‹ Memoires de m. le Comte De Vaublanc avec avantpropos et notesChapitre 38 sur 51 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

Campagne de ISIS à »8U. Abdication de Xapoli'on.

Les guerres de Napoléon et l'expédition de Russie sortiraient du cadre de mes Mémoires. Mon plan ne me permettra même de parler que très-brièvement des derniers événements de son règne; mais je dois remarquer que, le 11 février 1814, le marquis de Wibranges, à la tête de la députation de la ville de Troyes , demanda à l’empereur Alexandre le rétablissement de la maison de Bourbon. Ce prince, dans sa réponse, parla de consulter l'opinion publique, et dit ces paroles :

« Nous ne venons pas pour donner nous-mêmes un roi à la « France. Nous voulons connaître ses intentions; c’est à elle à « se prononcer, mais hors de notre ligne militaire ; car il im- » porte qu’on ne croie pas que l’opinion a pu être influencée « par la présence des armées. »

Le marquis de Wibranges répondit avec autant de raison que de dignité. Il parla de la crainte qu’inspirait Napoléon, et de l’impossibilité de se prononcer tant qu’on n’aurait pas la certitude d’être appuyé par les alliés. Il représenta le danger d’engager ainsi les peuples à changer à volonté la dynastie do leurs souverains. Il réclama les droits de la légitimité. Les idées contraires répandues dans toute l’Europe par la révolution française avaient germé dans les têtes mêmes des souverains. Ils fléchissaient devant ce qu’ils appelaient aussi l’opinion publique, expression vide de sens dans un vaste pays habité par un peuple nombreux, car il est impossible de la constater. Les souverains montrèrent, pendant toute cette campagne, une résolution décidée de ne pas reconnaître les Bourbons. Après cette

réponse de l’empereur Alexandre et les tentatives que firent les alliés pour conclure la paix , tentatives que j’aurai soin de rappeler, comment peut-on dire et répéter tous les jours cette phrase mensongère : Les Bourbons sont revenus à la suite des bagages de l'armée ! Montesquieu a eu bien raison de dire : « Il est des choses qu’on répète toujours, uniquement parce « qu’elles ont été dites une fois. » Les Bourbons ne furent cause ni des désastres de Moscou et de la perte de la plus belle armée, ni de la défaite de Leipsick, ni des derniers revers de la campagne que je décris , ni de l’abdication de Napoléon. Tout cela fut l’ouvrage du seul Napoléon ; lui seul a creusé l'abîme où il s’est englouti , comme tous les princes qui , une fois assis sur le trône, n’eu sont jamais tombés et n’en peuvent tomber que par leurs propres fautes.

Les alliés ne parlèrent des Bourbons dans aucune de leurs proclamations. Tels furent les événements, et telle fut la conduite des princes alliés, que, si Bonaparte avait eu plus de sagesse et de modération, il serait resté sur le trône de France. Les alliés furent souvent prêts à traiter avec lui. Il eut une occasion favorable après la victoire de Montmiraii ; il fit alors les manœuvres les plus hardies ; il écrasa le corps russe commandé par le général Sacken. Le prince Guillaume de Prusse se trouva dans un péril imminent. Bonaparte attaqua ensuite l’armée du feldmaréchal Blüekcr, qui se retira sur Châlons. On ne cessa de combattre pendant trois jours. L’armée prussienne, beaucoup moins nombreuse, échappa au plus grand danger.

Ainsi Bonaparte , dans les premiers jours de février 1814 , avait ramené la fortune sous ses drapeaux ; il aurait pu , dans ce moment, traiter de la paix. L’exagération peignit ces succès comme décisifs. Le célèbre abbé Maury, archevêque de Paris, publia un mandement où l’on lisait ces mots : « O mon Dieu ! « daignez nous conserver le héros que vous avez donné pour « souverain à la France, et dont nous bénissons l’autorité tuté- « laire comme le plus grand de vos propres bienfaits. » Une

colonnede six mille prisonniers ennemis, et quelques généraux, furent conduits en triomphe dans Paris. Les habitants leur offrirent des secours et se conduisirent avec beaucoup d'humanité. L’argent, les vivres et les vêtements furent prodigués.

