‹ Memoires de m. le Comte De Vaublanc avec avantpropos et notesChapitre 30 sur 51 · CHAPITRE XXL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXL

Arrivée en Suèase après ma proscription du 18 fructidor. Séjour dans ce pays. Départ pour l’italir.

En écrivant ce chapitre et le suivant, je reconnais que je sors du pfan que j’ai constamment suivi jusqu’à présent. Je ne recherche plus les causes et les suites de nos révolutions ; mais comme , pendant mon séjour en Suisse tt en Italie , j'ai vu des choses qui étaient les effets immédiats de nos principes et de nos révolutions , j’ai pensé que ces deux chapitres seraient ainsi liés au reste de l'ouvrage. Peut-être le lecteur, après les avoir lus avec l’indulgence que je lui demande , accordera plus d’attention encore à la seconde partie politique. Je rentrerai alors dans mon plan, et je rechercherai avec soin les causes des grands changements , dont nous avons eu successivement le spectacle

Après une quinzaine de jours passés dans les bois de Marly, je partis pour la Suisse , toujours à pied, comme dans mes autres proscriptions. On avait indiqué à ma famille un guide qu’elle m’envoya ; je fus très-fâché de l’avoir. Cet homme était extrêmement peureux; les moindres rencontres l’effrayaient; il augmentait ainsi les risques que je courais d’être découvert. Je m’aperçus d’ailleurs que , dans toutes les auberges où il me faisait entrer, il était connu pour conduire ainsi des proscrits, et surtout de malheureux prêtres. Un jour nous nous trouvâmes tout à coup vis-à-vis de deux gendarmes à cheval ; il trembla de tous ses membres ; il se jetait à droite et à gauche. Il me disait de chanter; je l’envoyai promener avec ses chansons. Je fus très-étouné que ces gendarmes n’eussent conçu

aucun soupçou , tant était visible la frayeur de cet homme. Je regrettai le temps où, pendant la Terreur, je voyageais seul au milieu de dangers bien plus grands, sans autre guide que mon sang-froid et ma présence d’esprit.

Je lui ai cependant l’obligation de m'avoir fait entrer à Arbois chez un bien digne homme dont j’ai malheureusement oublié le nom ; il me reçut comme on reçoit un proscrit dont on partage les opinions politiques. Nous parlâmes beaucoup des derniers événements, de ceux qui se préparaient, et du général Pichegru , né dans cette ville et cher à ses habitants par son caractère autant que par sa gloire militaire. Quoique buveur d’eau , je n’oubliai pas de parier du vin d’Arbois, que Henri IV aimait tant, et nous bûmes à la santé de ses descendants, dont le retour en France nous paraissait plus éloigné que jamais. Mais nous étions d’accord dans la pensée que ce misérable et ridicule Directoire ne pouvait exister longtemps.

Le lendemain, je me séparai de mon digne hôte , qui répondit à mes remercîments par les vœux les plus affectueux pour mon heureux voyage.

Dans les montagnes du Jura, je rencontrai un jeune homme avec qui je fis une prompte connaissance ; il répondit ingénument à toutes mes questions. Il avait dix-huit ans ; il me dit son nom, en ajoutant « gentilhomme breton. » Sa mère l’envoyait au service’ des princes. Il n’avait presque rien pour sa dépense. Je lui demandai ses ressources ; il fut très-étonné que j’en parusse douter. Il ne manquait de rien ; il serait reçu par les défenseurs de la couronne ; il était ravi du sort qui l’attendait. Je voulus lui dire que l’aimée des princes venait d’être licenciée. Il ne pouvait le croire : c’était impossible ; il était sûr que le roi allait être rétabli sur son trône. J’admirai son ingénuité , ses sentiments et sa persuasion. Mon guide me sépara de lui.

Des hauteurs du Jura je découvris enfin le lac de Neuchâtel , que je voyais à mes pieds Je contemplai avec ravisse-

ment le beau spectacle qui frappait mes yeux. Prêt à sortir de cette France agitée par tant de sottises et d’infamies , et près d’entrer dans la Suisse si tranquille, ce tableau et ce contraste remplissaient mon esprit de mille réflexions. Je ne prévoyais pas que cette Suisse, l’asile de tant de proscrits, allait être bientôt ravagée par ce même Directoire qui venait de me proscrire.

