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la mer de Venise. Nous pensions à ce bon Vénitien qui allait lire avec admiration l’éloge pompeux de WM. Gohier et Moulin , accolé à la description d’un poisson, et qui sans doute prendrait tout cela pour de la vérité et pour de la bonne littérature française. Un instant après arriva un bateau dont le conducteur reçut ce précieux dépôt.
J’étais impatient d’arriver dans la célèbre Venise ; elle était alors entre les mains des Autrichiens. Elle ne lit pas sur moi l’impression que j’attendais. J’ai passé six mois dans cette ville. Ses petites rues étroites, ses canaux bas, exhalant souvent une odeur de marais, ses petits ponts, sur lesquels il faut sans cesse monter et descendre , tout cela me parut fort désagréable. La plupart des rues sont si étroites qu’il est défendu d’y porter des parapluies , parce que deux parapluies ne pouvant y passer ensemble sans s’accrocher, cette rivalité donnait lieu à des disputes continuelles. On n’y voit pasd’autres animaux que des ânes -Jamais de chevaux ni de voitures. On nous montra une grande enceinte entourée de murs ; c’était un champ noneultivé. On nous dit qu’il appartenait à un homme qui avait un vieux carrosse et de mauvais chevaux , > et que des Vénitiens qui n’étaient jamais sortis de la ville montaient dans ce carrosse et parcouraient ce terrain pour quelque monnaie.
Nous vimes de fort beaux tableaux dans le palais du doge. Peints par les plus grands maîtres de l’Italie, ils sont très-endommagés ; c’est l’effet de l’humidité de l’air. Ou nous nioutra un tableau remarquable du Jugement dernier , par Palma. On n’oublia pas de nous raeonter que ce peintre avait mis sa maîtresse , très-belle femme , dans les deux , mais qu’ayant ensuite découvert qu’elle lui était infidèle il l’avait précipitée dans les enfers.
La place Saint-Marc, emprunte , je crois , sa plus grande beauté du contraste qu’elle présente avec le reste de la ville ; elle est bien pavée ; c’est une promenade très-agréable , dans
une ville où il n’y en a pas d’autre. Un Vénitien nous raconta que,' lorsque les Français s'étaient emparés de Venise, au mois de mai 1797, un bataillon était entré, couvert de poussière et harassé de fatigue ; qu’il avait été conduit à la place Saint-Marc , où les soldats s’étaient étendus tout de suite sur le pavé; la plupart se livrèrent au sommeil. Le Vénitien nous disait que les habitants les regardaient avec étonnement , et que cette sorte d'insouciance , au milieu d'une grande ville a peine soumise, leur semblait le comble du courage et les frappait de terreur. Ils ne pensaient pas que cette tranquillité pouvait provenir d’un certain mépris pour le courage des habitants.
M. Forfait , qui fut employé alors à Venise, en qualité, je crois, de commissaire du gouvernement, et qui fut depuis ministre de la marine sous Bonaparte , m’a raconté la manière dont se lit la révolution de Venise. Voici son récit. Bonaparte, maître de l’Italie jusqu’à la Toscane , ue songeait pas à s’emparer de Venise. Un noble Italien fut arrêté et traduit devant le sénat. On lui reprocha les discours qu’il avait tenus contre la république ; on lui dit qu'il conspirait avec les Français et qu’il serait jugé et puni comme coupable de trahison. Cet homme répondit avec audace aux sénateurs qu’ils étaient bien hardis de le menacer, tandis qu’ils étaient à la veille de leur m chute; que Bonaparte ne s’était approché que pour s’emparer de Venise ; que les préparatifs étaient achevés ; qu’avant deux jours la ville serait envahie, et qu’ils auraient besoin de la clémence du vainqueur. Ce discours jeta la crainte dans l'Ame des sénateurs ; ils renvoyèrent cet homme et délibéré eut sur le parti qu’ils devaient prendre. Les Français étaient maîtres de toutes les possessions vénitiennes dans la terre ferme ; le sénat n’avait aucune force à leur opposer ; il envoya des députés à Bonaparte. Ce général découvrit bientôt leurs alarmes, les augmenta par un langage menaçant, et exigea la reddition de leur ville et l’anéantissement du sénat On con-
sentit à tout ce qu’il voulut. Ainsi finit cette république, si longtemps puissante par le commerce, et même par les armes.