Les combats continuaient ; les Français furent encore vainqueurs dans plusieurs actions, et, vers le 17 février, la grande armée alliée, qui avait menacé la capitale , était en pleine retraite. C’était encore un moment bien favorable [tour traiter de la paix. Il est certain que, dans cette campagne , les alliés , si supérieurs en nombre , semblaient abattus par les moindres revers. Bonaparte paraissait victorieux. Les souverains n’ayant pas voulu proclamer les Bourbons , les esprits ne pouvaient être réunis ni excités par une pensée générale, par un désir national. La France ne pouvait voir que deux choses frappantes : des étrangers qui la dévastaient , et Napoléon qui cherchait à les chasser, et qui montrait dans cette lutte autant de courage que de constance. Les alliés demandèrent un armistice ; Napoléon rejeta les préliminaires de la paix. On assure qu’en déchirant le papier qui les contenait il s’éeria : « Je suis mainte- « nant plus près de Vienne qu’ils ne le sont de Paris. » Je demande si ces offres des alliés et ces refus de Bonaparte étaient dictés par les Bourbons?

Monsieur , comte d’Artois , entrait alors en France par la Franche-Comté. Il fut reçu partout avec un enthousiasme bien vrai , et conduit jusqu'à Nancy au milieu des bénédictions des peuples. Ce mouvement se serait étendu dans toute la France si les alliés s’étaient prononcés pour les Bourbons; mais la destinée de la guerre était encore incertaine ; la paix était même probable alors ; elle eût été conclue sans l’aveugle obstination de Bonaparte.

Les alliés, cependant, s’attachèrent alors à faire une guerre prudente ; ils rallièrent l’armée de Silésie à la grande armée austro-russe; mais c’était une retraite, faite , il est vrai, dans l’ordre le plus imposant. Napoléon fut ébloui par l’idée qu’il

MÉHOIHES

conçut de cette retraite. Il crut la coalition dissoute ; il espéra en détacher l’empereur d’Autriche. Il lui écrivit, ainsi qu’au prince de Schwartzemberg, généralissime ; mais ses lettres, diton, étaient dictées par une confiance présomptueuse.

Les combats recommencèrent ; la ville de Méry, prise et reprise, fut la proie des flammes. En même temps le maréchal Augereau , dont l’armée augmentait tous les jours , semblait destiné à couper la retraite des alliés sur la Suisse et la Franche- Comté. Bonaparte entra dans Troyes , en repoussa l’arrièregarde ennemie, et fit fusiller sans forme de procès M. Gouault, qui périt avec un courage héroïque. Ce brave homme allait partir et se mettre en sûreté lorsqu’il fut arrêté par la tendresse de sa femme; il ne put résister à ses larmes.

Les alliés recommencèrent alors une guerre offensive. Le maréchal Blücker porta l’armée de Silésie vers la Brie et repoussa des corps français jusqu’à Meaux. Il fut joint par deux corps d’armée qui arrivaient de la Belgique. C’était la troisième fois que Paris était menacé.

Le combat sanglant de Craonne ne fut pas décisif ; les Français n’en tirèrent d’autre avantage que de rester maîtres du champ de bataille. On prétend que Bonaparte dit alors ; « Je « vois bien que cette guerre est un abyme ; mais je ne m’y en- « gloutirai que le dernier. »

Peu de jours après il attaqua les Prussiens près de Laon. Son aile droite fut forcée à la retraite ; H se retira lui-même , après deux jours d'attaques continuelles contre une armée supérieure en nombre et placée dans une position avantageuse.

La grande armée alliée prit enfin l’offensive , comme l’armée prussienne. Un combat sanglant à Bar-sur- Aube couvrit de gloire les troupes françaises et les généraux Oudinot et Gérard ; mais il fallut céder à des forces supérieures. Dans le même temps, le maréchal Macdonald, qui avait reçu l’ordre de s’opposer aux mouvements de la grande armée austro-russe , fut

dans un péril imminent par l'issue du combat de Bar-sur- Aube. Il se replia en bon ordre, et par de belles manœuvres , sur la ville de Troyes , toujours attaqué par des forces supérieures, qui s’emparèrent de cette ville.

Ce fut alors que les souverains alliés resserrèrent leur union par on nouveau traité : ils s’engagèrent à porter six cent mille hommes sur le champ de bataille. Ils cherchèrent en même temps à traiter avec Bonaparte. S’il avait voulu consentir à la reddition des places nombreuses qu'il occupait encore eu Allemagne, en Italie, en Hollande et dans les Pays-Bas , la paix aurait été conclue, et toute espérance enlevée aux Bourbons. Tandis que les alliés resserraieut leur alliance , ils reprenaient l’ofTensive sur tous les points.