Quand je fus au sommet du Jura , mon guide me montra les premières maisons de la Suisse ; elles étaient au fond de la vallée et présentaient un aspect charmant. 11 me dit que nous pouvions être vus par des douaniers , et que , s’ils nous apercevaient au moment où nous descendions la montagne, ils tireraient sur nous des coups de fusil ; qu’il fallait donc descendre rapidement. Il partit aussitôt. Je suivis son exemple , et, après une course très-rapide, j’atteignis les maisons suisses. On ne peut imaginer, sans l’avoir éprouvé , le plaisir que l’on goûte à se trouver en sûreté, dans une tranquillité parfaite , après avoir été longtemps exposé au danger continuel d’être pris et privé de sa liberté. Après ce plaisir, ce qui m’occupait le plus était la vue d’un peuple nouveau pour moi , et dont les usages et le caractère étaient différents des nôtres.

Le soir même , j’eus l’occasion d’exercer l’attention d’un esprit naturellement observateur. Dans un bourg situé aux pieds du Jura, j’entrai dans uue auberge. C’était un dimanche; je trouvai dans une grande salle beaucoup de personnes rassemblées , et surtout des jeunes gens. Parmi eux était un ministre protestant qui leur parlait avec autorité, tantôt devant tout le monde , et tantôt à l’écart. Deux jeunes gens , après m’avoir bien regardé , s’assirent auprès de moi , et me parlèrent en me faisant entendre qu’ils voyaient bien que j’étais Français. Ils se plaignaient amèrement de l’autorité de leur ministre, d’une espèce d’inquisition qu’il exerçait sur eux ; il voulait tout savoir, toutes leurs actions, leurs paroles, et jusqu’à leurs pensées ; ils se croyaient esclaves , traités comme tels , et ils enviaient la

DE M. LB COMTE DE VAUBLA.RC.

liberté des Français. Je ne répondis pas à leurs plaintes; mais je peignis avec force l’état de la France , et je terminai cette triste peinture par le tableau de ce qui leur arriverait à euxmémes s’ils changeaient leurs gouvernements , leurs usages. Je leur dis combien en France on enviait leur bonheur. Je ne les persuadai point, et je suis convaincu qu’ils furent du nombre des Suisses qui, bientôt après, tombèrent dans un aveuglement qui leur fit échanger la noble liberté dont ils jouissaient pour les chaînes teintes de sang que leur envoya le Directoire de la France.

Le lendemain, je me rendis à Neuchâtel. J’admirai cette jolie petite ville, sa situation , son lac. On me dit que les magistrats ne souffraient pas que des étrangers y séjournassent ; je fus obligé d’en sortir, et je me rendis à Yverdun. Je me trouvai à une table d’hôte , avec une douzaine d’officiers français qui venaient de quitter l’armée du prince de Condé , licenciée par l’ordre des puissances alliées. Parmi eux étaient deux officiers prussiens ; ceux-ci gardaient le silence, mais écoutaient attentivement. C’était une conversation bruyante , un déluge de paroles , ou plutôt un choc continuel d’idées toutes contradictoires. Hélas! ccs braves guerriers qui venaient de répandre leur sang pour la cause de tous les rois , licenciés par ces rois , étaient bien plus occupés à se contredire mutuellement sur ce qu’ils avaient fait, vu et entendu, qu’à se plaindre de l’indigne conduite qu’on avait envers eux.

Après le dîner, un des Prussiens vint à moi , et , comme il me prenait pour un Suisse , il me parla librement de cette conversation bruyante et me dit : « J’ai toujours remarqué « que des Français ne peuvent s’entretenir sans se contredire « les uns les autres sur tout ce qu’ils disent » Je trouvai qu’il n’avait que trop raison, mais en même temps je remarquai que cet homme, qui parlait peu, n’était occupé qu’à copier les manières de ces Français qu’il critiquait. Naturellement roide et lourd, il prenait leurs airs évaporés, sautait sur une jambe.

puis surl’autre, se donnait un air léger, autant qu’il le pouvait.

