CHAPITRE XXII
Voyage en Italie, avec Pastoret et Dnplantier, condamnés à la déportation.
Turin , Parme , Florence et Rome. A Parme, nous entendons un pro
fesseurde rhétorique parler avec enthousiasme de Racine.
Le voyage d'un proscrit ne ressemble pas à celui d’un homme qui voyage pour son agrément ou son instruction ; il a nécessairement un caractère particulier ; il doit l’avoir surtout dans les circonstances extraordinaires où se trouvait l’Italie en 1797 et 98. Sous ce rapport, le récit qu’on va lire sera lié aux chapitres qui le précèdent et qui le suivent. Je rentrerai ensuite, avec quelque regret, dans la politique, et je n’en sortirai plus. Le Consulat, l’Empire, les Cent-Jours et les deux Restaurations sont tellement séparés , par leur caractère particulier, des gouvernements dont j’ai parlé jusqu’à présent , et des choses que j’ai examinées , que le récit qu’on va lire ne sera qu’une simple séparation , et non pas une digression. D’ailleurs des Mémoires empruntent de leur titre une certaine liberté de composition , dont le cardinal de Retz nous a laissé l’exemple et le modèle.
Arrivés à Ivrée à la lin d’octobre 1797, à quelques lieues de Turin, après une marche pénible, parce qu’elle était lente, dans une mauvaise voiture qui ne fermait pas , nous étions , mes amis et moi, impatients de trouver l'auberge et le repos. Au moment de monter l’escalier, les pieds sur le premier degré , nous nous arrêtons , saisis par une musique attachante. Nous oublions le froid et la faim. Duplantier entr’ouvre la porte d’une chambre d’où partaient les sons qui nous étonnaient , et nous voyons des soldats piémontais. Ce fut pendant
la soirée un long sujet de conversation. Pourquoi en Allemagne et en Italie entend-on chanter le peuple avec tant d’harmonie et de justesse? Pourquoi les oreilles françaises sont-elles si dures et si barbares? A Metz, on ne peut, sans frissonner entendre chanter le peuple ; quelques lieues plus loin , en approchant de l’Alsace , vous entendez des hommes et des femmes chanter en partie et de la manière la plus agréable. A Paris surtout on manque entièrement d’oreille; on y prononce presque tous les mots de la langue comme si l’on avait horreur d’un son articulé , d’un son clair et mélodieux ; ou mange toutes les finales , reproche que faisait Voltaire à une célèbre actrice. Quand on se rappelle la peine que prenaient les orateurs grecs et romains pour parvenir à une belle et juste prononciation de leur langue, et quand on entend nos orateurs français , ou se demande si l’antiquité avait raison d’appeler le sens de l’oreille le sens superbe , ou si nous avons raison de ne pas même soupçonner la force et la grâce des sons d’une langue.
A Turin, Duplantier vit plusieurs personnes de la cour du roi de Sardaigne , pour lesquelles il avait des lettres ; elles avaient eu des rapports avec Bonaparte pendant son séjour en Italie ; elles s’accordaient à penser qu’il se serait déclaré pour les Conseils s’ils avaient eu l’active habileté de prévenir leurs ennemis. Leurs récits et leurs raisonnements s’accordaient avec tout ce que j’ai dit dans le chapitre où j’ai parlé des événements qui précédèrent le 18 fructidor. Ces personnes nous trouvaient prodigieusement inhabiles ; elles avaient bien raison.
Le Piémont était en paix avec la France lorsque nous y entrâmes ; mais il était encore menacé , ainsi que l’Italie , par les événements récents et par ceux qui se préparaient. Les mauvais principes avaient repris toute leur force depuis le 18 fructidor, et l’on ne pouvait plus attendre ni justice ni sagesse du gouvernement français. Ces contrées avaient conçu quelque espoir avant le 18 fructidor; on y souhaitait le triomphe
du parti des honnêtes gens et l’entier rétablissement de l’ordre social. La défaite de ce parti faisait ressentir partout un contre-coup douloureux.
Turin présentait, comme Paris, le contraste des plaisirs et des inquiétudes. Au milieu de l’agitation des esprits, les théâtres étaient remplis dvuue foule désœuvrée qui se parlait , s’interrogeait. Saisie de craintes à la vue d’un avenir menaçant, cernée de tous côtés par des armées victorieuses , elle allait au théâtre voir Ponts , qui , sous la figure d’un castrato , l’épéc à la main , dans une grande agitation , s'écriait en chantant avec une faible voix de femme : Fermate vi, codardi ; Arrêtez-vous , poltrons ! Malgré son casque magnifique , son panache éclatant, sa brillante cuirasse et son épée nue, ses ordres, prononcés d’une voix si faible, n’étaient pas propres à ranimer des courages abattus. Cette impression aurait pu être produite par une femme qui vint lui parler en chantant; celleci avait une voix très-forte, ce qu’on appelle un conlr’alto. C’est elle qui pouvait rallier les poltrons. Le contraste de ces deux voix , si faible dans le guerrier , si forte dans sa maîtresse, produisait un effet bizarre.