Bonaparte eut encore un avantage, à Reims , contre quinze mille Russes, commandés par le comte de Saint-Priest, qui fut tué d’un boulet de canon. L’empereur d’Autriche fit de nouvelles tentatives pour amener son gendre à conclure la paix ; il lui envoya une seconde fois le prince W enzel-Licbtenstei» : nouvelle et forte preuve que les alliés ne combattaient pas pour les Bourbons. Tout fut inutile. Uulfimatum de Bonaparte révolta les souverains : il exigeait des conditions impossibles ; il voulait des trônes et des dédommagements pour tous les membres de sa famille. Sans cette obstination , il pouvait encore , te 15 mars, signer la paix comme souverain de la France. Il essaya , par plusieurs proclamations, de soulever les peuples et de les appeler à une guerre d'extermination. Par un décret, il déclara traîtres à la patrie tous les maires , les fonctionnaires publics et les habitants qui n’exciteraient pas le peuplcà s’armer ou qui l’en dissuaderaient.

Les généraux alliés publièrent des proclamations dans lesquelles ils déclaraient qu’ils ne voulaient pas conquérir la France, mais la paix. « Votre gouvernement, disaient-ils, vous « excite à vous soulever contre nous. Songez que tout ce qui ré- « sisterait à nos armes s’exposerait à une destruction inévi-

« table. « Dans cette proclamation on ne voit pas un seul mot en faveur des Bourbons.

Dans le mois d’octobre 1813, Wellington était dans le midi de la France à la tête d’une armée victorieuse. Bonaparte venait de traiter avec le roi Ferdinand et de le rendre à l’Espagne. Le duc d’Angoulême était à Saint-Jean de Luz , et des confédérations royalistes se formaient dans le Midi. Wellington, vainqueur à Orthez, avait envoyé le maréchal Beresford à Bordeaux. Cette ville reçut dans ses murs le duc d’Angoulême , et Louis XVJII y fut proclamé.

Bonaparte, vers le 15 mars, semblait vouloir livrer uue bataille décisive à l’armée austro-russe. De son côté, l'empereur Alexandre fit changer les déterminations des alliés, et, appuyé du roi de Prusse , il ordonna lui-même la concentration de toutes les troupes à Arcis-sur-Aube , dans le dessein de livrer une bataille générale. Bonaparte crut attaquer à Arcis-sur-Aube des corps séparés; il fut bientôt détrompé. Il s’exposa beaucoup dans cette affaire sanglante; il eut un cheval tué sous lui. Le lendemain , les deux armées furent longtemps en présence , prêtes à commencer une bataille générale. Bonaparte parut changer plusieurs fois de dessein, et enfin il se détermina tout à coup à se retirer sur Vitry et sur Saint-Dizier. Cette retraite le perdit. Les alliés venaient d’apprendre les événements du Midi et la prise de Lyon par les Autrichiens ; ils résolurent de marcher sur Paris. Deux cent mille hommes se mirent en mouvement vers cette ville. Elle capitula, après une résistance honorable des faibles corps de troupes charges de la défendre.

Aussitôt que Bonaparte connut la marche des alliés sur Paris, il retourna sur ses pas avec la plus grande précipitation et arriva auprès de Paris après la capitulation; il se retira ensuite à Fontainebleau, et signa quelques jours après l’acte de son abdication.

Bloqués à Metz pendant tous ces événements , nous n’en étions instruits que très-imparfaitement. Nous avions des rap-

ports contradictoires qui se détruisaient d'un jour à l'autre. Lorsque Bonaparte parvint à Saint- Dizier, nous entendîmes le canon et nous vîmes qu’il se rapprochait de nous. Je m’entretenais souvent, avec les généraux qui étaient à Metz, des desseins que pouvait avoir Bonaparte en entrant en Lorraine. Nous crûmes qu'il allait venir à Metz, y prendre des troupes fraîches , des munitions de toute espèce , appeler à lui une partie des garnisons des plaees nombreuses de la Lorraine et de l’Alsace , donner du repos à sou armée , protégée par ces forteresses, et recommencer la guerre au printemps avec de nouvelles forces; mais son caractère ne lui permettait pas de se conduire ainsi.

