux seulement et un directeur en étaient instruits; cela suffisait pour le succès; mais le succès dépendait entièrement de la manière dont Carnot aurait parlé. S’il dénonçait l'attentat projeté contre les Chambres , nous étions bien certains qu’à i'iustant même l’arrêt d’accusation aurait été prononcé, et le commandement de Paris donné au général Piehegru. Le succès aurait été d’autant plus facile que, ce général, Villaret et moi, nous aurions dans nos discours rassuré le bers conventionnel, en déclarant que nous n’agissions que pour maintenir l’inviolabilité de tous les députés et la préserver des attentats préparés contre elle. La conduite de Carnot aurait puissamment contribué à les rassurer.

Tandis que nous étions occupés de nos idées, Villaret et moi , les autres membres influents du parti royaliste avaient pensé , comme nous , que rien ne pouvait réussir sans Carnot. Ils l'avaient fait sonder par un député qui avait eu des liaisons avec lui. M. Delarue, l’un des députés traînés dans les déserts de Sinamary, raconte, dans un ouvrage qu’il a publié, cette négociation avec beaucoup de détails ; il en résulte que Carnot fut inflexible , et ne cessa de protester que jamais il ne se séparerait de ses collègues. Ce récit et le mien ne se contredisent point. Ce député , que M. Delarue ne nomme pas , mais qu’il m’a dit être lui-même, chargé d’entraîner Carnot dans une conspiration contre le Directoire , parlait au nom d’une réunion nombreuse de députés ; il devait leur rendre compte de cet entretien. Carnot était trop prudent pour s’ouvrir à lui ; d'ailleurs le moment que nous avions choisi pour agir était

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déjà passé lorsque cette conférence eut Heu. Pichegru avait eu la trop facile bonté de livrer aux prières et aux larmes d’une personne la lettre qui annonçait les desseins du général Hoche. Cette action était bien généreuse de la part de Pichegru ; il savait , comme tout le monde , que dès longtemps Hoche était jaloux de lui , et que cette jalousie avait enfoncé dans son cœur une haine qu’il ne pouvait dissimuler. Les troupes de ce général étaient retirées ; il avait renoncé à son projet : on ne songeait plus à le dénoncer. Il n’y avait plus , dès lors , entre Carnot , Villaret et moi , aucune espèce de combinaison qui tendit à reprendre nos premières idées.

C’était un genre de conspiration d’une nature toute particulière, et précisément, parce que ee n’était pas une conspiration, elle aurait réussi s’il nous avait été possible de donner à Carnot une espèce de garantie de la conduite future des royalistes envers lui; mais cela n’était pas en notre pouvoir. Il répétait souvent à Villaret-Joyeuse qu’il avait, dans ses promesses comme dans les miennes , la plus grande confiance , mais que notre parti nous échapperait à nous-mêmes après le triomphe, et que nous serions persécutés si nous faisions des efforts pour le protéger contre le ressentiment implacable des royalistes. Il nous était impossible de le rassurer.

Dans un ouvrage imprimé sur les événements qui précédèrent le 18 fructidor et sur la conduite de Carnot, on trouve ces réflexions , suggérées et peut-être écrites par luimême :

« Si Carnot n’opposa pas plus de vigueur et plus de résis- « tance aux invasions de ses collègues ; s’il tarda trop à dénon- « cer au Corps législatif des complots sur lesquels il ne lui « restait pas le moindre doute ; s'il ne se mil pas ouvertement « à la tête de son parti, comme Barras était à la tête du sien, « ce ne fut pas sa faute, mais bien celle des royalistes , dont « la soudaine résurrection , les nombreuses indiscrétions , les « menaces extravagantes, et surtout les souvenirs implacables,

■< lui révélèrent ce qu’il avait à craindre s’il tombait dans leurs « mains ou s’il se jetait dans leurs bras. » Ces lignes s'accordent parfaitement avec mon récit.

Le récit que j’achève était terminé depuis longtemps lorsque j’ai lu le premier volume des Mémoires de M. de Bourrienne. Il raconte dans le plus grand détail tout ce qui s’est passé avant et après le 18 fructidor : son récit ne contrarie point le mien. Il répète plusieurs fois que Bonaparte était résolu d’appuyer la majorité du Directoire et de combattre la faction royaliste ; mais il ajoute, à la page 232 : Ce parti eût été écouté s’il lui eût offert le pouvoir.