Les grands sentiments étalés par Porus n’ échauffaient pas les Piémontais, mais iis oubliaient leur situation critique et leurs alarmes en voyant jouer des pantomimes. La principale actrice avait une grâce, un abandon, une facilité de mouvement qui ravissaient les spectateurs ; elle y joignait une taille aussi élégante que sa figure était charmante. Je n’ai jamais vu autant d’aisance. Pas la moindre recherche, pas la moindre affectation ou afféterie ; encore moins de ces petits airs minaudiers. C’était le naturel même, mais le naturel de cette personne, telle qu’elle était, et non telle qu’elle se faisait. On l’admirait , on l’applaudissait avec fureur Les Piémontais ravis ne pensaient plus à l’orage qui grondait sur leurs têtes.
J’eus le plaisir de trouver à Turin M. le duc de Doudeauviile, qui avait passé le mont Saint-Bernard le même jour que
nous ; mais il avait couché beaucoup plus loiu que nous ce même jour, car il était grand marcheur. Il emprunta d’un Piémontais de sa connaissance un joli tableau du Guide représentant une Vierge , et me le prêta ; j’eus un grand plaisir à le copier.
De Turin nous allâmes à Florence. Il n’y avait pas de troupes françaises dans toute cette partie de l’Italie ; elles occupaient Rome et le royaume de Naples.
A Parme nous eûmes une grande jouissance ; nous entendîmes un professeur italien, du collège que nous visitâmes , mettre Racine à côté de Virgile et fort au-dessus du Tasse et de l’Arioste. Il récita une partie du rôle de Phèdre avec une expression extraordinaire. Il chantait les vers; son accent italien leur donnait du charme. Il s'écriait avec enthousiasme : « Nou, « messieurs , il n’y a point de vers comme ceux-là dans le « Tasse et dans P Arioste ! Pour en trouver de semblablës il faut « aller au quatrième chant de l'Enéide , » Mes amis et moi nous fûmes ravis de l’entendre parler ainsi.
En traversant les Apennins nous rencontrâmes le général Berthier, depuis vice-connétable sous l’empire de Bonaparte. Il arrivait de Rome, où il avait apaisé une insurrection des officiers français contre le général. Il racontait que, lorsque les Français s’étaient emparés de Venise, un officier général s’était rendu avec un détachement à la banque publique, et qu’après avoir posé des sentinelles il était entré seul , avait fait ouvrir les armoires , et avait rempli toutes ses poehes de sequins. En sortant, l’enflure extraordinaire de ses poches fut remarquée par les grenadiers, qui lui dirent : Mon général , cela parait beaucoup. Ce conte a été imaginé sans doute par quelque plaisant.
Nous logeâmes à Florence dans une auberge de peu d’apparence, afin de ne pas être remarqués. Nous ne courions pas le risque d’y rencontrer des voyageurs français de quelque importance; l’Italie alors en était couverte.
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Florence et la Toscane jouissaient de la plus grande tranquillité; on n’y apercevait pas l’action du gouvernement. Quand on aime à observer les mœurs et les usages des peuples , on est agréablement occupé dans un pays qu’on ne connaît pas. Je remarquai un soir que beaucoup de lumières éclairaient une petite église ; j’y entrai. Il y avait peu de personnes. Je m’avançai vers un endroit où brillaient un plus grand nombre de cierges. Je vis une espèce de catafalque sur lequel était étendu un homme mort, revêtu de ses habits militaires. J'appris que c’était un des principaux officiers de la ville. Son visage était découvert. Quelques jeunes filles, attirées sans doute par la curiosité, riaient et causaient fort gaiement auprès de lui.
Quelques jours après j’entendis une grosse cloche qui faisait retentir les airs d’un son précipité. Bientôt après je vis plusieurs hommes avec de grandes robes noires et des masques, portant un brancard sur lequel un malade était étendu. Un Florentin, avec qui j’étudiais la langue italienne, m’apprit que ces hommes faisaient partie d’une association charitable, composée des premières familles de la noblesse du pays ; que plusieurs d’entre eux passaient tour à tour les jours et les nuits dans une église. Aussitôt que quelque malheur arrivait dans la ville , la cloche que j’avais entendue sonnait, et les hommes qui veillaient sfi rendaient au lieu où l’accident était arrivé. Nous apprîmes que l’homme que nous venions de voir porté sur un brancard était tombé d’un toit où il travaillait. La cloche avait sonné aussitôt, et les secours avaient été portés avec une promptitude extraordinaire. Le Florentin me disait, en voyant passer le brancard : « Je suis bien sûr que, parmi les personnes qui transportent « cet homme et parmi eellcs qui l’accompagnent, toutes avec « des masques, il y a des princes et des marquis. »
Une autre fois, j’entendis une cloche beaucoup plus forte que la première ; elle avait un son grave et très-étendu, comme un bourdon de nos cathédrales. Les habitants quittaient leur ouvrage et se tenaient debout sur leurs portes, en silence et l’ait
consterné. J’appris par cette cloche qu’un homme venait d’être condanuié pour un crime , et, comme cela n’arrivait que trèsrarement, la cloche frappait de terreur les habitants. J’ignore à quelle peine était condamné ce coupable : Léopold , grandduc de Toscane , avait aboli la peine de mort dans ses États.