Tel fut le récit de M. Forfait.
Nous vîmes dans le palais d’un noble vénitien un tableau qui représentait la famille de Darius aux pieds d’Alexandre. Le héros macédonien avait un pantalon collant de soie rouge tricoté , qui contenait les jambes et les pieds. Il n’avait aucune espèce de chaussure, ni brodequins, ni bottines; il marchait sur la soie du pantalon. Ephestion en avait un semblable. Sygigamhis et Statira avaient de longues robes de cette étoffe que nous appelons gros de Tours. Le petit homme qui tenait l’extrémité de la robe de l’une d’elles était tiraillé par un singe, enchaîné sur une espèce de balcon , derrière ce groupe. L’Italien qui nous montrait ce tableau ne manqua pas de nous assurer qu’il était supérieur à celui de Lebrun , représentant le même sujet. Nous étions d’un avis bien différent.
Nous vîmes un grand nombre d’autres palais , presque tous situés sur le grand canal. Ils sont très-beaux; ils renferment beaucoup de tableaux , de statues et d’objets d’arts de toute espèce. Rien n’était plus agréable que le séjour de Venise avant notre Révolution ; on n’y était occupé que de plaisirs ; on y jouissait de la plus grande liberté , pourvu qu’on ne parlât point du gouvernement; mais pendant notre séjour, c’était tout différent. On remarquait partout la gêne , et même une sorte de # tristesse inquiète. On ne pouvait prévoir la suite de la guerre et la destinée qui serait réservée à Venise. Serait-elle libre encore? appartiendrait-elle à l’Autriche ou à la république cisalpine , si celle-ci était rétablie par de nouveaux succès des armes ' françaises?
Après être restés quelques jours dans une auberge , nous louâmes un appartement dans une maison particulière : c’était chez une veuve, qu’on nous dit appartenir à une des premières familles de la ville Le jour que nous devions y entrer, elle étala sur les rampes de l’escalier et sur les chaises de l’anti-
chambre un certain nombre de robes. En nous recevant elle les regardait et en parlait de manière à fixer notre attention. Il était évident qu’elle cr-oyait produire de l’effet sur nous , et uous donner une haute idée de, sa naissance et de son rang. Toutes ces robes étaient vieilles, à grands ramages, et annonçaient au moins soixante ans de date.
Elle se nommait la signora Barbara. Elle avait dans son écusson un mouchoir ensanglanté. Dans un combat , funeste d'abord aux Vénitiens , contre les Tares , un des ancêtres de cette dame tua un général ennemi , trempa son mouchoir dans le sang qui coulait de sa blessure , et le déploya à la vue des fuyards en s’écriant : « Que ce mouchoir sanglant soit le signal de la victoire ! » Il les rallia et fut vainqueur. Le sénat de Venise lui permit de mettre dans ses armes un mouchoir ensanglanté , entouré d’une légende honorable.
A peine installés dans la maison de cette dame , nous reçûmes la visite et les salutations d’un homme qui avait une espèce d’uniforme , un chapeau à trois cornes , à ganses d’argent, et une épée d’argent ou argentée pendue à son côté. Après les premiers compliments, nous le reçûmes avec toute la politesse qu’exigeaient ses révérences , son habit, et surtout sou épée. Il nous amena insensiblement à la chose qu'il désirait : c’était de nous servir, de faire nos commissions, nos chambres, sans oublier tous les détails de la garde-robe. Nous l’assurâmes que nous n’étions pas assez riches pour prendre un serviteur tel que lui , et nous le congédiâmes avec toute la politesse française.