Il dit aussi que Bonaparte était décidé à marcher sur Paris, si la majorité des Conseils avait triomphé. Suppose-t-il par là que, si les deux Chambres ne l’avaient pas nommé l’un des directeurs , ou le chef du Directoire, il aurait marché sur Paris? Je ne crois pas qu’il l’eût osé, et, s’il l’avait osé, le parti triomphant, qui n’aurait eu l’avantage que parla bonne et ferme conduite de ses chefs, aurait pu facilement assurer sa victoire. Bonaparte n’aurait pu être à Paris , avec son armée , avant un mois. Que de mesures on aurait pu prendre! Pichegru aurait été dès le premier jour à la tête d’une armée ; un grand nombre de généraux pensaient alors comme lui et se seraient joints à lui. Bonaparte se serait exposé à être mis hors la loi et déclaré traître à la France par des motifs bien puissants, puisque par sa marche avec son armée il aurait livré l’Italie aux Autrichiens et exposé ce pays à un soulèvement. Toute son armée ne lut serait pas restée fidèle. Moreau, qui était à la tête d’une armée, Moreau, son rival de gloire, se serait déclaré pour le gouvernement que les Conseils auraient formé.

Le Mémorial de Sainte- Hélène insinue, en parlant du 18 fructidor, que Bonaparte avait le désir et l’espérance que la majorité des Conseils triompherait ; M. de Bourrienne pense différemment et donne beaucoup do preuves contraires ; mais il doit savoir que dans les dissensions civiles on agit presque tou-

jours ouvertement d’une manière plus ou moins' opposée à ses désire, et même à ses résolutions, tant qu’elles sont secrètes. Si Carnot avait pu se déterminer en faveur de la majorité, ses discours à M. de Iæ Valette auraient été différents , et la correspondance de celui-ci aurait empêché Bonaparte de se prononcer ouvertement contre les Chambres. On a vu plus haut quelle impression avait faite sur M. de La Valette le mouvement d’un grand nombre de députés pour repousser l’imprudent discours prononcé contre Bonaparte et son armée. D’ailleurs Carnot n’aurait pas voulu qu’on oubliât la gloire dont Bonaparte venait de couvrir les armes françaises , et il aurait trouvé les députés influents disposé* à seconder des vues aussi justes que politiques. Donc, si la majorité du conseil avait été bien dirigée , elle aurait eu pour elle Bonaparte lui-même.

M. de Bourienne dit que << Bonaparte trouvait inexplicable « que le Directoire pût témoigner de l’inquiétude sur la manière « dont il avait envisagé le 18 fructidor, lui sans qui le Direc- «toirc aurait succombé. » Ces inquiétudes existaient donc, puisqu’elles étaient reconnues par Bonaparte même, qui motivait sur elles la demande de sa démission. Il avait cependant fait tant de choses ouvertement en faveur du Directoire que ce Conseil n’aurait pu concevoir la moindre inquiétude sur ses sentiments s’il n’y avait pas eu quelque cause particulière et secrète; cette cause était l’accord qui existait entre M. de La Valette et Carnot. J’en ai donné une preuve certaine et assez forte ; mais voici une autre cause de ces inquiétudes du Directoire que M. de Bourriennca ignorée.

Lorsque Carnot cessa, suivant l’usage, de présider le Directoire , un mois ou peu de jours avant le 18 fructidor, Laréveillère lui succéda. Il trouva, daus les dépêches arrivées de l’armée d’Italie , une lettre dont l’adresse portait ces mots : Au citoyen Carnot, président du Directoire. Il l’ouvrit et la communiqua à Barras et à Rewbell. Quoiqu’elle fût écrite avec toute la circonspection que commandaient les circonstances ils

y trouvèrent quelque sujet de reproche envers Bonaparte et le témoignèrent à ce général. Il répondit avec hauteur, et rappela •qu’il avait écrit, non pas au président du Directoire, mais au citoyen Carnot, président ; que c’était par conséquent une lettre particulière, et non une lettre officielle. Carnot en fut instruit et réclama sa lettre. Ce fut un sujet de querelle. Les querelles violentes étaient continuelles alors entre les autres directeurs et lui. C’est de Carnot que J’ai appris cette anecdote, lorsque je l’ai vu en Suisse , chez M. de Vintimille.