Le soir je me trouvai, je ne sais comment, dans une espèce de salle commune , avec Mme de Viricux et M. le commandeur de Buffévant, qui avait été sous - gouverneur des enfants de M. le comte d’Artois. Ils pensèrent que j’étais un des proscrits du 18 fructidor et parlèrent honorablement de ce parti et de ses nobles efforts. M. de***, d'une des premières familles de France, pensa et parla bien différemment. Je n’eus rien à lui répondre ; car le commandeur prit sur-le-champ la parole, et repoussa ses reproches, non-seulement avec beaucoup de dignité, mais encore avec un véritable ascendant, sur tout ce que nous avions fait , sur les dangers auxquels nous nous étions exposés , tandis que lui , émigré rentré , végétait tranquillement à Paris , dont il venait d’être chassé après la défaite de notre parti

Le lendemain , le grand seigneur fugitif me pria de passer dans une chambre voisine, et me fit des excuses sur ce qu'il avait dit, m’appelant par mon nom , et me disant qu’il ne me connaissait pas alors. Je ne me rappelle qu’une chose de notre conversation: c’est qu’il jugeait très-mal des événements passés et de ceux qui se préparaient.

Le Commandeur avait appris mon nom par l’un des Français dont ce bourg était rempli, et qui , comme moi, fuyaient la France, d’après les nouvelles lois, mais sans être proscrit personnellement comme je l’étais. Le commandeur se rendit à Lausanne, où il loua une maison agréablement située, qu’il habitait avec Mm* de Yirieux. J’eus souvent le plaisir de les y voir pendant mon séjour dans cette ville , et quelques différences d’opinion n’empêchèrent pas un échange mutuel et cordial de politesses.

J’y trouvai un grand nombre de Français; les auberges et les maisons particulières en étaient remplies. J’y vis Mm* de Mamésia , M. de Thiars , M. de Pontécoulant, MM. de ï*»meth , qui avaient une maison auprès du lac. C’était un spec-

tade singulier que cette réunion de tant de Français qui remplissaient Lausanne : les uns avaient contribué à la Révolution ou l’avaient combattue ; les autres étaient depuis dix ans hors de leur patrie , armés pour leur patrie , et l’on venait de leur ôter leurs drapeaux ; les autres , après être rentrés un moment en France , venaient d’en être chassés , et parmi eux on distinguait trois ou quatre proscrits condamnés a la déportation , Pastoret, Duplantier et moi.

Tous ces Français , d’opiniou différente , étaient très-polis les uns envers les autres; on n’apercevait parmi eux aucun dissentiment, aucune aigreur. Ce n’était pas comme à Coblentz, au commencement de la Révolution. Là on se croyait sûr du triomphe et l’on se divisait ; on comptait la fidélité par degrés, et les derniers arrivés étaient mal reçus. A Lausanne on était vaincu , on sentait le besoin de se réunir, et l’on était arrivé à penser que les constitutionnels royalistes restés en France, et souvent proscrits, avaient combattu pour la cause royale comme les hommes qui s’étaient réunis aux princes ou aux puissances alliées.

J’en eus la preuve à une table d’hôte nombreuse, toute composée d’émigrés; je fus traité par eux avec toutes sortes d’égards. M. de*** me le fit remarquer après le dîner. 11 m’offrit poliment de faire parvenir mes lettres en France. 11 avait un chien barbet, couvert d’un poil épais ; il attachait ses lettres parmi cette laine touffue. L’animal partait à l’ordre qu’il recevait, traversait les montagnes , et ne s’arrêtait plus jusqu’à ce qu’il fût parvenu au château de Mme de ***, situé en Bourgogne. 11 pénétrait dans les appartements, qu’il connaissait, et allait mettre son dépôt aux pieds de sa maîtresse.

Je vis un moment M. le duc d’Ayen, si célèbre à la cour de Louis XV par son esprit et ses bons mots ; il était retiré en Suisse. Il me parut voir très-bien les choses , et sans aucune prévention politique.

M. le baron de Rolle, un des personnages les plus considé-

râbles de la Suisse , nous invita à dîner , Duplantier, Pastoret et moi. C’était dans sa maison de Rolle , située dans le pays de Vaux. Nous fûmes surpris d’y trouver M. Recker; il nous parut plus surpris encore de nous y voir. Il fut d’abord un peu embarrassé ; mais il se remit bientôt, et témoigna le plus grand désir de connaître notre opinion sur les affaires de la France. Nous traitâmes longtemps cette matière importante. L’esprit public , le mépris assez général qu’on avait pour le Directoire, l’impossibilité qu’il se soutînt longtemps , la défiance et les craintes que lui inspirait Bonaparte , la conduite que ce général allait avoir après tant de victoires , la paix qu’il était prêt à signer , tout cela fournit une ample matière à notre conversation. Nous insistâmes surtout sur la conduite que le Directoire tiendrait probablement envers la Suisse , et sur les craintes que nous inspirait pour elle la haine connue et déclarée de Rewbell, l’un des directeurs, d’autant plus qu’il était chargé des affaires étrangères. M . de Rolle nous en parut persuadé.