Je remarquai un jour, sur la place publique, un groupe nombreux de peuple; je m’en approchai. Un homme avait étendu sur la terre un tapis long et étroit ; le peuple était rangé autour. Cet homme racontait une histoire effrayante de diables et de revenants. On l’écoutait; on était saisi de crainte et d’étonnement; les enfants, frappés de stupeur, les yeux fixés sur lui, s’en approchaient insensiblement et s'avançaient sur le tapis. Il allait à eux sans discontinuer son récit, leur distribuait des coups vigoureux et se remettait à sa place, toujours parlant avec chaleur et avec un accent profond qui inspirait la crainte. Les enfants s’approchaient encore, mais toujours vigoureusement repoussés. Lorsqu’il prononçait les noms de Dieu et de Jésus- Christ, personne ne se découvrait ; mais lorsqu’il nommait la sainte Vierge, la santa Madonna , tout le monde ôtait son chapeau et s'inclinait; il en donnait l’exemple.
J’entrai un jour dans une vaste boutique de quincaillerie. Plusieurs salles étaient remplies de cette espèce de marchandises. Je m’entretins longtemps avec le propriétaire ; il fut avec moi d’une politesse remarquable. Toutes ses marchandises étaient anglaises ; aucune n’était française. Je fus très-étonné delà modicité des prix ; le marchand en était surpris lui-même. Il me dit qu’au commencement de la révolution française des compagnies anglaises avaient fait de grauds sacrifices pour remplir l’Italie de leurs marchandises, accoutumer ces contrées à les préférer aux objets de l’industrie française, et pour leur conserver une supériorité constante sur les nôtres. L’intérêt que j’ai toujours pris au commerce de la France me fit attacher une graude attention aux choses que je voyais et aux explications que je recevais.
Ce négociant connaissait non-seulement tout ce qui dépendait de son commerce particulier, mais cneore toutes les différentes parties du commerce de l’Italie. J’avais toujours été le défenseur de nos colonies , et je ne manquai pas de l’interroger sur l’origine, la valeur et le transport du sucre qui se consomme en Italie. Je remarquais que, dans les cafés, les auberges, et dans presque toutes les maisons , on sert un sucre blond , en poudre ; il m’apprit que ce suere arrivait par les ports francs de Gênes, de Trieste et de Livourne, et qu’il ne payait en entrant que des droits très- faibles, d’où venait la modicité du prix, tandis qu’en France des droits exorbitants y rendent le sucre très-cher, et l’empêche de pénétrer dans d’autres contrées.
Les Anglais et les Américains apportaient aussi en Italie des sucres de la Jamaïque, de la Havane, du Brésil et des Indes directement. Cc négociant s’étendit beaucoup sur ce genre de commerce , et tout ce qu’il me dit me fut ensuite confirmé dans un séjour que je fis à Livourne , cette même année.
Toutes ces notions me servirent longtemps après , en 1828, pour réfuter des assertions erronées sur nos colonies, et les défendre contre la mode introduite dans nos assemblées d’attaquer sans cesse les colonies, sans les connaître, avec un acharnement qu’on croirait inspiré par les intérêts de nos rivaux , si l’on ne connaissait pas la profonde ignorance qui toujours a jeté nos assemblées dans un incurable aveuglement sur les intérêts de notre commerce maritime.
Nous étions logés, Pastoret et moi, dans la même maison. Au premier étage étaient le marquis de *** et sa femme; ils étaient du Milanais et avaient la réputation d’être fort riches. Nous remarquâmes qu’ils ne faisaient point de feu dans leur chambre. L’hiver était très- froid. Le marquis grelottait sous un ample manteau ; la marquise , jolie femme , tenait un scaldino dans lequel il y avait de la braise ; elle chauffait ainsi et noircissait ses mains. Nous exprimâmes notre étonnement de voir
ses mains sales et noires, et nous lui dîmes qu’une jolie Française se garderait bien de les noircir ainsi. A ces mots le mari et la femme nous accablèrent de raisonnements pour nous prouver que rien n était plus malsain que de faire du feu dans son appartement; mais, malgré cette profonde conviction, le marquis ne manquait pas de venir très-souvent se chauffer à notre cheminée. Lorsque nous revenions de dîner, il entendait le bruit de nos pas et montait au second. Nous remarquions qu’il prenait beaucoup de plaisir à se chauffer, à prendre les pincettes, à ranimer le feu, en nous débitant des systèmes de physique à sa mode. Nous jugeâmes que l’économie seule lui inspirait les raisonnements par lesquels il voulait nous prouver que le feu d’une cheminée est très-malsain. Fatigués de ses visites et de sa physique , nous rentrions , après dîner, bien doucement, sur la pointe des pieds , afin de ne pas l’avertir de notre retour.