D’autres pensaient qu’après avoir rafraîchi et rcuforcé sou armée il passerait le Rhin à Mayence, dont il était le maître, pénétrerait en Allemagne, où il dominait un grand nombre de places fortes remplies de troupes françaises , dont il pouvait prendre une partie , et qu’il contraindrait ainsi les alliés à repasser en Allemagne pour défendre leurs États

J’entends souvent exalter cette campagne de 1814; elle est au-dessus de tout éloge sous le rapport de la bravoure , de la constance des troupes et des entreprises hardies du chef. Mais en toutes choses ne faut-il pas avoir un plan avoué par la prudence et qui puisse promettre un résultat heureux et probable? Quel était le plan de Bonaparte en combattant ainsi sans cesse? Quel était son espoir? Était-ce de détruire les différents corps des alliés les uns après les autres? Il réussit une fois contre le corps du général Sacken ; mais ensuite, quaud il attaqua l’armée du maréchal Bliicker, en vain fut-elle dans le plus grand danger, elle combattit pendant trois jours et se retira sur Châlons. Mais la grande armée autro-russe n'avait pas encore combattu et recevait même des renforts. Elle se retirait et offrait la paix. Que pouvait-il espérer en la refusant? Pensait-il que l’empereur Alexandre, l’empereur d’Autriche et le roi de Prusse, n'ayant plus l’espoir de la paix, continueraient

leur retraite et auraient la lâcheté d'abandonner l’armée de Blücker et plusieurs autres corps , pour les laisser exterminer par les Français? Cela était impossible. Aussi, après le refus de la paix , il vit les alliés se concentrer, appeler à la grande armée l’armée de Silésie , et recommencer une guerre offensive. Blücker repoussa des corps français jusqu'à Meaux et menaça encore la capitale. Les combats sanglants de Craonne, de Laon, d’Arcis-sur- Aube , de Reims, étaient glorieux, mais n’étaient pas décisifs. Leur résultat le plus certain était d'affaiblir l’armée française.

Lorsqu'il fut en présence de la grande armée austro-russe, il ne voulut pas compromettre sa fortune dans une bataille générale; il se retira sur Saint-Dizier. Après avoir défendu les approches de la capitale avec tant d’acharnement, voulait-il attirer l’ennemi loin d’elle? Pensait-il que l’ennemi le suivrait? L’événement a prouvé combien il s’était trompé. Il aurait dû penser que , les alliés s'étant présentés pour une bataille générale à Arcis-sur-Aube, et sa retraite ayant prouvé son iufériorité, les alliés ne craindraient point de marcher sur Paris et de le faire déclarer. Il parait que l’idée principale de Bonaparte fut de se conserver la capitale , d’abord par des combats partiels, et ensuite en s’éloignant. Ces deux moyens étaient mauvais, puisqu’ils n'ont point réussi, malgré ses talents et la valeur de ses troupes.

Mais la plus grande faute peut-être, celle qui prouva qu'il agissait sans réflexion et par des inspirations passionnées, ce fut de repartir précipitamment de Saint-Dizier, et de courir vers la capitale avec une rapidité que ne pouvait suivre son armée. Il devait bien savoir que Paris, n'étant pas une place fortifiée, ne pouvait tenir que peu de jours contre deux cent mille hommes, maîtres des hauteurs qui le dominent. Son armée était à plus de soixante lieues; elle était réduite à moins de quarante mille hommes. Une marche rapide de Saint-Dizier à Paris devait encore l’affaiblir. Croyait-il pouvoir avec elle défendre une

ville vaste et ouverte contre une armée de deux cent mille hommes ? On peut donc penser qu’il agit sans réflexion et sans aucun plan, à la fui de cette campagne. Si, en se plaçant au milieu des places fortes de la Lorraine et de l’Alsace , et en augmentant son année, il avait traîné la guerre en longueur, on ne peut dire quel en aurait été le résultat ; mais ce genre d’opérations ne convenait point au génie de Bonaparte. C’est peutêtre un défaut dans un grand général , qui doit être capable de se conduire suivant les lieux et les circonstances.

La France avait vu le maréchal de Villars , connu par son impétuosité, manoeuvrer sur les Vosges , faire une guerre de position, et arrêter ainsi un ennemi qui avait eu tout l’avantage dans la campagne précédente. Après la mort de Turenne, l’armée était découragée; le grand Condé,si hardi, si audacieux, calma son impétuosité et fit une campagne sage et défensive. « L’Europe, dit Bossuet, qui admirait son ardeur, s'é- « tonna qu’il en fût le maître, aussi capable de ménager ses « troupes que de les pousser dans les hasards, et de céder à « la fortune que de la faire servir à ses desseins. » Le même prince ne gagna la bataille de Lens qu’après avoir fait une sage et belle retraite devant un ennemi supérieur en nombre.