On nous présenta ensuite une bonne femme pour faire nos chambres ; elle mit pour condition principale de son marché d’aller tous les jours, à une certaine heure , mendier à la porte d’une église. Nous fîmes quelques objections; mais elle nous dit que , sans cette cérémonie quotidienne , elle ne serait pas inscrite sur la liste des pauvres de la paroisse, et qu’elle n’aurait aucune part des secours et des legs accordés aux pauvres.
Quelques jours après , c’était uu grand jour de fête, je vis, à l’entrée d’un pont, une femme de grande taille, très-bien vêtue en noir, la tête couverte d’un long voile, à genoux sur un carreau qui me parut de velours ; elle avait un plat devant elle et demandait, l’aumône. J’en fus très-étonné. Un Vénitien me dit que c’était par le même motif que la bonne femme, pour être inscrite sur les registres des pauvres ; il ajouta qu’un riche » Vénitien , mort récemment, leur avait laissé des legs considérables; qu’un mendiant, relégué dans un grenier, avait ainsi amassé une grande fortune , et que sa fille , son unique héritière , avait fait un très-beau mariage.
Ces mœurs, si différentes de ce qu’on voit en France, me rappelèrent qu’en passant un jour, à Turin, dans une belle rue, je vis mie petite affiche sur laquelle je lus ces mots : La moitié (P un lit à louer. Cela me parut extraordinaire, et je voulus voir ce que c’était. J’entre , je m’informe ; un gros homme , gras et suant, me reçoit poliment, me dit que c'est la moitié de son lit qui est à louer, et me le montre. Il ajoute qu’il était loué par un jeune officier de la garde du roi ; qu’il mettait ses effets là, en me montrant un coffre ; que, tous les matins, levé de bonne heure, habillé et coiffé, il allait à son service et ne revenait que le soir. « Vous voyez , monsieur, combien c’est commode. » Je le remerciai de l'exactitude de sa description, et je me retirai. Je me figurais un jeune homme sortant d'un pareil lit, mettant un bel uniforme, brillant dans les cercles, à la cour, et revenant à ce lit. Je ne crois pas que le luxe de parade puisse s'allier à une misère plus dégoûtante.
Le pape Pie VI étant mort, le conclave s’assembla à Venise, pour l’élection de son successeur. Je vis parmi les cardinaux trois prélats dont les noms attiraient l’attention publique : le cardinal Ruffo , qui avait combattu les Français dans la Calabre : il avait avec lui un aide de camp ; le cardinal Maury, si connu en France, et le cardinal duc d’York, dernier prince de la maison des Stuarts. Que de réflexions ce nom , qui u'était
plus royal , présentait à l’esprit, dans cette capitale d'une république si célèbre et si puissante , tombée sous les mêmes mains et par les mêmes principes qui avaient dépouillé la royale maison de France , chassé le pape de Rome, et ébranlé tant de trônes pour y substituer des républiques ! Toutes allaient être renversées par le général français , destructeur de Venise. Il accourait de l’Égypte pour dominer la France, détruire toutes les républiques et augmenter la liste des rois. Ce pape, qu’on nommait alors, viendrait à Paris sacrer ce général , qui devait être la terreur de l’Europe et périr ensuite sur un rocher désert.
Lorsque le conclave fut assemhié , l’abbé qui accompagnait le cardinal Maury jeta par la fenêtre de sa cellule un billet que ramassa un jeune prêtre français. On vit celui-ci ; on l’arrêta ; on trouva que le billet non cacheté n’avait aucune espèce d’importance ; mais ce petit événement fit un grand bruit dans Venise. Celte imprudence paraissait un crime; des Français seuls pouvaient en être coupables. Quelques jours après la fin du conclave , le cardinal Maury tomba sur un pont et se fit beaucoup de mal à une jambe ; le peuple disait que c’était une punition du Ciel.