Tout ce que dit M. de Bourrienne est incontestable; mais cela n’empêche pas que les événements auraient pu être bien différents de ce qu’ils ont été. Villaret-Joyeuse et moi , nous allions droit à la source unique de toute espérance, en nous concertant avec Camot. 11 avait pour lui les généraux Pichegru . Moreau et beaucoup d’autres. Pichegru aurait eu sur-le-champ une armée ; Moreau en avait une. Ces deux armées auraient appuyé la majorité des Conseils et le nouveau Directoire. D’ailleurs, je le répète, la majorité n’aurait pas oublié tout ce que la France devait aux victoires de Bonaparte. Camot en parlait souvent dans nos entretiens.

Je trouve la preuve de ce que j’avance, relativement à M. de La Valette et à Bonaparte, dans une notice imprimée au-devant du procès des Anglais qui favorisèrent l’évasion de M. de La Valette. J’y vois :

« Bonaparte imagina d’avoir à Paris un homme entièrement « à lui , qui fût comme une sorte de ministre résidant près du « gouvernement et auquel il adressait ses dépêches, en lui lais- « sant la faculté de transmettre par des notes ce qui pouvait « servir à ses desseins. Cet homme fut M. de La Valette.

« Le Directoire souffrit longtemps en silence cette insulte,

« qui se joignit alors à tant d'autres; mais bientôt, ne trou- « vaut de salut que dans un coup d'autorité , il signa l’arrêt « du 18 fructidor. Le succès inattendu de cette mesure ayant « rehaussé l’orgueil du Directoire, le président parla de com-

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« prendre l'agent du général Bonaparte dans la proscription. « l^a Valette ne crut pas devoir s’exposer à l’effet de cette me- « nace; il se retira en Allemagne. »

On trouve, dans les Mémoires de M. de La Valette, que Barras fit surveiller sa correspondance avec Bonaparte. Il ajoute : « Elle était en chiffres , et cette preuve de défiance et « de mystère, en augmentant les soupçons, contribua peut-être • à hâter la catastrophe, dans la crainte que Bonajxirte ne « prit un parti qui aurait embarrassé le Directoire. »

Oui , il aurait pris ce parti , j’en suis convaincu, si la majorité avait été régulièrement systématisée, sous des chefs avoués par elle. Son caractère fy portait plus encore que les circonstances; une courte négociation avec son agent, avec Carnot et l’un des chefs avoués par la majorité, aurait tout terminé. En effet, on voit, par les dernières phrases de M. de la Valette qu’une défiance mutuelle existait entre trois directeurs et Bonaparte. Si notre parti avait eu des chefs , ils auraient profité de cette défiance ; il leur eilt été facile de rassurer entièrement Bonaparte par son confident, M. de La Valette. Le général aurait peut-être saisi le pouvoit en sauvant les Chambres de la tyrannie du Directoire.

Il est certain que les choses étaient dans cet état singulier, ou la tyrannie du Directoire pouvait être abolie dans une heure, si Carnot s’était déclaré. Il est très-humiliant de dire qu’avec lui nous aurions été puissants et que sans lui nous n’étions rien. Cette triste situation venait uniquement de notre caractère politique, qui sera toujours dominé par notre vanité et notre jalousie naturelles, deux défauts qui ne nous permettront jamais d’avoir des chefs de notre choix et de leur accorder quelque confiance. Tel a toujours été et tel sera toujours le parti des honnêtes gens en France; tandis que la faction qui veut détruire est entraînée par un instinct impétueux qui l’avertit sans cesse qu’elle ne peut espérer de succès si elle n’a pas d’ensemble, et par conséquent si elle ne reconnaît pas de chefs.

Eu outre, il faut avouer qu’il y a dans notre caractère politique une certaine niaiserie qui nous fait croire à la puissance des lois, des déclarations, des maximes, des principes, toutes choses les plus faibles en politique qu'on puisse imaginer, et les plus incapables de relever seules ou de soutenir un gouvernement.

Nous le montrâmes bien dans ces circonstances. Nous n’opposâmes à la conspiration de Barras, à la marche de Hoche contre les Chambres, qu’une vaine formule qui déclarait criminels les généraux qui s'avandaient avec leurs troupes jusqu’à une certaine distance de Paris. Deux poteaux devaient être • plantés avec une inscription. Remarquez que cela n’empêchait pas le Directoire, maître des armées, d’introduire dans Paris les troupes destinées contre nous, et que déjà elles y étaient rassemblées. '

C’était une chose déplorable et risible à la fois que cette confiance de la majorité dans ces deux poteaux. J’ai vu des hommes qui entraient en fureur contre ceux de leurs collègues qui combattaient cette mesure. Pendant toute la Révolution, au milieu même des plus grandes horreurs, nous avons vu cette niaiserie ; elle forme le fond de notre caractère politique , elle provieut de notre faiblesse. Un général victorieux fut le rapporteur du comité qui proposa ce moyen ridicule.