Nous parlions de cette .économie à un Français, résidant depuis plusieurs années à Florence ; il nous dit que , la veille , il s’était trouvé à une réunion chez une comtesse , qu'elle avait lait venir une glace pour elle seule , et s’était délectée à la prendre devant les personnes de sa société , sans que cela leur parût extraordinaire.
J’allais souvent visiter la galerie de Florence. J’admirai les ouvrages des grands maîtres ; les tableaux vraiment beaux me parurent en petit nombre. Je remarquai un tableau singulier : c’était une tête coiffée d’un bonnet de velours à poil. L’artiste avait peint la chair avec une telle exactitude que , plus on s’approchait du tableau , plus on était étonné de la parfaite imitation. On distinguait les poils de la barbe nouvellement rasée; les yeux étaient d’une transparence humide; on remarquait les pores de la peau. Je ne peux mieux donner une idée de cet ouvrage qu’en disant qu’il semblait qu’une peau humaine avait été collée sur ce tableau. Plusieurs personnes le regardaient en poussant des cris d’étonnement. Le chevalier de Pulci, directeur du Musée, passait dans ce moment ; il s’approcha du
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groupe d’admirateurs et leur dit : ■ Cet ouvrage est très-curieux ; mais il ne faut pas l’admirer comme peinture. C’est une mauvaise manière de peindre. » 11 étonna ceux auxquels il parlait; mais il avait raison.
Les artistes , ainsi que les personnes qui ont réfléchi sur les arts , savent que l'imitation entière et minutieuse de la figure humaine produit un sentiment pénible , tandis qu’une statue de marbre, de bronze, ou un simptedessin peut vous transporter d’admiration. II en est de même dans tous les arts ; la tragédie et la comédie peuvent révolter un esprit judicieux par mie trop forte imitation. Connaître les bornes des arts est peut-être la première science d’un artiste ; ces bornes sont posées même par l’imagination du spectateur. Si je voll un tableau représentant une belle femme bien peinte, je l’admirerai ; qu’on me dise que c'est Vénus , je serai moins satisfait , parce que je deviendrai plus difficile : mon imagination ira bien au delà de ce que je vois. Regardez la plus belle tête de vieillard, d'une nature élevée et majestueuse ; vous l’admirez ; mais si le sujet du tableau vous dit que c’est Dieu, vous ne serez guère satisfait.
Nous vîmes avec beaucoup de curiosité les portraits des peintres les plus célèbres, peints par eux-mêmes ; ils sont rassemblés dans une grande salle. Nous remarquâmes celui d une élcctrice de Saxe , peint par elle , et surtout le portrait de la célèbre Angelica Kaufmann. Elle fut d’abord une grande musicienne, et préféra ensuite la peinture à la musique. Nous la vîmes à Rome, peu de mois après, et nous admirâmes la grâce particulière des tableaux qu’elle nous montra dans son atelier.
Le Florentin qui nous faisait voir cette salle de portraits nous fit remarquer que ceux du règne de Louis XIV avaient des figures et des attitudes nobles, mais qu’il 11’en était pas de même de ceux du règne de Louis XV. Son observation nous parut très-juste. Cela provenait peut-être des costumes et des coiffures. Rien de plus ridicule , sans doute , que de s’affubler la tête d’une énorme perruque; mais elle ne détruit point la
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noblesse de la physionomie. Un homme peut avoir une prodigieuse quantité de cheveux, et, s'il les laisse dans toute leur longueur, la grande perruque leur ressemblera un peu ; mais en partageant les cheveux en trois parties, les faces, le toupet et la queue , en les bouclant avec roideur sur les côtés , et eu élevant un édifice encore plus roide sur le sommet de la tête., en couvrant tout cela de graisse et de poudre blanche, on atteint le dernier degré du mauvais goût ; on défigure entièrement la face humaine. M. de Buffon en a fait l’observation. La seule boime chose qu’ait produite la révolution française a été de nous ramener à la nature dans l’arrangement des cheveux des hommes ; les femmes ont imité alors les coiffures simples des belles statues grecques ;4nais elles ont imaginé ensuite des échafaudages de cheveux d’un mauvais goût. Les portraits faits dans ce dernier temps paraîtront un jour très-ridicules.
J’essayerais en vain de peindre l’impression que firent sur moi les nombreuses statues qui représentent la famille de Niobé , elles sont l’ouvrage do Phidias. Mou imagination ino transportait en Grèce , et j’y voyais travailler ce grand artiste. Les Grecs avaient de la beauté en elle-même une idée dont les modernes n’approchent qu’en les imitant. La famille de Niobé fit sur moi une profonde impression qui ne s’est jamais effacée.
J’ai passé souvent, à Florence, devant une statue de bronze qui représente Neptune en courroux -, il gourmande les flots et les menace de son trident. Ses regards sont fixés sur les flots. Quels sont-ils ? Quelques gouttes de pluie dans une grande cuvette. Quelles sont les divinités marines ? Quelques grenouilles. La statue est belle ; mais sa cuvette la rend ridicule.