Quelques jours après, nous allâmes, Pastoret et moi, à une maison de campagne qu’habitaient ensemble M. de Vintimille et M. Adrien Duport. Le premier, sorti de France, où il avait vu une partie de sa famille périr sur l’échafaud, s’était, jeune encore , enrôlé dans l’armée autrichienne ; il avait obtenu toutes les distinctions dues à la valeur et à la conduite ; il avait été aide de camp du prince de Cobourg et du général Mack, qu’il croyait un grand général , et qui depuis vit détruire sa réputation à Ulm, en 1805.

M. Adrien Duport était un des membres les plus influents de l’Assemblée constituante. Carnot, réfugié en Suisse , était à ce diner : une énorme perruque noire le rendait méconnaissable ; il n’était connu que de Pontécoulant. Pendant le dîner, Vintimille parla de la bataille de Maubeuge, perdue, dans la seconde année de la guerre , par le prince de Cobourg. Il disait que ce prince était prêt à saisir la victoire ; que la gauche des Français était,, en déroute, lorsque les choses changèrent en-

tièrement. « Il me semble, disait-il, que je vois encore cet homme grêle , pâle , de mauvaise mine , qui n’avait pas même un habit uniforme , et qui , un drapeau à la main , conduisait la droite des Français à travers un marais, pour attaquer notre aile gauche. » Il ajouta beaucoup de traits plaisants à la peinture qu’il faisait de l’homme grêle et pâle. Carnot éclata de rire. Vintimille l’observa attentivement, et, comme il avait été son camarade à l’école de Mézières , il démêla peu à peu les traits de son visage et s’écria : « Vous êtes Carnot ! » On ne put le lui cacher plus longtemps.

« Eh bien ! lui dit Carnot, c’est moi qui suis cet homme de mauvaise mine , que vous avez tant maudit: J’étais au centre de l’armée avec le général Jourdan, lorsque vous enfonciez notre aile gauche. Le général se prépara à la soutenir, et même donna ordre de faire marcher des bataillons de la droite pour renforcer le centre. Je lui dis aussitôt : « Général , c'est ainsi que l’on perd les batailles. Ne voyez-vous pas que l’ennemi a affaibli son aile gauche pour renforcer sa droite et tomber sur notre gauche ? C’est là qu’il faut marcher. Dès ce moment je prends tout sur moi, comme représentant du peuple. » Je saisis un drapeau; je me fis suivre d’une partie du centre, et, porté à la droite, je marchai rapidement à travers un marais. Ce mouvement remplit nos troupes d’ardeur. L’ennemi ne l’avait point prévu. Je trouvai son aile gauche incertaine , ébranlée ; sa déroute fut prompte , et entraîna le reste de l’armée autrichienne. »

D’après la manière singulière dont j’appris ces détails , je dois les croire certains. Deux hommes opposés l’un à l’autre dans deux armées, qui s’accordent ainsi sans se connaître, et qui arrivent par le plus simple récit à raconter les choses de la même façon , donnent à ce récit l’air d’une vérité frappante. Le reste de leur entretien nous confirma plus encore dans l’idée que la victoire de Maubeuge était due à Carnot ; mais IVf le maréchal Jourdan pourrait prouver le contraire.

J’entretins longtemps Carnot du plan singulier que nous avions formé , Villaret, lui et moi , et du succès probable qu’il aurait eu si Carnot l’avait secondé avec une forte détermination. Nous étions parfaitement d’accord sur ce succès ; il n'avait pas changé d’opinion sur l’issue probable du plan ; mais il conservait toujours la profonde conviction qu’après la victoire les royalistes l’auraient sacrifié.

Je vis à Lausanne avec quelle facilité se fait la contrebande. Dans la maison où j’étais logé était un Français établi en Angleterre depuis plus de vingt ans; il faisait passer en France des marchandises anglaises et suisses, des mousselines, des cotonnades de toute espèce. 11 faisait ostensiblement cette contrebande : je voyais ses toiles étalées , je causais avec lui sur ses opérations. Il avait des hommes aflidés, qui venaient prendre ses marchandises. 11 était si sûr du succès qu’il en remettait d’avance le prix aux personnes qui les lui confiaient, et, lorsqu’elles étaient arrivées à leur destination , on lui remettait l’or qu’il avait donné et la prime qui était convenue. Je lui témoignai mon étonnement de ce qu’il payait d’avance ; il me répondit qu’il attirait ainsi une plus grande confiance , qu’il étendait ses opérations et recevait une prime plus considérable. Tous les jours il faisait de ces expéditions avec une tranquille assurance qui m’étonnait.