11 devait paraître étrange à un homme d’un si grand génie , qui avait commandé les armées, remporté des victoires éclatantes, anéanti quatre armées ennemies , de proposer de semblables mesures; il avait des idées bien différentes. J’avais souvent remarqué dans ses discours qu’il ne pensait pas qu’on pût rien faire sans commander une armée, et qu’il était très-éloigné de tenu» ce qu’on appelle un coup de main. Tous ses discours confidentiels auraient pu se traduire ainsi : « Donnez-moi une armée, et vous verrez. » Sans une malheureuse modestie, il se serait moqué du comité qui le nommait son rapporteur ; il aurait montré le mépris que lui inspiraient de pareilles mesures ;

il aurait pris l’ascendant qui devait lui appartenir. 11 n'avait pas en lui-méme cette confiance extraordinaire qu’avait Bonaparte, excepté quand il commandait une armée. Aussi fus-je bien surpris de le voir, quelques années après, venir braver Bonaparte dans Paris. J’ai ouï dire à une personne très-instruite de ses projets qu’on le détermina à Londres en paraissant croire qu’il craignait Bonaparte. Son audace fut seule écoutée, et l’emporta sur la prudence qu’il avait toujours unie à l’audace dans ses manoeuvres militaires.

Le général V illot, député comme lui , n'avait jamais commandé en chef. 11 avait d’autres idées ; il croyait qu’on pouvait réussir par une entreprise subite et hardie. Ses paroles et ses démarches prenaient trop l’empreinte de cette espérance. Il venait quelquefois aux séances à cheval , avec des pistolets aux arçons de sa selle. C’était une erreur de croire qu’on pouvait réussir par un coup de main. Le Directoire avait dans Paris des troupes obéissantes; jamais peut-être elles n’ont été plus soumises qu’alors Le règne de la Terreur avait imprimé la crainte dans nos camps plus encore que dans nos villes. Les victoires récentes en Italie avaient affermi le pouvoir du gouvernement sur l’armée, sur les troupes qui étaient sous ses ordres dans Paris. Il était absurde de vouloir lutter contre lui par un coup de main.

Mais les choses auraient été bien différentes dans le plan que j’ai exposé plus haut. Carnot, déclarant à la Chambre des députés le complot formé contre elle, aurait imprimé aux esprits un grand mouvement. C’est par des mouvements semblables que l’on entraîne tous les peuples, surtout le peuple français. Le mouvement une fois imprimé, il faut être bien mal habile pour n’en pas tirer tout l’avantage qu’on s'en était promis. Tout homme qui connaît l'histoire de la Révolution sait que des mouvements imprimés aux esprits par des circonstances nouvelles ont seuls amené de grands changements en bien comme en mal. Nous manquâmes une occasion semblable

par la situation personnelle de Carnot ; nos ennemis surent en profiter. Ce fut par la supposition d’une conspiration qu’ils anéantirent les espérances des royalistes ; mais ceux-ci auraient pu fonder leur accusation sur une conspiration véritable contre la liberté des Chambres législatives.

Tandis que se passaient les choses dont je viens de parler, Barras formait seul une autre conspiration. Deux ou trois mois avant le 18 fructidor, il chargea une personne qui allait en Angleterre de voir le ministre anglais et de lui confier ses projets ; il promettait d’opérer une révolution en favorisant le parti royaliste et de donner la couronne au prince légitime. Il demandait 12 millions, qui devaient être partagés entre lui et les personnes mises dans sa confidence. On n’aceepta point ses offres. J’ai la certitude la plus positive de ce que je raconte; je connais la personne qui fut chargée par Barras de cette négociation.

Après le 18 fructidor (4 septembre 1797), Barras entama des négociations auprès de Louis X VIII par l’entremise de Fauche-Borel. On voit, dans les Mémoires de Fauche-Borel, des détails nombreux qui prouvent combien, dans de semblables affaires, il est difficile de réussir par des intrigues qui emploient un grand nombre de personnes et obligent à beaucoup d’écrits et de voyages. Une longue et périlleuse intrigue aboutit à faire connaître à Bonaparte , dans les premiers jours de son consulat, les lettres patentes données par Louis XVI H à Barras. Il en fut de même de cent petites intrigues pratiquées dans l’intérieur de la France; aucune n’avança d’un seul jour le retour de la légitimité. Pichegru seul avait conçu un véritable plan , quand il' était à la tête d’une année, victorieux et couvert de gloire ; on sait ce qui empêcha le suecès.