J’ai souvent fait la même remarque en voyant à Paris la fontaine de la rue de Grenelle. Quatre ou cinq divinités , avec eurs attributs , président à deux robinets qui donnent deux filets d’eau. Faites de belles statues et admircz-lcs , c’est trèsbien ; mais ne faites pas servir le bel art de la sculpture à ex-
primer des idées ridicules. Je n’ai jamais pu voir à Versailles sans sourire de pitié , autour d’un bassin d’eau croupissante , ces pauvres paysans que Latone a changés en grenouilles. Les Métamorphoses cl' Ovide sont très-amusantes ; ce sont des contes récités en vers élégants, qui peuvent en déguiser le côté ridicule ; mais la sculpture n’a pas cet avantage. J’oserai répéter que la science la plus nécessaire aux artistes est de connaître les bornes de l’art.
Je ne pouvais voir tant de tableaux , et m’occuper ainsi de la peinture , sans me rappeler les instants agréables qu’elle m’avait procurés dans diverses circonstances d’une vie si agitée. J’achetai un chevalet, des pinceaux et des couleurs. Je copiai dans la galerie plusieurs petits tableaux. J’y passais des jours entiers ; je ne pouvais m’arracher à cette charmante occupation.
Le président de Thou , père de celui qui périt sur l’échafaud avec Cinq-Mars, raconte dans ses Mémoires qu’il aimait beaucoup la peinture. II se délassait ainsi de la fatigue des affaires et des négociations épineuses auxquelles il était employé. Il fit le portrait du fameux baron des Adrets , après l’avoir considéré dans un jardin où il se promenait avec lui. 11 dit que ce portrait était fort ressemblant , quoique fait de mémoire. Il ajoute que sou père , premier président du Parlement de Paris , peignait fort bien ; qu’il avait presque toujours dans sa maison un peintre dont il se plaisait à regarder le travail.
Je ne puis relire cette partie de mon récit sans me rappeler que, plusieurs années après la restauration de nos rois eu France , m’étant intéressé en faveur d'un jeune candidat qui voulait entrer dans la magistrature , la personne à laquelle je m'adressai me répondit avec dédain : « Il aime la peinture; il « s’amuse à peindre! » Je lui citai les deux présidents de Thou.
Cela me rappelle un diplomate, personnage pesant et lourd, qui se croyait fort habile. Il parlait avec mépris d’un homme
employé dans les affaires étrangères; il s'écriait : « Il fait « des vers! — Eh! Monsieur, lui dis-je, le grand Scipion, « César, Cicéron , le chancelier de l’Hôpital, le grand Frédé- « rie ont fait des vers. Henri IV a chanté sa maîtresse. Ils « ont montré qu’ils pouvaient faire autre chose. Il en est peut- « être de même de la personne que vous méprisez. »
Nous désirions beaucoup d’aller à Rome , mais une armée française était dans ses murs. Nous étions proscrits. Nous savions que le Directoire y avait envoyé des commissaires chargés d’apprendre aux Romains à penser et d'enlever leurs tableaux. M. Baron, beau-frère dePastoret, était employé en chef dans l’administration de cette armée : nous étions sûrs de trouver en lui un bon protecteur; mais nous ne savions comment correspondre avec lui.
Nous promenant un jour dans la galerie de Florence , nous aperçûmes un jeune Français dont l’uniforme nous annonça qu'il était employé dans la même administration. Nous l’interrogeâmes ; il fut très-obligeant envers nous , et nous promit de remettre une lettre à M. Baron. Nous eûmes promptement la réponse et nous partîmes pour Rome. Nous prenions à chaque poste une mauvaise voiture, et Duplantier et moi nous courions alternativement devant le cabriolet , qui ne pouvait contenir que deux personnes. Le pape était à Sienne; il avait été forcé de quitter Rome. Nous le vîmes le lendemain de notre arrivée , au moment où il passait dans une galerie ; nous fûmes frappés de sa belle figure et de son maintien. Un tremblement de terre avait alarmé les habitants ; un grand nombre s’était retiré sous des tentes.