Je connus à Lausanne M. le docteur Scholl, médecin d’une grande réputation. Nous avions de fréquentes conversations, dans lesquelles il m’instruisait de tout ce qui concernait la Suisse ; il me peignait le bonheur dont jouissaient ses habitants : à peine y connaissait-on les impôts. Il me dit qu’ayant environ 12,000 francs de rente il ne payait que G francs au trésor du pays. Niais les choses out bien changé quand la France est venue travailler cette contrée naguère si heureuse. Il avait à sa disposition une superbe bibliothèque qu’un riche Anglais lui avait confiée ; il me prêtait des livres italiens ; j’étudiais cette langue.

La Suisse commençait à s’alarmer des desseins du Directoire ; elle était très-agitée ; il s’y formait un parti dont les vœux secrets appelaient les Français. Les autorités cherchaient à éloigner les émigrés et les proscrits ; elles craignaient que leur séjour n’augmentât encore l’animosité du Directoire contre la Suisse. Nous résolûmes , Pastoret, Duplantier et moi, de passer en Italie. Nous eûmes aisément des passe-ports , où nous primes la qualité de Suisses. Nous choisîmes bien mal le moment de notre départ. Nous partîmes à pied le jour même où les habitants du canton de Vaud se rendaient à des assemblées pour je ne sais quel objet politique. Ils marchaient en troupes séparées , formées suivant leurs opinions. Quand nous étions rencontrés par une troupe démocratique , elle nous insultait. « Voilà ces émigrés , ces aristocrates, qui voudraient établir partout le despotisme et qui combattent pour les tyrans. » Un instant après , nous trouvions une troupe attachée aux institutions de leur pays; nous étions encore outragés. « Voilà ces jacobins français qui ont commis tant de crimes dans leur pays, et qui voudraient en commettre dans le nôtre. » Ainsi nous étions toujours outragés. Nous fûmes quelquefois obligés de presser un peu le pas ; ces braves gens avaient bu en route , ils étaient échauffés, et l’habitude que nous avions des procédés politiques du peuple dans notre patrie nous faisait désirer de nous éloigner promptement de ces groupes de raisonneurs, qui tous portaient un gros bâton. Ce fut à travers des cris , des menaces et des reproches contradictoires que nous arrivâmes à Saint-Maurice, dans le Valais.

11 y avait, dans l’auberge où nous étions, un crétin qu’on nous dit être d’une force de corps extraordinaire et très-méchant. On lui faisait faire des ouvrages les plus pénibles de la maison ; mais il n’obéissait qu’à une jeune servante dont la jolie ligure avait touché son cœur. C’était un singulier spectacle de le voir désobéir à d’autres personnes , et tout à coup, soumis en esclave aux moindres géstes de cette servante, faire en

grondant tout ce qu’elle lui ordonnait, les yeux fixés sur elle.

De Saint-Maurice nous allâmes voir un établissement nouveau formé par les religieux de la Trappe , bannis de France. Leur maison était construite en bois ; ils y avaient déjà rassemblé un grand nombre d’enfants de ces contrées sauvages. Le supérieur nous fit entrer dans un vaste réfectoire , où iis faisaient un bien maigre repas. Lorsqu’il frappait dans ses mains, les enfants restaient tous dans la position où ils se trouvaient, les uns , la cuiller en l’air ; les autres , la tenant prête à entrer dans la bouche ou y restant après y être entrée ; d’autres, la tenant dans l'assiette de bois ; tous dans le plus profond silence : c’était la grande obligation. II répéta plusieurs fois son signal, toujours suivi du même exercice. Il résultait de ce silence obligé des enfants que le supérieur, parlant seul , parlait beaucoup. Il nous raconta les persécutions souffertes en France par sa communauté ; elles n’avaient point cessé , et dans le Valais même il éprouvait les gentillesses ordinaires de ces hommes qui , voulant pour eux la liberté , la ravissent aux autres. • •