Toute la conspiration de Lucien Bonaparte en faveur de Napoléon, pendant qu’il était en Égypte, se bornait à le presser d’arriver en France. Il arriva avec sa gloire; mais seule elle n’aurait pas suffi. Son génie, très-elairvoyant sur le point dé-

cisif des grandes affaires, porté naturellement à la résolution , éloigué de toute hésitation, capable même de mouvements impétueux, quand l'instant est arrivé, son génie seul le porta au sommet du pouvoir.

Des choses de cette espèce ne peuvent réussir sans de grands moyens et une extrême simplicité dans la préparation. Ou a vu combien tout eût été facile à Carnot s'il avait pu se décider. Le plus grand moyen existait : c’était la majorité certaine, indubitable de la chambre élective ; c’était le grand mouvement qu’eût excité la déclaration de la marche du général Hoche sur Paris; c’était la présence d’un général victorieux, mis sur-lechamp à la tête des troupes, et l’amitié qui l’unissait, ainsi que Carnot, au général Moreau, qui commandait une autre année. Dans nos entretiens, Carnot apercevait, dans toute leur étendue, ces grands moyens de succès ; il les récapitulait avec une sorte de complaisance ; mais il ne pouvait se décider. On en connaît les raisons.

Je crois que Barras présumait trop de ses forces dans les deux entreprises qu’il a ébauchées pour le retour des Bourbons. II n’avait jamais commandé les armées ; il n’avait pas, comme Carnot, dirigé la guerre pendant huit années, et placé une foule de généraux et d’officiers de tout grade qui lui devaient leur avancement. Il n’avait pas auprès de lui un homme comme Piebegru, à qui un seul mot aurait suffi pour le faire déclarer ; il promettait d’ailleurs la chose la plus difficile : le retour subit, instantané des Bourbons. Rappelez- vous avec quelle profonde dissimulation Monk le républicain ,*à la tête d'une armée, voulant rétablir Charles II, semblait agir d’une manière contraire à son but et préparait le moment décisif. Toute action de cette espèce doit avoir un commencement, un milieu et une fin ; ce sont les deux premières parties qui assurent le succès de la dernière. Sans des moyens et une marche semblable, il faut, dans de graves ébranlements, ne pas agir plutôt que de faire des tentatives inutiles, car elles fortifient toujours

le parti contraire. Ou ce parti gouverne bien , et alors on ne peut rien contre lui ; ou il gouverne mal , et alors il perd ses forces ; il amène lui-même l’instant où l’on pourra l’attaquer avec avantage.

Notre faiblesse était manifeste ; il était évident que notre parti ne pouvait rien ; il faisait pitié à tous ceux d’entre nous qui réfléchissaient profondément sur les circonstances menaçantes où nous étions. D’imprudents députés parlaient du rétablissement de la royauté comme si une chose si difficile dépendait de nous et pouvait se faire sans y marcher par degrés, avec constance, mais avec lenteur, en amenant les événements, en sachant s’en servir. Ces hommes , incapables de combiner la moindre mesure et d’enchaîner plusieurs déterminations les unes aux autres, n’avaient que de vaines paroles et nous perdirent. Camille Jordan , qui depuis s’est jeté dans le parti opposé, demandait la liberté des cloches comme une chose fondamentale, et vouait ainsi au ridicule et lui-même et son parti. En vain lui disait-on : « Laissez venir le nouveau tiers, et vous aurez la liberté des cultes dans toute son étendue. » Son obstination était d'autant plus mauvaise que , dans les campagnes , ou entendait déjà les cloches, qui, de toutes parts, retentissaient sans permission. Mais son discours était préparé ; il étaitécrit ; c’était une pièce d’éloquence : comment en faire le sacrifice ? Cette malheureuse vanité , qui s’obstine à débiter un discours écrit lors même que les choses sont changées ou ne sont ni préparées ni favorables , a peut-être , plus que toute autre cause , contribué aux sottises de nos Assemblées ; et c’est surtout parce qu’ils portent avec eux ce funeste inconvénient qu’ils devraient être bannis de nos Assemblées , comme ils l’étaient et le sont de toutes les assemblées délibérantes.