A Montefiascone nous entrâmes dans l’église , et nous remarquâmes la chaire , où prêchait alors l’abbé Maury, évêque de cette ville. Célèbre orateur de l’Assemblée constituante, où il avait déployé une opposition courageuse aux principes de la Révolution , il s’était rendu à Rome et avait reçu du pape un évêché et le chapeau de cardinal. 11 était au comble des hon-
neurs de l’Église , tandis que presque tous ses rivaux étaient proscrits , dépouillés de leurs biens , captifs ou errants dans les terres étrangères. Plusieurs avaient péri sur l’échafaud. Il en fut de même de l’Assemblée législative. Les plus furieux démagogues et les Girondins ont péri de mort violente ; pas un membre du côté droit n'a subi le même sort» quoique proscrits et menacés. L’abbé Maury revint en France sous le Consulat, et fut archevêque de Paris
En continuant notre route , nous étions, Pastoret et moi , dans un petit cabriolet découvert. Près de Vitcrbe , le cheval de brancard fut attaqué tout à coup du tétanos ; il devint furieux; il sautait, ruait, se cabrait avec violence. Le postillon faisait tous ses efforts pour le contenir; mais en même temps il récitait les litanies avec une volubilité extraordinaire. 11 mêlait au nom des saints des jurements italiens ; on entendait à la fois sancto Pedro et diavolo ; mais il ne perdait point la tête ; il s’opposait fortement aux bonds du cheval. Enfin nous versâmes dans un fossé. Le cheval, embarrassé dans le brancard et dans les traits, fut forcé d’être tranquille ; il eut des convulsions et mourut un instant après. Pastoret eut une foulure à un bras; je ne me fis aucun mal. Duplantier* qui courait devant la voiture, entendit le bruit et revint vers nous. Il nous aida à nous tirer d’embarras, et nous achevâmes la route à pied jusqu’à Viterbe. Le bras de Pastoret y fut pansé , et nous vîmes avec joie qu’il n’avait aucune fracture , aucune contusion, mais seulement une enflure causée par la foulure.
En entrant dans les États du pape nous fûmes frappés d’une prodigieuse différence entre ce pays et la Toscane. Dans la Toscane, l’aisance, la propreté, la culture, l’air du bonheur; dans l’État romain, les guenilles, la saleté, un air de souffrance. M. Baron vint au-devant de nous dans une bonne voiture. Nous foulâmes la voie Appienue , et nous entrâmes avec lui dans la célèbre Rome. Il nous logea dans un palais où il demeurait.
Nous passions les journées à visiter les monuments de la ville et des environs, malgré le mauvais temps. C’était au mois de juin; il pleuvait continuellement ; nous faisions du feu le matin et le soir. En allant voir la cascade de Tivoli et le petit temple ancien situé, sur la hauteur, nous fûmes rencontrés plusieurs fois par les commissaires du Directoire ; mais nous n’en conçûmes aucune crainte. Nous connaissions l’excellent esprit du corps d’armée qui était à Rome , et nous étions certains d’y trouver des protecteurs. Des hauteurs de Tivoli nous vîmes l’endroit où était située une maison de Cicéron. Il ne pouvait habiter un lieu plus agréable , ni plus propre à inspirer de grandes pensées.
Ce qui me frappait le plus dans Rome , ce n’était pas ce que je voyais , mais les souvenirs que chaque lieu représentait, et le contraste de ce qui avait été avec ce qui existait. Ces souvenirs reportaient continuellement mon esprit sur notre révolution, sur nos institutions passagères et nos folies permanentes. Je vis la place où Sylla fit massacrer cinq mille Romains pendant que le sénat était assemblé; mais les tueurs n’élaient pas des Romains , c’était la légion gauloise. Les Romains commirent des crimes en passant de la liberté à l’esclavage, et nous , en passant de l’esclavage à la liberté, c’est-à- . dire d’un état vraiment libre à la tyrannie la plus sanglante et la plus honteuse.
Je vis un jour dans Rome un groupe nombreux de peuple ; il était en silence autour d’une statue de marbre qui représentait un pape. Elle avait un gros cfible attaché au cou. On la traînait dans l’atelier d’un sculpteur. J’interrogeai un Italien ; il me dit qu’on allait faire de cette statue une statue de la Liberté ; que le sculpteur très-célèbre qui s’était chargé de ce travail avait habilement calculé que l’attitude et les draperies pourraient se prêter facilement au changement qu’il voulait faire; qu’il couperait la .tête , et mettrait en place une belle tête de femme qui aurait la majesté et l'expression de la déesse de la liberté.
L’orateur parlait avec véhémence , d’un ton élevé et d’une voix forte ; le peuple se pressait , écoutait dans le plus profond silence. Ce silence et son attitude calme et froide me firent penser qu’il n’était pas mûr encore pour nos farces révolutionnaires.
J’attachais souvent mes yeux sur ce fameux Tibre , rivière étroite et jaune , qui me retraçait tant d'événements dont il fut l’impassible témoin. Dans un endroit de son cours il sépare la ville du faubourg où sont les Transtévérins , qui prétendent descendre des anciens Romains. On y trouve un pont en pierre aux pieds du château Saint- Ange , bâti sur les débris du mausolée d’Adrien. Je remarquai que des Français posaient à l’entrée du pont, du côté de la ville, une barrière qui pouvait s’ouvrir et se fermer. J’en parlai à l’officier qui présidait au travail ; il me dit que, les Transtévérins ayant menacé de faire une incursion dans Rome , on mettait cette barrière pour les arrêter. J’observai qu’elle était bien faible ; il me dit qu’elle suffisait pour arrêter des gens aussi peu redoutables assez longtemps pour que la troupe française pût venir les repousser et les jeter dans le Tibre. Telle était la crainte que lui inspiraient ces vrais Romains et l’estime qu’il en avait conçue. Quel sujet de réflexions! quel changement apportent les gouvernements dans le caractère des peuples !