Il semble que cette qualité d’un grand général ait manqué à Bonaparte, surtout en 1814. A la bataille de Laon, ce n’était pas lui qui avait pris une position avantageuse; c’était Blücker; aussi fut-il forcé à la retraite après deux jours d’attaques continuelles. Il me semble que cette course sur Saint-Dizier, sans but , sans dessein , et ce retour précipité , annoncent une tête exaltée, qui , sans réflexion , obéissait à un mouvement passionné. Je pourrais le prouver par des récits que je tiens de généraux renommés et présents ; mais je ne peux les publier sans leur agrément.

L’histoire ancienne nous présente de curieux rapprochements avec les choses que nous avons vues. On sait dans quelle admirable position était Pompée avant la bataille de Pharsale.

MO

Il voulait traîner la guerre en longueur; niais il n'eut pas la force de résister aux plaisanteries des jeunes Romains. 11 combattit, et tout fut perdu.

Après cette bataille, Scipion, à la tête d’une belle armée, re- ’ jeta les conseils de Caton, qui voulait traîner la guerre en longueur, et une bataille ruina ses affaires.

Brutus et Cassius les rétablirent. L’armée d’Octavc et d’Antoine, qui leur était opposée, était prête à périr de misère. Ils livrèrent une grande bataille, et furent perdus sans ressource.

Ainsi , trois fautes semblables amenèrent les mêmes résultats.

Nos jeunes militaires, qui s'imaginent et qui disent que l’art de la guerre n’est connu que de nos jours, souriront de pitié en me voyant citer comme un modèle la campagne de Duguesclin, que l’on peut comparer à la célèbre campagne de Turenne. Avec une armée légère de ses braves Bretons, il entreprend de résister à soixante mille hommes débarqués à Calais sous les ordres du duc de Lancastre. Il les harcèle, enlève leurs convois, ne les laisse pas respirer un instant, et, sans jamais compromettre sa petite armée , il les pousse devant lui à travers l’Auvergne, le Limousin, et les jette dans les murs de Bordeaux , réduits à un petit nombre dans l'état le plus déplorable. 11 me semble qu’une telle conduite et un tel résultat prouvent le vrai talent de la guerre. Sa campague précédente , exécutée sur un plan différent, ne montre pas moins d’habileté ; il fut aussi grand général aux batailles de Cocherel et de Moncicl ; il était d’autant plus étonnant qu'après avoir fait les dispositions qui lui assuraient la victoire il combattait comme un simple soldat. 11 y était contraint, parce qu’une troupe d'élite de l’armée ennemie s’attachait à le chercher et à le combattre. Mais il était environné de ses frères d’armes, fidèles au pacte de fraternité qui les unissait à sa destinée par le serment d’une défense commune. Je ne crois pas qu'on ait jamais vu réunis ensemble autant de présence d'esprit , de bravoure et

DE M. LE COMTE DE VAUBLANC. -Ml

de rapidité qu’il en développa dans la fameuse bataille de Monciel. Je ne sais s’il savait lire et écrire, mais je sais qu’il serait difficile de trouver, dans les temps anciens et modernes , un homme qui ait plus honoré sa patrie , et je suis heureux d’avoir mis mon nom au bas de l’ordonnance qui lui a érigé une statue dans cette capitale, où Charles V déployait tant de sagesse, tandis que Duguesclin commandait ses armées.

I-es divers exemples que j'ai cités, de Condé, de Villars, de Duguesclin, et les trois exemples contraires de l’histoire romaine, me font penser, par leurs résultats , que, si Bonaparte avait traîné la guerre en longueur, sa destinée aurait pu être bien différente. Je suis persuadé qu’en lisant ces réflexions le lecteur se rappellera la temporisation du dictateur Fabius. Les généraux renfermés à Metz avec moi pensaient que, placé au centre des places fortes si nombreuses de la Lorraine et de l’Alsace, il aurait pu ramener la fortune au printemps, lorsque nous entendîmes le canon si près de nous, nous fûmes persuadés qu’il allait temporiser pour se préparer à une guerre ofTensive avec de nouvelles forces jointes à sa glorieuse armée, affaiblie par tant de combats.

J’ai appris d’un ancien officier du génie, camarade de Carnot, que celui-ci lui avait dit qu’au moment de partir pour Anvers, dont il venait d’être nommé gouverneur, il avait conseillé à Bonaparte de se tenir constamment appuyé sur les places fortes de l’Est et du Nord, et de faire une guerre défensive. Il avait ajouté, disait-il, que si, dans cette position, contraint à une bataille, il la perdait, elle ne serait pas décisive.

Page 1