Je saisis une occasion favorable, en parlant de l’autorité du Directoire et de l’usage qu’il en faisait, pour exposer la honte imprimée au nom français par la longue captivité, en pays étranger, de MM. de Lafayette, Latour-Maubourg et Alexandre

de Lameth ; je demandai s’ils avaient cessé d’étre Français, si le Directoire les avait rejetés du sein de la France, s’il croyait pouvoir faire de sa puissance un plus noble usage qu’en réclamant la liberté de ces Français, retenus depuis si longtemps dans une douloureuse captivité. Je fus appuyé par l’assentiment de la très-grande majorité. Le Directoire connut ce qu'il devait faire. Le soir du même jour, je reçus les remercîmeuts les plus vifs de Mme de Lafayette et de ses enfants , qui se livrèrent à l’espérance. Les prisonniers furent mis en liberté peu de temps après, par l’entremise du Directoire.

Le Conseil des Cinq-Cents s’occupait alors de mesures défensives, telles qu’un changement dans sa garde particulière et le rétablissement de la garde nationale. Il adopta promptement ces deux résolutions ; mais le Conseil des Anciens n’y mit pas la mém*e promptitude. Au reste, c’étaient de bien faibles moyens ; ils étaient même inutiles. L’esprit public était contraire au Directoire : c’était bien connu; mais, encore une fois, quelle puissance peut avoir cette chose appelée opinion publique? Le meilleur esprit ne produit rien sans un mouvement imprimé par quelque circonstance ; c’est à faire naître ces circonstances que consiste l’habileté. C’était en vain qu’un grand nombre de chouans et de Vendéens, hommes éprouvés et résolus, s’étaient rendus à Paris , animés des meilleurs sentiments.

Nous étions absolument dans la même situation que celle où s’était trouvé Louis XVI au 10 août 1792. Alors, comme à l’instant dont je parle, on avait assez de forces pour repousser l’attentat qui se préparait. La détermination du mouvement pouvait partir de la majorité de la Chambre, comme, au 10 août, elle aurait pu partir des ministres et du roi. Mais il nous manquait ce qui seul peut faire réussif ou l’attaque ou la défense : un petit nombre de chefs certains d’avoir l’assentiment de leur parti, dont le pouvoir fût connu , avoué , proclamé par leurs amis et redouté de leurs ennemis. Jamais nous ne verrons rien de semblable en France ; notre caractère s’y oppose. Je parle

des honnêtes gens. Au 27 juillet 1830, un parti eut des chefs connus d’avance et rapidement proclamés ; l’autre parti n’en eut point, et ses chefs naturels disparurent comme des ombres.

Mous étions sans chefs, comme au 10 août, mais nos ennemis en avaient trois, animés par un intérêt commun ; ils avaient l’autorité ; ils ordonnaient , ils étaient obéis : leur succès était infaillible.

J’étais membre de la commission des inspecteurs, avec MM. Pichegru, Delarue, Eyraery et Thibaudcau. Dès le 14 fructidor nous reçûmes des rapports alarmants. Nous résolûmes de faire un rapport au Conseil ; j’en fus chargé. Riais il était impossible de l’établir sur les informations que nous avions. C’étaient des récits de propos tenus dans des groupes agités qui s’occupaient des affaires publiques, des avis sans preuves, sans fondements. Je n’avais besoin de rien de tout cela poujr savoir que nous étions dans le plus grand danger, et rien de tout cela ne pouvait me servir pour motiver un rapport. Cependant il fut convenu que je le ferais le 18. Cette résolution ne put être secrète ; elle hâta la détermination du Directoire ; mais il était évident que , sans la connaissance du projet de ce rapport, le Directoire allait éclater. La ruine de notre parti était certaine ; elle provenait de la nature même des choses , et ces choses provenaient de notre caractère.

Nous ne pouvions nous sauver que par une action vigoureuse; mais point d’action sans des chefs bien certains que tout ce qu’ils proposeront sera adopté sur-le-champ par la majorité , sans aucun discours ni discussion aucune. Il est certain que les directeurs nous faisaient l’honneur de craindre un rapide décret d’accusation.