La fameuse colonne trajane et celle que Marc-Aurèlc consacra à Antonin le Pieux sont voisines du Forum. Là s’assemblait le peuple. On n’y voit plus les portiques ornés de statues, ni cette tribune aux harangues où retentissaient ces paroles qui faisaient les destinées du monde. Je me figurais l’endroit d’où partaient ces éloquents discours, et je me demandais ce que diraient ces maîtres du monde s’ils entendaient nos théories si ridicules , nos subtilités métaphysiques, et nos discours écrits, si dignes de pitié. L’élite de la nation française a produit un gouvernement informe, qui n’a pu subsister que neuf mois et qui a enfanté des crimes et des turpitudes ;
taudis que des pâtres ont établi ces comices, ces curies, ce sénat, ces consuls, ces pontifes, ces dictateurs qui ont duré huit cents ans , sans aucune altération sensible. Je me demandais si , pour constituer un peuple , il ne fallait pas des cultivateurs et des artisans , au lieu de philosophes et d’avocats.
L’arc de triomphe consacré à Titus a bien souvent attiré mes regards et fixé mon attention , à cause des bas-reliefs qui représentent les monuments de l’ancienne Jérusalem. Mais je fus bien étonné de la grandeur du Colysée ; on ne peut le voir sans en être frappé ; il pouvait contenir cent mille spectateurs ; des tentes se déployaient au-dessus de leurs tètes. Cet étonnant édifice a été détruit en partie par des neveux d’un pape , qui en construisirent deux palais. On fit sur eux une épigramme qu’on répète à tous les étrangers qui visitent le Colysée , et qui restera dans la mémoire des Romains tant que ces magnifiques ruines frapperont leurs yeux :
Quoi! non fecerunt Barbari fecere Barbarini.
Je cherchais ces fameux palais des empereurs, bâtis par Auguste et ses successeurs sur le mont Palatin ; il ne reste plus que des ruines informes; mais en les fouillant on a trouvé des statues, des médailles, des salles et des bains richement ornés. Je vis , non loin de là, les lieux occupés par le palais et les jardins de Mécène ; ils me rappelaient les Odes d’Horace ; elles vivent encore , et les palais sont détruits.
Je ne parlerai point de l’église Saint-Pierre , dont on a des descriptions plus exactes que celle que j’en pourrais faire > mais j’avoue que le portail ne m’a point paru digne de 1 église ; mes deux compagnons et moi nous avons trouvé qu'il ressemblait trop à la façade d’un hôtel de Paris. Mais ce qui nous a le phis frappés , c’est l’obélisque égyptien de granit sur la place Saint-Pierre. Il a, je crois, cent vingt pieds de hauteur, et sans aucun ciment. Transporté à Rome sous Caligula , il restait enterré , à cause de sa pesanteur ; Sixte-Quint ,
qui ne trouvait rien impossible, chargea Foutana de le relever. C’était bien difficile. On a décrit les machines qui Turent inventées et employées par l’architcctc. On raconte qu’au moment décisif il fut défendu, sous peine de mort, de parler, et qu’au signal donné par un coup de canon l’obélisque fut relevé.
Je remarquai dans l’église Saint-Pierre la statue en bronze de ce saint ; ou prétend que c’est un Jupiter capitolin dont on a changé le nom. Le pied qui est avancé est usé par les baisers. Aucun Italien ne se dispense de cette cérémonie. Au moment où j’entrais dans l’église , j’entendis un Romain qui , d’une voix élevée, haranguait un groupe de soldats français, et leur reprochait de regarder cette statue d’un air peu respectueux.
Nous montâmes au haut du dôme. C’est là qu’on est frappé d’étonnement et d’admiration par les dimensions colossales de tout ce qu’on voit autour de soi et par la hardiesse de l’entreprise. M. Régnault, peintre français, m’a raconté que, dans sa jeunesse , il avait parié , avec d’autres élèves de l’école de peinture , que , debout sur la corniche intérieure , il ferait le tour du dôme. Il marchait de côté, le mur derrière lui , et l’abime à ses pieds. Parvenu à une certaine distance, il s’aperçut qu’une construction avancée ne lui permettait pas d’aller plus loin. Il ne se sentait pas la force de rétrograder. Des ouvriers travaillaient sur un échafaud vis-à-vis de lui; il leur cria de lui lancer une corde; il eut le bonheur de la recevoir. Il l’attacha fortement autour de son corps , et, après avoir averti les ouvriers, il s’élança. Suspendu un instant dans les airs, il fut hissé sur l’échafaud. On ne peut penser sans frémir à une entreprise si périlleuse et à la cruelle situation dans laquelle se trouva M. Régnault. Qu’avait-il parié? Un cahier de papier de Hollande.