Très-près de ce monastère naissant était une communauté de femmes assujettie aux mêmes règles que les trappistes. Le bon religieux nous dit que mademoiselle de Condé , sœur du duc de Bourbon , était retirée dans ce couvent ; il était son confesseur, ainsi que des autres religieuses. Les démagogues du pays détestaient ces pieux établissements; ils avaient, pendant une nuit, escaladé les faibles palissades de ce couvent de femmes. Je crois me rappeler que bientôt après elles abandonnèrent ce triste asile et se retirèrent ailleurs. Ces persécutions à force ouvertes, dans un pays habité par des hommes simples et de la religion catholique , prouvent à quel point nos principes révolutionnaires avaient pénétré partout , et que partout ils trouvaient de zélés disciples dignes de nous imiter. Le bon religieux se plaisait dans les détails, et nous trouvâmes, mes amis et moi , que les plus simples convenances auraient dû lui

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' inspirer d'en supprimer plusieurs. Nous les entendîmes avec étonnement d’une bouche qui prescrivait le silence à des enfants.

Peu de jours après nous étions au bourg de Saint-Pierre. En nous y rendant nous fûmes menacés par une avalanche. Une forte masse de neige se détacha de la montagne à notre gauche, passa au-dessus de nos têtes, et courut se perdre dans un vallon avec un grand bruit. Si elle nous avait atteints, elle nous aurait entraînés, et l’on n'aurait plus entendu parler de nous.

Nous restâmes plusieurs jours à Saint-Pierre, parce que le * mont Saint-Bernard était couvert de neige. Le chemin n’était point frayé. Les habitants nous direut qu’ils ne connaissaient point de maladies , qu’ils ne voyaient jamais de médecins , et que cependant ils ne vivaient pas longtemps ; ils en trouvaient la cause dans la fatigue fréquente de monter et de descendre la montagne.

Un prince italien qui, nous dit-on, allait à Naples, fit ouvrir la montagne : c’est l’expression dont on se sert. Plusieurs mulets, conduits par un guide habile, marchent à la suite l’un de l’autre et tracent le chemin. Il faut que le guide ait une grande habitude des différentes indications par lesquelles il reconnaît la route ; s’il se trompait , il pourrait tomber dons un précipice.

Ce chemin ainsi tracé n’était point un chemin; c’étaient des trous faits dans la neige par les pieds des mulets, qui, en se suivant, avaient tous mis les pieds dans les mêmes endroits. Ces trous étaient profonds ; l’espace qui les séparait était couvert de neige; en marchant nous mettions les pieds tantôt dans les trous , tantôt dans la neige. Cette manière de marcher était très- fatigante. Nous avions un guide et un mulet dont se servirent alternativement mes' compagnons de voyage; je ne m’en servis pas : j’avais une grande habitude de voyager à pied. Duplantier portait une ceinture d’or très-pesante ; accablé de fatigue, il me pria de m’eu charger. Arrivés au sora-

met, et entrés dans l’hospice, nous jouîmes délicieusement du ' repos dans un lieu modérément échauffé , et surtout d’un dîner que nous dévorâmes avec cet appétit que donne l’exercice dans ces hautes régions. Nous visitâmes l’église , et , suivant l’usage, nous déposâmes notre offrande dans le tronc.

Nous prîmes congé des bons Pères de l’hospioe eu les remerciant affectueusement de leur cordiale réception. Un guide , précédé de deux énormes chiens, nous conduisait; il nous montra la plaee où un jeune homme imprudent avait péri quelques jours auparavant. Il s’était obstiné à gravir la montagne au moment où tout annonçait une tempête qu’on lui prédisait ; il voulut la braver et périt près de l’hospice. Une croix de bois attestait son malheur et donnait aux voyageurs une leçon de prudence. Nous descendîmes rapidement la montagne. Ce n’était plus le même climat ; le temps était doux ; nous commencions à respirer l’air de l’Italie. Nous parlions sur ces montagnes du passage d’Aunibal , et nous dissertions sur la route qu’il avait prise. Nous ne pensions pas que deux ans seraient à peine écoulés que le mont Saint-Bernard serait franchi par une armée française , par ses bagages et son artillerie ; que le général qui venait de conquérir l'Italie en ferait une seconde fois la conquête, après avoir conquis l’Égypte; qu’il dominerait ensuite la France, une partie de l'Europe, et qu’après douze années d’une puissance extraordinaire et colossale il irait périr captif dans une île éloignée, sous la domination de l’Angleterre.

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