Sur une place de Venise nous vîmes , Duplantier et moi, un spectacle singulier, d’un côté, des marionnettes bruyantes attiraient la foule des promeneurs ; de l’autre , h une distance d’environ quarante pas , dans une espèce de chaire portative , était un prêtre qui prêchait d’une voix forte. Son sujet était un mourant tourmenté de remords, que le diable voulait emporter dans les enfers. Il faisait un dialogue entre le diable et le mourant; il changeait alternativement le ton de sa voix, suivant qu’il faisait parler l’un des interlocuteurs ; il y joignait une pantomime très-expressive. Le diable était terrible et menaçant ; le mourant tremblant et désespéré, et tout cela avec des grimaces extraordinaires. Nous ne pûmes l’entendre longtemps sans être près d'éclater de rire. Nous fûmes obligés de
nous retirer. Le peuple allait tantôt aux marionnettes, tantôt au prédicateur, et passait subitement du rire qu’elles excitaient au sérieux qu’il inspirait.
J’entendis un soir un bruit extraordinaire dans la maison où j’étais logé, après avoir quitté celle dont j’ai parlé ; c’étaient des cris douloureux , des gémissements , des accents de désespoir. J’accourus à l’endroit d’où partait ce bruit; je vis une famille éplorée , tremblant de perdre un enfant chéri. Le père était hors de lui. Je fus inquiet toute la nuit du malheur qui menaçait cette famille. Le lendemain matin, on frappe à ma porte. J’ouvre, et je vois ce même homme rayonnant de joie. Je crois son enfant sauvé ; je commence des félicitations. II m’interrompt, me prend par le bras, me mène sur le palier de l’escalier, et me montre un berceau couvert de fleurs où était étendu un enfant mort. Il s’écriait et répétait : Ecco un angelo ; voici un ange ! Il était dans le ravissement de la joie ; il disposait les linges blancs qui couvraient l’enfant, il arrangeait les fleurs. Le visage était découvert ; il le contemplait avec délices. La mère n’était point présente.
Nous apprîmes alors que Bonaparte était arrivé en France. Il était à Paris le 16 octobre 1799, et le 10 novembre il gouvernait la France sous le titre de premier consul. Peu de jours après il rappela les députés et les autres personnes proscrites par le Directoire. Pastoret et Duplantier partirent pour la France ; je ne pus partir que quelques jours après eux.
Arrivé à Turin , j’y fus comblé de politesses par le comte de Than, qui gouvernait le Piémont sous le titre de vice-roi, depuis les victoires de Souvarow. 11 m'invita à dîner ; je refusai, à cause de mon costume, qui était celui d’un proscrit ; mais il insista , en me disant que c’était cela même qui lui faisait désirer l’honneur de m’avoir à sa table. J’y trouvai tous les ambassadeurs qui étaient alors à Turin. Il me plaça à sa droite, et fut pendant tout le dîner d’une politesse aimable qui me rappelait l’ancien ton de la France.