Ce que j’ai le plus admiré à Rome est le nombre , la grandeur et la beauté des fontaines publiques. Combien tous nos
M EMOI HES
ouvrages sout petits auprès de ceux-là ! L’utilité y est jointe à la magnificence. Les sommets de toutes les collines ont des fontaines abondantes ; celle du Janiculc est admirable ; en la voyant, j’avais honte du souvenir de nos robinets. C’est dans des ouvrages de cette espèce que devrait se déployer la magnificence d’un gouvernement. Bonaparte avait conçu une pensée semblable quand il ordonna de faire venir une rivière dans Paris ; mais l’exécution n’a point répondu à la grandeur de la pensée. J 'avoue que j’ai lu et relu plusieurs fois, avec un sentiment de plaisir et de reconnaissance , l’inscription de la fontaine Félice : « Clément XII , souverain pontife , a fait orner « avec cette magnificence la fontaine de l’Eau vierge, célèbre « par son abondance et sa salubrité. » J’aimais à voir cette belle eau sortant d’un rocher avec impétuosité.
La fontaine de la place Navonne présente quatre grands rochers , d’où l’eau sort en abondance ; au-dessus est un obélisque égyptien de soixante pieds de hauteur. Toutes ces eaux me rappelaient les tristes bassins des Tuileries, leur petite nappe croupissante pendant toute la semaine , et donnant un maigre jet d’eau le dimanche et les fêtes.
Quand je montai au Capitole le nom seul me frappa ; rien ne me rappelait ce qu’il avait été. Les Sept-Collines ne sont plus ce qu’elles furent autrefois. Le terrain s’est élevé considérablement dans les intervalles; dans quelques endroits on a trouvé l’ancien pavé à trente pieds de profondeur.
Les restes des temples anciens attestent qu’ils étaient très-petits. Cela explique le grand nombre de ces temples. Les Romains n’en avaient pas de semblables à ces églises chrétiennes, si vastes et si élevées. Le Panthéon est bien conservé. La noblesse du vestibule nous frappa. Mais combien fut extraordinaire la pensée de Michel- Ange quand il dit à Paul III : « Je pla- « cerai ce temple au-dessus de l’église de Saint-Pierre!" 11 a exécuté ce qu’il disait, et c’est là bien certainement une desconceptions les plus hardies de l'esprit humain.
Nous admirâmes les beaux tableaux de Raphaël , peints à fresque dans le Vatican. Il me semble que Y École d’Athènes est la plus belle composition que nous ait laissée la peinture. La distribution des groupes , l’espace entre eux et entre les personnages rendent ce tableau différent d’un grand nombre de tableaux où l’on ne voit que des figures entassées les unes sur les autres. On nous dit qu’un duc de Northumbcrland en avait fait faire une copie à l’huile par Raphaël Mengs , et qu'il l’avait payée soixante mille francs. Tous les tableaux à fresque de Raphaël sont gâtés par les stylets dont on s’est servi pour les calquer. On obtenait des gardiens , à force d’argent, de laisser faire ce funeste travail.
Je ne parlerai pas de tous les tableaux et des statues qui frappèrent mes regards ; on en trouve des descriptions dans un grand nombre de livres, et j’avoue que, malgré mon goût constant pour les beaux-arts, j’en étais moins occupé que de notre situation politique. Je rapportais tout à cette idée.
Ma famille s’était rendue aux États-Unis de l’Amérique ; j’avais un grand désir d’aller la rejoindre ; j’avais même écrit à Hambourg pour m’informer du moment où je pourrais y trouver un vaisseau prêt à partir pour ce pays; mais, avant de me déterminer à ce voyage , je voulais connaître l’état de la France. J’étais persuadé que le Directoire ne pouvait subsister longtemps, et je ne voulais pas aller en Amérique pour m’exposer peut-être à revenir promptement en Europe. Je résolus donc d’aller en France, et jusqu’à Paris. Je priseongé de mes amis, qui partirent pour Naples. Je regrettai beaucoup de ne pas faire ce voyage avec eux.
Un Français offrant une place dans une voiture , je partis avec lui en poste ; c’était M le comte de Bernis, neveu du célèbre cardinal de ce nom , qui fut si longtemps ambassadeur de France à Rome. Nous allâmes ensemble jusqu’à Florence. Je l’ai retrouvé dix-huit ans après à Paris; il était membre de la Chambre des députés , et j’étais ministre de l’intérieur. Nous
partîmes la naît. Peut-être était-ce une imprudence. A la seconde poste, on nous raconta que des brigands avaient attaqué la voiture d’un Anglais, deux jours avant notre passage. Il était dans une chaise de poste ; trois hommes se placèrent devant lui , pendant qu’un quatrième tenait la bride des chevaux et menaçait le postillon. L’Anglais saisit deux pistolets , mit un tromblon dans les mains de son domestique, qui était Italien, et dirigea l’arme vers les trois hommes. Le domestique lui dit qu’il avait peur. « Eh bien ! dit l’Anglais , ferme les yeux , et « tire. » Le poltron ferma les yeux, tira en tremblant, et atteignit les trois hommes. Deux furent tués ; le troisième , blessé, s’enfuit avec son quatrième compagnon. Nous rimes beaucoup du mot de l’Anglais : « Ferme les yeux et tire. » Il avait très-bien jugé qu’un poltron pouvait faire, les yeux fermés, ce qu’il n’oserait faire les yeux ouverts.