Dans le projet ébauché par Carnot, Villarct-Joyeuse et moi, l’action se trouvait naturellement; elle ne pouvait manquer si nous avions eu le consentement de Carnot. Dans le moment . dont je parle, l’action aurait existé sans Carnot, si nous avions formé un vrai parti, si le général Pichegru en avait été le chef

déclaré, sûr d’être soutenu, et dès lors écoutant et suivant les inspirations de ce génie prudent et audacieux qu'il avait tant de fois déployé. Il n'aurait pas eu besoin de ces ridicules informations qu’on ne me livra que le 17 ; il aurait eu assez de preuves à présenter, en s'appuyant sur la notoriété publique, pour imprimer un grand mouvement, motiver un décret d’accusation contre trois directeurs , les faire remplacer, et prendre le commandement général des troupes qui étaient dans Paris. Carnot , conservé dans le Directoire , nous aurait secondés ; il n’aurait plus craint la déclaration subite, de la royauté , chose absolument impossible alors , et sur laquelle les chefs avoués auraient pu le rassurer.

Mais il aurait fallu que ces mesures eussent été à l’instant même approuvées par le Conseil des Anciens. Son assentiment était vraisemblable ; car, dans les grandes crises , un mouvement imprimé rapidement et sans hésitation par la Chambre élective , en bien comme en mal , sera toujours irrésistible. En lisant ces lignes , n’oubliez pas que nous avions une majorité certaine , indubitable.

Ainsi notre parti eut alors deux moyens de tout sauver : l’un, facile et prompt, par Carnot, s’il avait pu se déterminer; l’autre par le général Pichegru , si nous avions eu dans nos têtes la plus faible partie d’une intelligence capable de combiner des mesures d’action. J’ai honte de nous-mêmes en écrivant ces lignes. Pichegru seul est excusable , parce qu’il était accablé d’un profond dégoût de tout ce qu’il voyait et entendait.

La disposition naturelle de mon esprit me portant à toujours chercher dans les affaires le point principal d’où le reste dépend , à m’y arrêter, et à bien considérer ses effets , j’étais convaincu que nous étions perdus, parce que nos ennemis pouvaient agir, et que nous, au contraire, nous ne pouvions avoir aucune action.

Le soir du 17, j’engageai ma femme et ma fille à se rendre

chez des amies et à y passer la nuit ; je me rendis ensuite à la salle de la commission des inspecteurs. Thibaudeau me remit les proclamations imprimées du Directoire; elles allaient être affichées pendant la nuit. Les troupes commençaient à marcher et à s’avancer sur différents points peu éloignés des Tuileries. Le général Augereau les commandait.

Un député , M. de Mcrsan, a écrit, dans une brochure qu’il a publiée sur le 18 fructidor, qu’il m’avait vu ce soir môme dans la salle des inspecteurs, qu’il m’avait révélé toute la conjuration du Directoire , et que je n’avais pas voulu le croire. 1 1 aura pris pour de l’incrédulité l’indifférence apparente avec laquelle je l’écoutais. J'étais parfaitement instruit, par mille indices, et par Thibaudeau , qui m’avait montré la proclamation du Directoire. Comment n’aurais-je pas su ce que tout le monde savait? Je savais depuis longtemps que la crise devait arriver et qu’elle était inévitable. Ce député était toujours en mouvement, parlait de tout et à tous, voulait tout savoir, croyait tout savoir, proposait des mesures , croyait au succès certain de ses idées et de ses plans. Dans une perpétuelle agitation, il faisait à son parti un mal dont il ne se doutait pas. Il croyait de bonne foi avoir la plus grande influence dans toutes les affaires. Si on l’avait cru, il aurait tout sauvé. Les hommes de cette espèce sont très-nombreux dans les agitations politiques ; avec d’excellentes qualités ils font un mal infini.

M. Delarue, d’un caractère bien différent, mettait un zèle extrême à servir notre cause; on peut en voir la preuve dans l'ouvrage qu’il a publié. Il croit que le général Villot avait organisé un corps de douze à quinze cents jeunes gens déterminés à suivre ses ordres; il en parle avec certitude. S’il ne se trompe pas , ce général n’aurait pas dû laisser agir le Directoire : il aurait dû le prévenir. Mais était-cc possible quand le Directoire avait dans Paris une armée nombreuse et obéissante? « On voulait, ditM. Delarue, agir légalement. » Dès lors on n’avait pas besoin de cette force très-illégale. C’est

encore là une des causes continuelles de la perte des honnêtes' gens dans les dissensions publiques : ils sont toujours arrêtés par des considérations dont ne s’occupent jamais leurs ennemis. Ceux-ci se mettent dès l’abord en état de guerre et se préparent à fouler aux pieds toutes les lois