1)E M. I.E COMTE DE \ Al UI.ANC. 307
Je vis à Turin deux jeunes officiers piémontais qui avaient été aides de camp du général Souvarow pendant la dernière campagne; iis me confièrent un journal écrit tous les jours ; j'y vis le récit de la campagne de Souvarow en Suisse. Il allait joindre l’armée de Korjakof. 11 attendit à Bellinzone , pendant huit jours, les mulets promis par les Autrichiens; ils n’arrivèrent pas. Ces huit jours de retard permirent à Masséna d’écraser Korjakof à Zurich. On connaît la terrible position dans laquelle se trouva Souvarow, ayant le prince Constantin à ses côtés, et comment il s’en tira par la force de son inflexible caractère. Je lus ces détails avec le plus vif intérêt ; mais combien il augmenta quand je vis dans ce journal que , si Souvarow avait été le maître de ses opérations, s’il n’avait pas reçu l’ordre de marcher en Suisse , il devait, après la bataille de Novi , où fut tué le général Joubcrt , aller rapidement à Lyon et y convoquer une assemblée. Il avait une liste des députés marquants de toutes nos assemblées , des soixante-quinze proscrits de la Convention, de ceux qui l’avaient été par le Directoire. Il devait insérer cette liste dans sa proclamation, et inviter ceux qu’il nommait, au nom de la France et de l’Europe entière , à se rendre à Lyon ; il leur promettait la gloire de terminer les maux de leur patrie ; il espérait que cette assemblée rétablirait les Bourbons. J'ignore s’il aurait réussi ; mais tout ce que m’ont dit ces officiers piémontais m’a convaincu qu’il avait formé ce dessein ; je savais d’ailleurs qu’il avait souvent parlé de façon à montrer qu’il aspirait à la gloire de rétablir le roi sur son trône et qu’il en avait l’espérance.
La plus grande difficulté de son plan était peut-être dans la réunion des députés qu’il aurait appelés à Lyon. L’armée française qui était en Suisse, et qui n’avait pas encore alors combattu Korjakof, aurait sans doute été rappelée en France, ainsi que l’armée d’Allemagne , commandée par Moreau. T .es deux armées autrichiennes, qui leur étaient opposées , les auraientelles suivies? Dans cecas, les armées françaises se seraient trouât
vées entre les armées russes et autrichiennes. Quoi qu’il en soit, ce plan était grand et digne du génie hardi de Souvarow.
Cette idée de convoquer les députés des assemblées précédentes, qui avaient eu des opinions différentes, et qu’on aurait réunis dans un dessein positivement annoncé , présente à l’esprit quelque chose de loyal et de séduisant. C’était leur dire : « Yous avez tous été honorés des choix du peuple ; vous avez, dans des circonstances diverses , mais parmi de grands périls, servi votre patrie. Vous fûtes de bonne foi, vous fûtes courageux ; réunissez-vous aujourd’hui dans un seul et même dessein, celui de terminer les maux de votre patrie et de donner la paix à l’Europe. »
Ce projet me rappelle que Danton avait eu la même pensée. Peu de mois après le 10 août , il se croyait sûr d’écraser Robespierre et d’être le grand régulateur des affaires. M. de Loitre, mon voisin de campagne, était parent de la jeune femme qu’il venait d’épouser ; il alla le voir. Danton lui paria de ses projets en homme plein de confiance ; il lui parla aussi de moi, parce qu’il savait que je le voyais souvent. Il ajouta : « Je ne te demande pas où il est; mais dis-lui de ma part de rester tranquille. Tout changera bientôt ; nous réunirons les députés les plus marquants des trois Assemblées ; il sera du nombre , et nous terminerons les maux de la France. » Cet homme avait offert de se vendre à Louis XVI ; on ne voulut pas l’acheter ; il fut sanguinaire pour s’élever ; mais il était alors adouci et inspiré par une jeune et belle femme ; il voulait jouir, par des voies nobles, de la position qu’il avait eonquise par le sang. M. de Laumur, chevalier de Saint- Louis, que je connaissais beaucoup, était entré dans sa conspiration ; il fit donner à ma femme les mêmes assurances qu’avait reçues M. de Laitre. Il périt avec Danton. On sait que ce fougueux démagogue , enchaîné par l'amour, perdit un temps précieux , malgré les avertissements de Camille Desmoulins, et qu'il fut prévenu et traîné à l’échafaud par Robespierre
Je vis à Turin le comte de Lusignan , lieutenant général au service d’Autriche ; il avait été grièvement blessé à la bataille de Novi ; il eut la complaisance de faire viser mon passe-port par le général autrichien. Il me pria de me charger d’une somme considérable en or, pour la remettre à Mmc de Laborde, veuve de l’ancien banquier de la cour. Je lui représentai que je n'avais qu’une petite malle au fond de laquelle je mettrais cette somme; que je ne pouvais répondre des événements en traversant les Alpes. Il insista néanmoins, en me disant que son or courait les mêmes chances que moi.