Au reste, le 18, quand le moment tèrrible arriva, les députés des deux Chambres , au nombre de deux cents environ , se conduisirent avec beaucoup de courage; les présidents, MM. Siméon et Lafond-Ladébat, leur donnèrent l’exemple. Chassés de la salle des séances par la force, ils tentèrent encore d’y pénétrer. Un corps de cavalerie chargea des hommes sans armes et les contraignit à se disperser. Pastoret harangua avec force les satellites armés , et leur adressa sans ménagement les épithètes qu’ils méritaient. J’appris, en me retirant, que plusieurs députés étaient réunis chez Lafond-Ladébat; je m’y rendais lorsqu’on m’instruisit qu’on venait d’environner sa maison d’une troupe armée , qu’on y avait pénétré en plein jour de vive force et arrêté tous les députés qui s’y trouvaient. Je me rendis chez M. Dorion , excellent et fidèle ami autant que bon royaliste.

La liste des proscrits était alors publique : c’était ma quatrième proscription. La plus dangereuse fut celle que prononça la Commune de Paris, au 10 août. Mis ensuite, hors la loi , errant dans la France , n’ayant d’asile que les grands chemins, condamné à mort le 13 vendémiaire et à la déportation le 18 fructidor, j’étais destiné à subir une cinquième proscription ; mais ce ne fut que longtemps après.

Le lendemain 19, j’allai un instant, caché dans un fiacre, chez M. Mallus , digne royaliste du côté droit de l’Assemblée législative. 11 y montra toujours la plus grande fermeté. Sa conduite ne démentit pas un instant ses principes; il publia, en 1792, une déclaration noble et énergique de ses sentiments. Le général Rochambeau et M. Panis, son aide de camp, vinrent me trouver chez lui; ils se chargèrent de me conduire hors de

Paris. Ils avaient tout prévu. I~i fille de M. Mallus était présente à notre entrevue ; cette jeune et belle personne me considérait avec cet attendrissement qu’inspire un proscrit à une belle âme. Elle paraissait plus accablée que moi-même de ma position. Elle épousa, peu d’années après, M. le marquis d’Ambly, et j’ai eu l’occasion de lui rappeler cet obligeant intérêt, qui n’est jamais sorti de ma mémoire.

Je demandai aux deux militaires comment ils pourraient me faire sortir des barrières sans être arrêté. Les ordres les plus sévères avaient été donnés , et des troupes de ligne , postées à toutes les portes, avaient à leur tête des officiers chargés d’examiner les passe-ports. Je n’en avais pas. Rochambeau me répondit qu’il se chargeait de tout, que c’était une expédition militaire, et qu’il répondait du succès. Deux femmes étaient dans sa voiture ; elles me dirent qu’elles seraient heureuses de contribuer au salut d’un royaliste. Arrivés à la barrière de Paris, la voiture fut arrêtée. Les deux officiers, en grand uniforme, avec d’énormes chapeaux et des plumes élevées, se mirent aux portières , parlèrent à l’officier de garde et aux soldats. Les femmes se levèrent et se mêlèrent à la conversation, qui devint très-bruyante et fort joyeuse. M’étais entièrement caché dans le fond de la voiture , derrière ces quatre personues. Elle passa librement , tandis que les femmes et les officiers achevaient de causer avec le commandant et les soldats du poste.

Parvenu à une certaine distance de Paris , je remerciai affectueusement mes libérateurs et j’entrai dans les champs labourés. Je pris un sentier, et je parvins à une maison de campagne , chez M. et Mme Ségretier, mes anciens amis. Comme le Directoire faisait cherçher de tous côtés les proscrits échappés à sa vengeance , je quittai ces dignes amis , et je me rendis chez Mme Cottin , dans une maison de campagne cachée au milieu des bois , dans la forêt de Marly, et qui appartenait à son parent, M. Gerardot, banquier à Paris. Là M. Bresson,

aussi adroit que généreux , vint avec des outils. Il changea les cloisons , et les arrangea de façon à me faire une petite chambre qu’on ne pouvait soupçonner si l’on faisait des recherches dans cette maison. J’y passais les jours et les nuits. Ma fenêtre donnait sur un taillis très-épais ; je pouvais , en sautant par la fenêtre, aller, sans être aperçu, dans une partie de la forêt , où je jouissais du plaisir de la promenade, si doux pour un prisonnier.

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