Parti de Turin , je m’arrêtai à Suze. Un colonel hongrois , qui commandait dans ce lieu, vint au-devant de moi avec beaucoup de politesse, en me demandant si je n'étais pas l’orateur Vaublauc : ce fut sou expression. Il me combla d'honnêtetés et des égards les plus marquants. Tous les procédés que j’avais éprouvés à Turin et dans ce lieu me prouvaient l’extrême importance qu’attachaient les étrangers à tout ce qui se passait en France, et leur désir d’y voir rétablir le crédit des hommes qui avaient toujours défendu l’ordre social. Aussi fus-je d’abord un peu surpris le lendemain de voir un officier autrichien entrer dans mon auberge, examiner attentivement tous mes effets, qui n’étaient pas nombreux , prendre et emporter tous mes papiers. Une heure après, le même officier me les rendit, me fit des excuses de la part du général Zach , et m’invita à souper avec lui. Je m’y rendis. Ce général renouvela ses excuses en me disant que la guerre toujours subsistante entre la France et l’Autriche lui avait commandé cette précaution. Je l’assurai qu’elle m’avait paru naturelle, et je le remerciai de ses procédés envers moi.
Il avait un jeune aide de camp qui était Français. Cet officier portait la croix de Malte et un large bandeau noir qui couvrait entièrement un de ses yeux. Il parlait de ce qu’il venait de lire dans les gazettes françaises; on y annonçait que Bonaparte formait un camp de réserve à Dijon , et qu’il avait envoyé Carnot
à l’année de Moreau, pour engager ce générai à faire passer plusieurs corps desonarmée à celleque l’on fonnaitdu côté de l'Italie. Le général Zach se moquait de ces annonces de gazettes ; il disait qu'on ne formait pas si rapidement des armées ; il riait de l’armée de réserve, et surtout du projet annoncé par ces journaux de passer le mont Saint-Bernard. Le jeune officier insistait, soutenait que tout cela était possible, et ajouta : « Monsieur de Vaublancnedit rien ; demandez-lui ce qu’il en pense. » Legénéral Zach repartit aussitôt : « Je ne lui demanderai pas son opinion, car il ne me la dirait sûrement pas. » Cette réponse me fit penser que le général lui-même ne disait pas ce qu’il pensait. Peu de mois après, il était, à la bataille de Marengo, chef de l’état-major de l’armée autrichienne. M
Je partis le lendemain matin avec un sous-officier et un soldat autrichiens, qui me conduisirent jusqu’aux premiers postes , français. Le froid était très-vif sur le mont Cenis *, il était couvert de neige. Nous arrivâmes au premier poste français sans être seulement aperçus. Je fus aussitôt environné de soldats ; ils étaient tous fort jeunes, pariaient et criaient tous à la fois. Ç>uand ils surent que j’étais un proscrit rappelé en France, ils m’accablèrent de questions, et me recommandèrent de dire au premier consul que je les avais vus , qu’ils étaient prêts à marcher sous ses ordres, et qu’il serait content d’eux. Ils faisaient le plan de la campagne prochaine ; ils étaient convaincus que Bonaparte passerait les Alpes et reprendrait l’Italie. C’était un torrent de paroles auquel je n’étais plus accoutumé depuis près de deux ans. Les uns montés sur les tables , les autres sur les chaises, parlaient tous ensemble et faisaient les questions et les réponses Je reconnus ma nation.
Après m’être bien réchauffé dans leur corps de garde, je descendis la montagne -, je me fis ramasser. Mon conducteur n’avait pas plus de dix-huitans ; il fut très-prudent. J’arrivai promptement et sans accident à Lans-le-Bourg, d’où je me rendis* à Lyon et à Paris.